Gâss., II, p
qui fait que nous les croyons vrais est comme devant les yeux ^ » Celte explication qui assimile les principes aux généralisations de Texpérience et ne voit en eux que des généralisations plus élevées, plus évidentes, plus promptement connues que les autres, n*est-elle pas identique à celle des sensualistes et ne soulève-t-elle pas les mêmes objections ? — Tout en reconnaissant que les pages où Gassendi traite spécialement des premiers principes, semblent justifier cette conclusion, nous rappellerons les réserves que nous avons faites déjà, à savoir : qu'il faut juger Gassendi non sur un texte isolé, sur tel ou tel passage détaché des commentaires qui le précèdent et l'expliquent, mais bien sur Tensemble des explications qu'il nous donne. La tâche paraît d'autant plus difficile ici que la pensée de Gassendi n'est pas toujours d'une extrême précision, que les redites sont nombreuses et la méthode souvent hésitante. N'oublions pas, en effet, que ce problème de l'origine des idées et des principes, au xvii^ siècle, était loin de se poser aussi nettement que de nos jours et que Gassendi est encore celui qui le premier en a le mieux aperçu l'importance et le mieux signalé les difficultés. Essayons donc, en nous appuyant sur sa théorie générale de l'entendement et sur les explications qui précèdent, de rendre compte et du principe de causalité : tout fait a une cause, et du principe moral : il faut faire le bien et fuir le mal.
Soit d'abord le principe de causalité. L'esprit allant toujours, à l'origine, nous dit Gassendi, du particulier au général et débutant par des connaissances singulières *, cette formule : tout fait a une cause, a dû être précédée de cette autre : tel fait a telle cause. Cette dernière formule elle-même est le résultat d'un travail de l'esprit ; elle contient trois éléments : l'idée de
1. « Ratioque generalis est quod cum omne hujusmodi effatum universum pronuncietur, non possit mens nostra quidquam universim admittere, quin id singulatim exploret, vel fuisse a se exploratum meminerit; quippe cum et quisquis universalem propositionem effert, facere non possit, quin ipsam ex observatls omnibus, aut pluribus certe singularibus coUigat; ac certum nihil sit a nobis generatim intelligi, nisi singularibus prius notis. Dicuntur vero hsec effata seu principia per se ac naturaliter nota qnod illico menti occuirant et quasi coram oculis sit singularium inductio, qua illis fides concilietur. » II, p. 438. — Yoy. trad. Bernier.
2. « Intérim, qnod obiter dixi nihil a nobis generatim, nisi singularibus prius notis intelligi, modum attingit, quo intellectus in cognoscendo progreditur. » (Gass., t. II, p. 458.)
fait, ridée de cause et l'idée d'un rapport entre ce fait et cette cause. D'où viennent ces éléments? C'est ici que nous aperce^ vons surtout l'originalité de l'explication de Gassendi : l'idée de fait nous vient assurément des sens; quant à l'idée de cause, elle vient à la fois des sens et de l'entendement, et celle de rapport, de l'entendement seul * à l'occasion des deux autres. L'idée de cause vient des sens^en tant que la cause est, elle aussi, un fait, un fait qui nous est révélé soit par la vue, soit par le toucher... C'est la vue qui nous montre le sculpteur et la statue qu'il produit. Elle vient de l'entendement en tant que la cause est considérée comme une force qui amène un changement, qui est en rapport avec un phénomène qui dépend d'elle, car c'est l'entendement seul qui aperçoit le rapport, ou mieux la raison de l'union de deux termes. C'est lui qui nous dit qu'entre le père et le fils, il y a plus qu'un rapport de succession, mais bien que le père est la cause du fils. L'animal semble percevoir également les rapports, mais nous avons vu à quoi se ramène cette perception et l'impossibilité où il se trouve de concevoir tout rapport d'une manière abstraite, d'en soupçonner la raison ou du moins de la penser formellement *. S'il est un reproche, jusqu'ici, qu'on puisse adressera Gassendi, c'est bien celui, non de tomber dans le sensualisme, mais de s'en écarter outre mesure, puisqu'il attribue à une faculté distincte des sens et de la phantaisie, la perception des rapports. — Une critique plus sérieuse qui pourrait lui être faite, c'est de n'avoir pas vu ou plutôt de n'avoir pas suffisamment montré que l'idée de cause nous vient de la conscience, et que c'est plus tard seulement que nous l'appliquons au monde extérieur. Et cependant, il a bien compris l'action de la volonté sur nos facultés sensibles et le pouvoir que nous possédons de diriger le travail de l'esprit, de lui imposer tel ou tel objet, de l'engager dans telle ou telle direction ^. Il est vrai qu'il prétend, avec raison peut-être, que la réflexion par laquelle nous saisissons, pour ainsi dire, notre activité sur le fait, ne s'exerce qu'à l'occasion des impressions sensibles, et
1. « Spectare proinde ad hune locum posset apprehensio honestatis et turpitudiais;... speciatim vero relationum : paternitatis, filiationis,dominiiy servitutis, etc.. » {Loc. cit.)