‹ La philosophie de Goethe [microform]Chapitre 101 sur 140 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

il considérer comme l'œuvre et le monument de sa vie : mais vers 1824, à Làge de soixante-quinze ans (notez bien ce chiffre invraisemblable d'années pour une j)areille œuviv), une sorte de jeunesse jioétique se refait dans son génie : tout cède à rinq)atience qu'il éprouve» d'achever ce grand drame et de livrer sa pensée complète à la postérité, qu'il sent déjà jU'ochaine. Ses forces renouvelées s'excitent et se pressent. Le fragment iV Hélène, (pii marquait le j)oint culminant de l'œuvre, était j)res(pie achevé. La conclusion du dijuue elle-même était prête. Il ne s'agissait que de rem]>lir le cadre déjà tracé, d'ajouter quelques épisodes, de cond)ler les vides. En 1851, les dernières scènes furent écrih's, et Goethe avait cette joie siquéme, (piel(|ues mois seidement avant sa mort, de voir j)araître l'eLMivre entière telle (pi'il l'avait portée dans le secret de sa pensée pendant plus d'un demisiècle de méditations, d'alternatives d'enthousiasme et de lassitude. Quand il vit la seconde partie terminée : « Je peux maintenant, dit-il, regarder le reste de ma vie comme un pur cadeau ; il est au fond très indilîérent (jue je fasse encore quelque chose ou (pie je ne fasse rien. »

Cinquante-huit ans écoulés depuis la prennent inspiration, rencontrée dans la taverne de Leij)zig, jiiscprà la pul)lication du second Faust ! Et cela à travers tant d'événements juiblics et j)rivés, à travers la période la plus agitée du dix-neuvième siècle, les guerres, les exils et les restaurations des princes, auxquels la fortune, la vie, l'honneur même de Goethe étaient liés, penrlant les années convulsives de la révolution française et de l'empire! Dans un si long

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inttMvallc (r;nnH'«os, coninictil ne pas comprendre (jiic le i)oint (le vue du poète ait plus d'une t'ois changé? Faut-il s'étonner du inan(iue al)S(du d'unité dans le sujet et uiénie, juscpi'à lUi certain point, dans l'esprit de l'auteur? Le poète jette siu" la traîne unie elsiinjde de sa conception primitive tous les ornements, les fantaisies de son art et les idées pliilosopliicpies les plus variées, au point de cacher à r(eil le plus expéliincnté s(m desseifi véritahle et de déconcerter la ciilique piolane ([ui veut se rendre compte de l'ordre lo-i(pie des choses et des idées. Il laut en cITet une v((i'itahle initiation, ohlenue par un long commerce avec la pensée de Goetius pour se démêler (piel(|ue peu dans cet cntre-ci:oisement de réalités dramatiques et de s\ud)oles, dans cette confusion de |)ersonnages historiques et mythologi(pies, dans celte métamorphose peipétuelle'du sujet (»t du héros,— poème splendide et monstrueux qui irrite et inquiète l'esprit, dépaysant à cluupie instant nos idées, nous faisant passer du moyen âge aux siècles anticpu's, des terreurs de la légende aux dogmes du naturalisme, des sommets magiques du Brocken à la théoiio scientiti(pie des tremhlements de terre, de la cuisine^ des :>(>rcières à Y Éthique de Spinoza. Tantôt Coethe se sert du diahle à la façon d'un vrai croyant du quinzième siècle, puis, comme il le dit poélifjuement lui-même, « satisfait d'avoir ainsi mangé son héritage d'enfant du Nord, il va s'asseoiràlatahle des Grecs; >> uiais bientôt, convive enchanté, ravi d'avoir partici|)é à la faveur des dieux et des déesses, il se lève du l)an([uet antique et va s'enfermer dans les laboratoires d'iéna, étudiant avec la même |)assion le secret des

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afiinités. piunsuivant l'origine obscure de la vie. lour à tour dévot, sceptique, panthéiste, amant d'Hélène, disciple deLimié, précurseur de Geoffroy Saint-llilaire. C'est toute une vie qui passe là devant nos yeux, dans ces rapides tableaux, et (pudle vie multij)le! celle de l'imagination et celle de la science, celle de l'art et celle de la réalité, mille fois mêlées et confondues. On enq)ort(* de la méditation prolongée du j)bème ime impression d'éblouissemenl, d'irritation et de l'aligue, dont on ne se délivre (pie le j(uir où l'on a renoncé une bonne fois à poursuivre V idée insaisissable p(mr ne voir que les idées, où l'on s'est décidé à sacrifier l'unité esthétique du poème pour n'étudi(n' (pie les types princij)aux et les scènes détacluk^s, sans plus se soucier de l'ensemble que rauteur ne l'a fait lui-même.

Il nous y autorise jiar les aveux (pii lui (';chaj)pent dans ses conversations avec Eckermann : « Vous venez me demander quelle idé'c j'ai cherché à incarnerdans mon Faust ï Comme si je le savais! C(Mmne si je pouvais le dire moi-même! Depuis le ciel, à travers le inonde, jusqu à Venfei\ voilà une explication, s'il en laut une; mais cela n'est pas l'idée, c'est la marche de l'action. On voit le diable perdre son j)ari, on voit un homme qui sort d'é'garements pénibles et se dirige peu à ])eu vers le mieux. On dit que le poème raconte 1 histoire du salut de l'aust. C'est là une remar(jue juste, utile, et qui peut jeter souvent de la clarté sur I (ciivre; mais ce n'est pas une idé'e (pii puisse servir d'appui et à l'ensemble et à chaque scène détachée. Cela aurait ('te vraiment joli, si j'avais voulu rattacher il une seule idé'c, comme à un inaigr(; fil tiaversant

imiilosôpiih: iu: (iokiiik .

tout le [XM'iiic, les scimic^ si divtMscs, si riclics do vio variée, que j'ai introduites dans Faust! En général, ce n'était pas ma manière enmiue [)()ète, de elieirlier h incarner une abstraction. Je recevais dans uiuii àme des impressions de mille espèces, comme monimaj'ination vive me les otTrait; je n'avais plus, comme poète, (pi'à doimer à ces impressions, à ces images une forme, à les disposer en tableaux, à les iainî apparaître en peintures vivantes, pour qu'en m'écoutant ou en m<' lisant on éprouvât les iuq)ressions cpie j'avais éprouvées moi-même. L'acte d'Hélène a maintenant une [)liysionomie originale, il l'orme connue un petit monde à ]>art, (pii ne se lie ((ue par un lil léger à ce qui précède et à ce qui suit... C'est là aussi le caractère des autres actes, car au tond les scènes de la cave d'Auerbacli, de la cuisine des sorcières, du Blocksbei'g, du conseil de Teuqiire, de la mascarade, du papier-monnaie, du laboratoire, de la îuiit deAValpiugis, l'orment autant de |)etits mondes, qui tcuit en exerçant l'un sur l'autre; une certaine iidluence, restent indépendants... Il s'agit donc seulement de doimer à cbaque partie une pbysionomie nette et bien ex[)ressive; (piant à l'ensemble, il reste incouuïiensurable, mais comme ces problèmes insolubles (jue lesbommes se sentent entraînés à sonder sans cesse. wEt revenant plusieurs fois sur cette idée : « Le Faust est un sujet incommensurable, dit-il ailleurs, et tous les efforts que l'esprit ferait |)our le pénétrer entièrement seraient

vains. »

Dieu nous garde de mesurer ce que Goetlie appelle naïvement l'incommensurable! C'est proprement là le triom|)be de la pnrsie oitjrrfive, laquelle n'aspire

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(pi'à saisir et à tixer dans une forme estbéti(jue le rellet des mille pbénomènes qui passent devant l'esprit du |)oète. « Je recevais des imj)ressions de mille espèces, pbysiques, morales ; je n'avais plus, comme poète, qu'à les disj)<)ser en tableaux, sans me soucier de les encliaîner entre eux. » Que nous voilà loin de cet art grec dont Goetbo s'était encbantéî connue tout cela dilTèrt^ des procédés de celle poésie si nette, si dét<'riiiinée dans toutes ses conceptions, admiral)lement /inie dans toutes ses œuvres, où rayonne je ne sais (juelle sérénité lumineuse dont l'esprit est comme j)acilié et éclairé! — Peut-être est-ce au lendemain d'une lecture du second Faust que Durand, l'illustre Durand d'Alfred de Musset, avait comju son œuvre immense :

.raceouciiai Icntenient d'un poème effroyable.

La lime et le soleil se battaient dans mes vers;

Vénus avec le Christ v dansait aux enfers.

Vois combien ma pensée était pliilosoj)liiqut; :

De tout ce qu'on a fait faire un chef-d'œuvre uni<[ue,

Tel fut mon but : Hrahma, Jupiter, Mahomet,

IMîiton, Job, M.irniontel, Néron et Dossuet,

Tout s'y trouvait; mon œuvre est rinnnensité même.

Mais le point capital de ce divin j>oème,

C'est un chœur de lézards chantant au bord de l'eau.

Si répigrauune ne vaut pas contre l'œuvre de Goethe, marquée à cbaque page du signe du génie, elle vaut du uuùns contre le genre en lui-même et contre la troiq)e des imitateurs. Un poème qui contient, de l'avœu de Goethe, l'histoire universelle, la ujétaphysique, la physique, ce n'est plus un poème.

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|.|III,0Si1I'IIIK l»K C.oETIIK. •

c'.'st une oiicvclop.Mlii'. une -somme \w(-[u\yn: d.' l'ospiil limuaiii au dix-neuvièino siècle. Comédie cl tra- -redi.N idvll.' et saliic. poésie desciiplive et lynsnie pl.ilosoi)hi<iue, Ions les ^eiiivs oui été coinine à plaisir rasscmhlés dans cette œuvre unique, (pn ne irnlie dans aucune des catéiioiies connues, mais (jui au contiaii-e les contient et les dépasse toutes. G^pendant il faut mai(|uer i« eet é^aid une dirieience essentielle entre les deux parties <lu diaïue. L'incoiiimcnsiiiahh',

connue dit C.oellie, ne commence (pian sec I l'anxl :

« hi première partie est presque tout entière consacrée à la peinture d'émotions intimes et persoimelles: tout part d'un individu en-a-é dans certaines idées, a-'ité par certaines passions.... Dans la secon.le p^n'i''prcsqu.- rien ne dépend plus dun individu spécial; la parait un monde plus élevé, plus lar-e, plus hlor de passions, et l'homme (p>i n'a pas cherché un peu. ipn n'a pas eu en lui-même (piehp.es-uues de ces idées, ne saura pas ce .pu- j'ai voulu dire'. „ Cette r.-mar.p.e de C.oethe éclaire toute notre crdupu' et la conhrme. |,,.p,vmierFrt".sMra pas pour ol.j.a, connue le second,

l'humanité dans l'histoin- ou la nature dans ses évolutions plastiques; son ohjel précis, déternnne, c est la peinture d'une âme humaine aux prises avec ellemême d'ahord. avec l'esprit du mal ensuite. I.e sujel est parlailemeut circonscril : c'est la leulalum d une volonté lihre. sollicitée par l'oi-ueil de la science, par les joies de la vie. par les voluptés, j.ar l'eg.usme. L'action est simple, et si quel.pies épisodes, pour la plupart ajoulcs après coup, viennent en ralentir I ellel.

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