CHAPITRE X
riiarmonie de Tensemble n'en est pas troublée. L'intérêt, l'émotion, y croissent sans cesse. Sans doute là, comme dans toute œuvre vraiment poétique, il y a des types, c'est-à-dire encore des idées générales; mais elles y sont exprimées sous des traits individuels, avec un tel relief de réalité et de vie qu'elles semblent se lever devant nous et marclier à l'appel du poète, et qu'elles garderont éternellement le nom qu'il leur a donné. Elles s'appelleront Faust, Marguerite, Méphistophélès. Ce sont des types, mais par la grâce de l'art ils vivent et vivront toujours. — Au contraire, dans le second Faust, l'élément général, iuq)ersonnel, l'abstraction a tout dévoré. L'action ne se déroule pas autour d'un individu dont les idées et les émotions soient celles de l'bumanité qui ])ense, qui s'agite, qui souffre : il n'y a plus même d'action; tout devient symbole, allégorie. Goetlic s'en félicite, bien à tort selon nous. Il croit élever, élargir son sujet en Taffrancbissant de nos misères et de nos passions. Il ne s'aperçoit pas qu'en élevant trop son sujet il l'a rendu étranger à l'bumanité. Il croit qu'il nous ouvre lui monde plus riclie et plus varié; il ne s'aperçoit pas que ces vagues domaines ne sont plus éclairés que de la pâle lumière de l'abstraction, et que ce drame des idées scientifiques ne peut plus avoir pour spectateurs ([ue les penseurs, les critiques ou les rêveurs. La préférence de Goetlie n'enchaînera pas celle de l'humanité. La foule humaine n'a jamais mis en balance un amas d'idées avec une émotion. Elle ne s'arrête pas là où elle n'entend pas l'écho de son rire ou de ses san-
glots.
De fait, il sera aisé de démontrer que, s'il n'y a pas
226 l'UlLOSOl'IUE DE GOETHE .
k'bcaucou,. prè. la n.ô.nc profusion de science cbns le prcnùor Faust, la conception plulosopluque n en est point pour cela inférieure. Je n'en veux d autres ■neuves que ces deux types, celui qui noue aet.on e ;,elui autour de qui elle ..si nouée : Meplnstophele. et
"h ne faut pas s'arrêter ici au côté légc.ulaire de la nièce et des caractères. Assez d'autres l'ont exphque, conuuenté, et d'ailleurs, en suivant cette voie, nous nous écarterions trop facilement du sujet que nous nous sonuncs réservé d'étudier. ^egUgeons dans Mcphistophélès toute cette partie .lu ,.ers«nnago s. essentielle pourtant à l'action scénique que le poêle en.prunte aux visions et aux terreurs du moyen âge : le diable faiseur de tours et soumis Uu-memc auxlojs de la sorcellerie, le diable du pctagramme celui de la taverne d'Auerbach ou encore celui du sabbat, voila le Satan populaire, personnage fort accrédite auprès des paysans et des bourgeois, tel qu il fallait le p.esenter à ces bons Allemands. C'est imc de ces manies connaissances que le publie aune a retrouver sur la scène; mais le masque de Mepbistopbe les a deuxtaces très distinctes : l'une tournée vers la loule avec ses grimaces classiques et ses gentdlesses traditionnelles, l'autre tournée vers le pubhc .,ui pense et celle-ci mar.p.ée d'un signe nouveau. C est unMepbistopbélès toutpl.ilosopbi.lue qui s'annonce des e prolo' uc dans cette scène bardie, im.tee du livre de Job oîrs'engage entre le Seigneur et le diable un pan dont rlue de Faust est l'enjeu. Le Seigneur abandonne Faust comme sujet d'expérience à Sala,. « \ a, montrel„i librement, lui dit-il, je n'ai jamais bai tes pareds.
CIIAPITUE X
De tous les esprits qui nient, le rusé est eelui qui m'est le moins à charge. L'activité de Tliomme peut trop aisément s'endormir; il se eouq)laît bientôt dans un repos absolu : aussi je lui donne volontiers un compagnon qui stimule, qui opère, et qui, en qualité de diable, doit agir. »
Retenons cette curieuse définition du diable; elle est caractéristique. — Et d'ailleurs elle vient d'assez haut; elle vient d'un personnage fort autorisé, qui a ses raisons pour connaître le fort et le faible des créatures. IMus loin, dans la scène de l'évocation, quand le nuage en se dissipant révèle la ])résence d'un interlocuteui" surnaturel, écoutez cet étrange dialogue :
H Faust. — Conmient te nommes-tu? Qui donc es-tu?
<• Méphistophklès. — Une partie de cette force qui veut toujours le mal et fait toujours le Ijien.
(. Faust. — Que signiiie cette énigme?
(' Mkphistophélès. — Je suis l'esprit qui nie sans cesse, et cela avec raison, car tout ce qui reçoit l'existence est digne de périr : aussi vaudrait-il mieux que rien ne i)nt naissance. Ainsi donc tout ce que vous nommez péché, destruction, en un mot, le mal, est mon propre élément.'
« Faust. — Tu te nonmies une partie, et te voilà néanmoins entier devant moi.
(( Méphistophélès. — Je te dis l'humble véiité. Si 1 lionmic, ce petitmonde d'extravagance, se croit d'ordinaire lin tout, moi je suis une partie de la partie qui au commencement était tout, une partie des ténèbres qui eni'anlèrent la Lumière, l'orgueilleuse Lumière qui maintenant «lispute à sa mère, la Nuit, son ancien rang et l'espace. Lt j»ourtant cela ne lui réussit point; quelques efforts qu'elle fasse, eJle demeure attachée à la surface des corps, •'•'«' émaiu' (l(^ corps, elle les embellit; un coips Tinter-
le
,opto à son i>assa<.(' : aussi jVspère qu'avant (lu'il soit lon;^t(MU|>s elle sera détruite avec les corps.
; Faust —Je connais maintenant tes clignes fonctions : tu ne peux rien détruire en uramUettu t'y prends en petit.
« MÉPHisTOPHÉLÈs. — KtlVancheinentjen ai pas tait beaucoup d<3uvrage. Ce qui s'oppose au néant, le réel, ce grossier univers, (luclques entreprises (luej aie de)a faitc's je n ipu l'entamer avec les ilôts, les tempêtes, les tremblements de Icrre les incendies : la mer et la terre finissent par demeuivr truKmilles.Etcetteracemaudittscetteengeancedesammaux
rtdesb(umnes,onnepeut d'aucune lacon trouver prise sur elle. Combien en ai-je déjà ensevelis! Et toujours circule un sanii jeune et nouveau. Cela marcbe sans cesse : c est a devenir lou. De l'air, de l'eau, comme de la terre, s ec bappent mille semences, dans le sec, l'bumide, le cbaud, le 1 roui Si je ne m'étais réservé la ilamme, je n'aurais rien a part
i)0ur moi. . ,. n * „
« Faust — \iusi donc à la puissance éternellement active, salutaire et créatrice, tu opposes la main glacée de Satan.... Étrange lils du cbaos! »
« Je suis l'esprit qui nie sans cesse. » MéphisU)j)liôlès se révèle lui-même comme le principe abstrait de la négation absolue. Il résume en lui toute la métapbysique du mal, par cela seul qu'il nie. Expliquons-nous.
Goelbe d'un seul mot vient d'introduire M('^i>bistophélès au centre des idées pures, démarquer son rôle et son rang dans la philosoidiie de la création. Que le lecteur veuille bien se souvc^nir de la conception fondamentale du poète philosopbe sur le principe et l'o- "li.rine des choses : tout va s'éclaircir à ses yeux. La création est pour Goethe l'éternelle évolution de la substance toujours en acte qui, du fond de réterni te, réalise sans trêve tous les possibles. La nature est
<;ii AiTihi: X
ii'iH
la séricMles forces et des Ibrnies, intiuie dans le temps et dans l'espace : les forces et les formes composent une chame immense qui relie le plus humble et le plus obscur phénomène aux plus glorieuses manifestations de l'éternelle substance, sans qu'il y ait nulle j)art une solution dans l'immense et vivante cliaine de l'être. Dieu, voilà le nom à la Ibis vulgaire et sacré de cette puissance de vie qui maintient la j)erpétuité de l'être dans la perpétuité du temps. A piojirenient parler. Dieu n'est pas un être, il est I être. JJeux grandes choses luauifestent sa présence : dans Tàme humaine, c'est l'amour, c'est la joie, qui n'est que le sentiment de l'accroisseinent de notre être; dans le monde physique, qui n'est distinct qu'en apparence de l'autie, c'est le soleil, puissance fécondante. L'amour et la lumière, voilà les deux agents de la vie universelle, les signes de Dieu dans le monde. Cependant quel ennemi secret ce oppose sa main glacée à cette puissance éternellement active, salutaire et créatrice? » A mesure que s'étend ou que se répare la trame de l'être, quelle mamiisante industrie s'applique à r()ni|)re ou à nouer les his du divin tissu? Oue la vie est [)rom|)te à combler les vides dans les générations huiuaines qui se pressent à travers les siècles I mais (pie la mort est rapide à les ouvrir! Dans cette série intlnie et si habileinent liée des forces et des formes qui composent la nature, quelle force a en soi un |)nncipe suffisant de durée? Elle éclot un jour, elle |)roduit à la hâte quelques-uns des effets qui dorment <lîms son sein, elle s'épuise dans l'effort de sa produch'Mi, et tout ce qu'elle peut faire, c'est de léguer son »'pliémère fécondité à une autre force qu'elle a excitée
250 l'IULOSOPIlTF. 1»F. COKTIIF
a la vi(! cl qui la transiiiKlra à son tour. — Que ces formes dont la nature est remplie sont harmonieuses! que la beauté est belle! mais, hélas l avons-nous le temps seulement (le les eontemph'r, au moins dans Tordre le plus élevé de ces formes, au degré supérieur où, dans l'organisme le |)lus merveilleusement préparé, éel'ot la vie avant eonseienee d'elle-même? Il semble (nie la bienfaisante nature n'ait le droit de nous montrer qu'im instant ces formes enchanteresses, ceUc llélèiH» éternelle de la poésie, et (|ue la jalousie de quehpie dieu inconnu nous envie même ces idéales voluptés de la contem[)lation désintéiessée. A peine achevées dans leurs gracieux contours, dans l'harmonieuse proportion de leurs parties, ces formes divmes s'altèrent, dépérissent, se décomposent. La beauté, cette Heur de la vie, ne brille qu'un instant, et ne laisse après elle que le regret de notre impuissance à retenir cette frêle apparition; mais élevons-nmis aux grands objets de la nature. La lumière, qu'adorait Goethe, la lumière, cette gloire sensible de Dieu, combien d'obstach>s l'arrêtent et la brisent! Elle ne remplit (lue la moitié de la vie humaine, elle n'embellit qu'une faible partie du monde, elle n éclaire la terre (uie par ses surfaces. Ouel vaste et profond empire elle laisse à la nuit, aux ténèbres! Quant à riiarmonie générale des êtres, si elle se maintient, c'est à travers des désordres toujours renaissants, à travers (luelle lutte et quelle discorde des éléments! Partout où se manifeste dans le monde la puissance créatrice, une ombre se lève à coté, limite cette puissance, et dans une certaine mesure l'anéantit. C'est la destruction, c'est la mort, c'est le mal. De quelque nom (ju'on l'ap-