‹ La philosophie de GassendiChapitre 91 sur 178 · Dubitat. secund. Tnst., n^ 8, trad. Garnier · texte numérisé non relu

Dubitat. secund. Tnst., n^ 8, trad. Garnier

toutes : c'est Tidée de genre; c'est ainsi que des idées de Socrate, de Platon, d'Aristote, etc., il forme l'idée d'honame. En faisant abstraction, il arme au même résultat, car en mettant à part les caractères communs aux individus, il obtient encore le genre. L'idée ainsi obtenue correspond non à tel ou tel homme, mais à l'homme en général. Il importe cependant de bien remarquer, encore une fois, quelle est sur ce point la vraie théorie de Gassendi : quand nous pensons à cette idée générale d'homme, il est bien vrai que nous avons encore, comme devant les yeux, l'image d'un certain homme; mais il suffit, pour que cette idée soit générale, que nous voulions ne faire attention qu'aux caractères communs à tous les hommes et non aux autres. Or, ce travail par lequel nous avons uni et séparé, uni les qualités semblables, séparé les qualités différentes, appartient non aux sens, non à la phantaisie, mais bien à une faculté supérieure qui se distingue à la fois de la phantaisie et des sens. Donc, si les idées générales ont leur source dans les données des sens, elles doivent leur développement, leur formation et leur signification à l'entendement; par suite, le nihil est in intellectu ne doit pas être pris au pied de la lettre et Gassendi est le premier sur ce point à combattre les sensualistes.

Il y a plus. Gassendi nous dit que non seulement l'entendement peut seul former des notions universelles, mais que seul il comprend la raison de l'universalité : ratio universalitatis . Qu'entend-il par ces mots? Evidemment les causes et les lois fixes et immuables en vertu desquelles les êtres conservent leur constitution propre, réparent les brèches que leur ont faites les maladies, donnent naissance à d'autres êtres semblables à eux ? En d'autres termes, découvrir la raison de l'universalité, c'est découvrir le pourquoi et le comment des choses, les rattacher à l'ensemble des lois qui président à l'ordre et à l'harmonie de l'univers. Ainsi, même dans ces idées qui semblent pourtant très voisines des idées sensibles, nous retrouvons, par l'analyse, un élément qui ne vient pas, qui ne peut pas venir des sens.

Mais c'est surtout dans l'acquisition des idées qui ont pour objet les choses incorporelles, que le rôle de cet élément paraît d'une manière évidente. Au nombre de ces idées il faut placer, avons-nous dit, celles de Dieu, de temps, d'espace, d'être, etc. Quand nous les concevons, la pensée est évidemment encore

obscurcie par une espèce corporelle : quand nous songeons à Dieu, nous nous le représentons le plus souvent sous la forme d'un vieillard; à l'espace et au temps, sous la forme des objets étendus et durables; à Têlre, sous la forme de retendue colorée, sonore, savoureuse; mais, brisant cçs voiles, l'entendement s'élance au delà : au delà des phénomènes, il entrevoit la cause ; au delà des perfections relatives, la perfection absolue ; au delà, ou mieux à la place des corps limités, Tinfîni! « Il faut donc prendre garde, dit Gassendi, en termes qui ne prêtent à aucune méprise et nous indiquent dans quel sens il interprète le Nihil est in intellectUj — il faut bien prendre garde de ne pas confondre l'imagination avec la raison, ou, s'il est permis de parler de la sorte, l'intelligence intuitive avec l'intelligence de raison ; car qous demeurons volontiers d'accord que, tant que l'entendement est attaché au corps, il puise par les sens les notions ou images qu'il a des choses, et c'est ce qui a donné lieu à l'axiome « qu'il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait premièrement été dans les sens » ; nous demeurons volontiers d'accord que, tant que l'entendement ne fait simplement que rem veluti intueri, que regarder, pour ainsi dire, la chose et la connaître par une intelligence qui soit terminée à une image, il se présente toujours quelque espèce ou image de corporéité ; mais il faut remarquer qu'outre cette sorte d'intelligence, il y en a une autre en nous à laquelle nous parvenons à force de raisonner ou en tirant des conséquences; par laquelle nous entendons ou conjecturons qu'il y a quelque chose, outre ce qui est corps, outre ce qui tombe sous l'imagination. C'est se tromper que de croire qu'il n'existe aucune substance incorporelle parce que nous ne percevons rien qui ne soit mêlé de quelque image corporelle. C'est ne pas reconnaître qu'il y a une espèce d'intelligence qui n'est pas imagination. Ainsi, nous comprenons qu'outre l'espèce corporelle sous laquelle nous concevons Dieu toutes les fois que nous pensons à lui, il y a autre chose, il y a quelque substance incorporelle que notre entendement, avec tout l'effort qu'il puisse faire, ne peut jamais entendre ou connaître intuitivement, de manière qu'il en ait une véritable espèce *. »

1. « Enim vero, dum ita faciunt, non animadvertunt fallaciam, qua imagiDationem, seu, ut ita loquar, intuitivam intelligentiam cum ratione, seu consecutiva intelligentia confundunt, quia enim mens nostra quandiu est

Donc, et c'est la conclusion ^ naturelle à laquelle nous sommes conduits, « il y a lieu de distinguer en nous deux critériums :

t^ Tun, le sens, par lequel nous percevons le signe; l'autre au moyen duquel nous saisissons, en raisonnant, la chose ellemême cachée sous ce signe, et le second critérium est Vesprit, V intelligence ou la raison. » Seulement, le second ne s'exerce jamais sans le premier; pour que l'entendement s'élève au-desr

x/ sus des données des sens, il faut que les sens lui en fournissent Voccasion. Ce terme ^'occasion que Gassendi reproduit à chaque instant, qu'il explique dans de nombreux passages, nous montre bien quel est le rôle de l'expérience dans l'acquisition des idées, rôle nécessaire, essentiel même, mais insufiisant à rendre compte seul du travail de la pensée *.

alligata corpori, haurit per sensus rerum noliones... at, prseler hanc intelligentiam est in nobis aiia qua non intuitione scd consequutione percipimus aliquid; unde et non lam percipimus quid sit (quandoquidem non intuemur) quam veluti suspicamur quod sit et ex argument! necessitate judicamus, quod esse debeat. » [}, p. 297.)

1. M. Mandon, dans ses deux ouvrages : Étude sur le syntagma philosophicum et la Philosophie de Gassendi, montre très bien quelle est l'originalité propre de cette doctrine et combien sont inexacts les critiques qui l'assimilent au sensualisme.

2. « Semper contestatus sum hujusmodi intellectionum genus occasionem habere a phantasia. » II, 453. — « Unde et est ipsi attentione reflexioneque speciali opus, ut captata exipsis rébus materialibus occasione, in sui ipsius consideratione et veniat et quasi secedat. • II, 452. — « Dixi intellectum esse potissimum scientem ob scientiam rerum universalium, ac primum quidem ({uod taiis scientia opus ipsius proprium sit. Nam ad scientiam quidem rerum singularium participem habet, consortemque sensum; at circa scientiam universalium peragit ipse per se ne^otium; sensus autem quasi contentus ipsi occasionem fecisse ut procédât ullerius, universale nihil attingens, in singularibus consistit. » II, 462. — « Siquidem fatemur animam habere sensus additos asseclamque phantasiam, ut iutellectus occasionem ratiocinaudi ex iis accipiat. » II, 442. — « Ostensum est, licet intellectus occasionem sumat ex iis quse sunt in phantasia imaginibus, ratiocinandi de ipsis rébus, eo tamen ipsum provehi, ut illa intelligat quorum imaginatio in homine nuUa sit. >* II, 641. — a Nos etiam qui fatemur Deum signasse lumen vultus sui super nos, dum nos ad sui similitudinem et imaginera fecit, simul fatemur, ad hoc, ut liceat talem vultum agnoscere, occasione nos indigere. Deinde dici potest ingeneratio tum fieri, cum primum occasione sesc olTerente, elformatur in mente specîes qusedam seu imago supremœ cujusdam et immortalis, beatœque naturœ, quam censeamus existera. » I, 292. — «c Potest illa quoque intelligere quse diximus illum vi sua, factaque a sensibus speciebusque in phantasia degentibus occasione, deducere, cujusmodi esse diximus Deum, intelligentias. » II, 463. (V. Mandon, op, cit., p. 86 et sq.) — Comme on le voit, rexpérience estsiniplement l'occasion de nous connaître nous-même, de former des idées universelles et, en raisonnant, d'appréhender les choses dont l'imagination ne nous

III. — Outre les idées que nous venons d'énumérer, il semble qu'il y ait en nous des jugements tout faits qui guident Tenten-^^^x^ dément et le dirigent, lui permettant d'interpréter les sensations et de raisonner : à ces jugements on donne ordinairement le nom de premiers principes, Gassendi les^ définit : « des énoneiations générales qui obtiennent une adhésion complète dès qu'elles sont perçues; qui ne se prouvent pas par d'autres énonciations, mais qui servent à les prouver toutes; qui sont, en un mol, si évidentes que toute démonstration est inutile, c'est pourquoi on les tient pour indémontrables *... » Leur rôle^est donc des plus considérables; c'est par eux que les hommes peuvent atteindre à la science et se comprendre entre eux : aussi a-t-on coutume de dire qu'on ne dispute pas avec ceux qui nient les premiers principes.

Gassendi ne dresse pas une liste méthodique de ces principes comme le feront plus tard Kant et Leibniz : il se borne à nous faire remarquer que quelques-uns se rapportent à la métaphysique, ceux-ci par exemple : une chose est ou n'est pas; mais elle ne saurait être et n'être pas en même temps; — d'autres à la physique : rien ne vient de rien; tout ce qui produit quelque chose, le produit par le mouvement; — d'autres encore à la morale : de deux maux il faut choisir le moindre; — d'autres xx^ enfin aux mathématiques : le tout est plus grand que la partie ^. A ces principes on peut ajouter, bien que Gassendi ne les signale pas dans cette énumération, le principe de causalité : tout changement a une cause, qu'il invoque à chaque instant dans sa Logique et dans sa polémique contre Descartes surtout; et le principe de finalité : tout ordre suppose un ordonnateur, tout a été disposé en vue d'une fin, auquel il a constamment recours soit lorsqu'il explique les mouvements des êtres et leur organisation, soit lorsqu'il veut prouver l'existence et la Providence de

fournit aucune image. — Toutes conclusions qui sont diamétralement opposées aux théories des sensualistes.

1. « Principia hujusmodi aliud nihU sunt, quam efîata aliqua generalia, exceptioneque omni majora, quse et statim ac percipiuotur, omnimodam fidem inveniunt, et non ex aliis probantur, sed aliis fidem faciuQt; ut puta quod sint itacerta, ut probatione non egeant, et quasi primo cognita sunt; unde et ducuntur indemonstrabilia. Hœc sunt qualia vulgo supponunt qui non esse adversus negantem principia disputandum aiunt; quasi ille absurde ea principia neget, quibus nuila esse neque priora, neque evidentiora valeant. • (II, p. 457.)

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