‹ La philosophie de Goethe [microform]Chapitre 103 sur 140 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

pelle, c'est toujours au fond la négation. La négation, c'est bien là l'essence du mal, puisque de l'aveu de ^ tous les méta|)hysiciens, (pi'ils s'appellent saint Au-

gustin ou Plotin, Platon ou Spinoza, Malebranche ou Hegel, le mal n'a pas de réalité positive, n'est pas un être métaphysique : c'est uniquement l'absence, la limite du bien, de même» que l'ombre n'a pas de réalité positive, mais qu'elle est l'absence, la limite de la lumière, toujours la négation.

Cette doctrine générale de la métaphysique revêt dans le panthéisme un caractère particulier. Dans ce système," l'évolution divine que l'on appelle abusivement la création ne s'opère qu'à la condition que luti devienne plusieurs, que rcsscnce absolue se divise, et en se divisant se détruise partiellement elle-même. En effet, qu'est-ce que la distinction phénoménale des êtres dans cette doctrine, sinon une destruction momentanée et partielle de l'être absolu, se révélant dans des formes particulières qui ne diffèrent les unes des autres que parce qu'elles se limitent réciproquement ? L'infini ne peut donc se manifester qu'en se limitant. Voilà un dogme universel dans toutes les écoles panthéistes, soit que, comme chez les alexandrins, on considère le monde comme une émanation de la troisième hypostase, et par conséquent déjà comme un affaiblissement du premier l>rincipe, un obscurcissement de la divine splendeur, soit qu'avec Spinoza on considère la nature-naturée comme l'ensemble des modes produits par les attributs infinis, lesquels sont eux-mêmes une déduction incompréhensible de la substance. Au milieu de toutes ces hypothèses spéculatives, un principe commun

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subsiste : la nécossité ])our Talisolu de se révéler par le relatif, pour ruiiité de se révéler i)ar la pluralité, pour riiilini de se liniiter, alin de se luanit'ester sous la foruie du monde. Voilà le princi|)e dont (;oetlie s'est eiuparé i)oétifpieiuent, et (pi'il énonce par la bouelie de Méphistopliélès. « l/lionuue, ee petit monde (rexUava-aiiee, se croit un tout ! moi, je sais (jU(^je ne suis qu'une partie de ce qui au couimeneement était tout, une i)artie des ténèbres qui régnaient avant la lumière, une [)artie du cliaos qui s'agitait avant que la masse coiduse des cboses reriil son ordre et sa loi.... » ou plutôt, car Mé[)1iistopbéb>s est un looicien qui ne se laisse pas prencbe à de \agues métapbores : « Je suis le néant qui s'attatiue i\\\ réel, partout où le réel se |)roduit. » N'est-ce pas comme si, élevé à l'écide de Proclus, il disait : « Je suis l'ondue où linit la divine lumière, » ou à l'école de Spinoza : « Je suis ce qui l'ait la diversité et la fragilité des modes divins, » ou à l'école de Hegel : « Je suis la limite où expire l'absolu en se manifestant ? » Mépbislopbélès est donc la part du néant dans l'œuvre divine : il est le représentant de celui qui dit non. H n'est que cela, mais c'est assez pour (ju'il ait son rôle et son rang en face de Dieu. Ce qui du reste est à noter, c'est que dans le prologue au ciel le Seigneur traite sans colère cet ennemi intime qm \it dans son œuvre pour la limiter et la détruire. Le dieu de Goetlie est trop bon spinoziste pour s'en étonner ou s'en irriter. Il connaît la loi de sa propre essence; lisait que la substance éternellement active et vivante crée sa limite en se divisant, et qu'en ce sens Mépbistopliélès est sa première créature, étant

le principe négatif attaclié à toute la ciéation. « Je n'ai jamais baï tes pareils, » lui dit-il. D'ailleurs il ne lui déplaît pas (pie le Satan métaphysique inquiète l'homme et même le désespère en lui faisant sentir à chaque iiistant les cruelles limit("s de son cœur et celles de sa raison, la fragilité de ses amours qui croyaient s'emparer de rél<M*nité, l'erreur et l'ignolaru'e (jui châtient sa science j)résonq)tueus(', l'ef- IVayante stérilité de ses efforts devant l'immensité de l'œuvre qu'il doit acconq)lir. « L'activité de l'bomme s'endormirait, si je ne lui doimais un conq)agnon qui le stimule sans cesse et le force d'agir.... Les dieux sont des dieux, ils n'ont qu'à jouir de la beauté magniiique et féconde; » mais l'houmie a sa propre destinée à faire et l'avenir de sa race à préparer. C'est le mal inévitable, toujours présent, toujours senti, qui devient ainsi le stimulus de l'activité bienfaisante, le principe de l'héroïsme, l'universel agent du progrès humain.

Sortons de la méta|)hysique, où Goethe nous a fait pénétrer à la suite de Ab'»pliistophélès, et rentrons dans le drame. Considéions le diable non j)lus comme h» principe abstrait de la négation, mais connue un personnage réel, agissant. Nous verrons (pi'il garde dans la vie active le même caractère conforme à son principe et à son essence.

Un commentateur, M. Weisse, remarque très justement que Mépliistopbélès ne liait pas les hommes, (pi'il les méprise. S'il les perd, ce n'est pas pour se? réjouir de leurs soutîrances, c'est qu'il ne croit pas (ju'ils vaillent rien de plus. Cette sombre mélancolie, cette fureur fatale que la foi chrétienne attribue au

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dial)lo, est aussi étran«^^('rf; à Mi'phistopln'lès que rôlémont théologiquo dont il |)ro\ iont. C'est un diahle bien élevé, bon eornpap^non en ajiparence, faisant figure dans le monde avee son bjd)it éearlate «alonné d'or, en petit manteau de soie, la plume de coq au chapeau, une épée au coté, aimant à causer avec les femmas, à rire toujours de lui-même et des autres. Le trait principal de son caractère est une froide insolence, une mali*,mi(é ([ui ne va pas cependant jusqu'à la cruauté purement gratuite, qui ne veut pas la méchanceté pour elle-même, mais (pii cherche dans la méchanceté l'exercice de la sagacité de l'esprit, de toutes les facultés intellectuelles. — Je soupçonne Goethe, dans le caprice de ses généalogies fantastiques, d'avoir fait venir son diable de l'autre rive du Rhin. Sous les traits bizarres de Merck, le railleur ami du poète, Méphistophélès est un Français du dix-huitième siècle, de son vivant grand seigneur, ayant ses entrées à Versailles, dînant avec les encyclopédistes, un habitué de cette spirituelle marquise du Deffand, « qui n'espérait, disait-elle, que dans le néant. » Quand on vante si fort les charmes du néant, on a reçu les leçons de Méphistophélès, on a vécu dans le même monde que lui.

Remarquons bien le caractère négatif de son esprit. Goethe, s'entretenant avec Eckermann, a pris soin plusieurs fois de délinir en ce sens Méphistophélès, de manière qu'on ne puisse s'y méprendre. A toutes les questions que son famidus lui adresse sur l'essence de ce personnage : « C'est un être essentiellement négatif, répond invariablement le poète ; ne lui attribuez aucune énergie positive d'intelligence. » Il repré-

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sente assez bien ce que l'on entend en France jiar le moi esprit ; mais on se tromperait gravement, si on se servait pour le définir du mot allemand Geist, qui dit autre chose et plus. « il y a dans Geist une idée de puissance productive qui manque au mot esprit. » Méphistophélès n'a donc de l'esprit que dans le sens le plus étroit de l'expression française. Or comment se traduit la négation dans l'esprit? Par l'ironie. L'ironie est par excellence le principe négatif de l'esprit, la faculté dissolvante à laquelle rien ne résiste, ni le génie, ni l'héroïsme, ni la science, ni la vertu. 11 n'est pas de conviction si profonde, |)as d'affection si pure où ne ])uisse pénétrer cette puissance destructive de Fes- ])rit qui nie en riant. On a une défense contre Fatta- ([uc directe et les raisonnements sceptiques. La négation (pii, dans l'ombre des universités, s'exprime par les jeux savants de la dialectique, suscite des résistances aussi obstinées, aussi subtiles que l'attaque ellemême. Les antinomies de Kant n'ont jamais réduit au désespoir la raison humaine ; mais il n'est pas d'esprit ou de cœur si bien trempé que ne puisse atteindre la pointe aiguë de l'ironie, et qui ne sente du mêmecouj) un froid mortel l'envahir, flétrir la fleur la plus délicate de ses idées ou de ses espérances, dessécher la racine de ses amours, dès que la raillerie sataniquc a trouvé la secrète issue d'une âme.

C'est avec un art supérieur que Mépliistophélès manie cette arme légère et fîitale. 11 déploie dans cet exercice je ne sais quelle grâce perfide qui éblouit, et, quand on a senti l'atteinte funeste, il est trop tard. Le c(Kur qu'il a touché pourra maudire son mal, il n'en guérira pas. Comme il gouverne Faust sans jamais

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tenter «l'enlever de vive lorce sa volcmlr ivhelle î Comme, pour le l'aire obéir, il lui tait sentir à eliaque instant, en riant, la pointe de son glaive d'or î Comme il soumet habilement les dernières révoltes de sa raison et de sa volonté |)ar la jiem' du ridicule I Faust est une intelli^-ence puissante, il est d'un ordre supérieur : mais est-ce donc la première t'ois ([u«^ le génie même tremble devant l'esprit, surtout devant cet esprit qui excelle à déhuire et qui jou(^ ce jeu terrible de uinnlrer l'envers des choses divines et humaines, le mal et la laideur dans la création, le coté grotesque ou trivial de tout grand homme, le pédantisme dans la science, l'hypocrisie des grands mots, la fîiusseté des grands scrupules, la fragilité dans tout amour, la faiblesse dans toute vertu, la malice et la corru|)tion secrète si aisément éveillées dans l'innocence ménu', pourvu (pi'on mette à cette ouivre des précautions délicates et (pielque soin ! La vertu n'est cpi'une affaire de temps : il l^iut pour en venir à bout plus de patience et de savoir faire, voilà tout. On sait cela dans le monde, et le pauvre grand homme, qui n'a vécu ipie dans les universités, rougit <les résistances de sa nature bourgeoise. Couuuent ne pas céder au\ prestiges de ces belles manières, de cette gaieté froide, de ce cynism<' élégant d'un diable qui assurément a vécu à la cour? La magie la plus dangereuse drt vice a toujours été de rendre la vertu ridicule. Lorsque Faust fuit au désert, lorsque dans la solitude des bois il essaye de s'enivrer des charmes austères de la nature et d'oublier ceux qui ont failli le perdre, avec quelle adresse Méphistojdiélès le ramène à des images plus riantes, d'abord suaves et pures, puis bientôt à des désirs passionnés

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et brûlants, enfin à une sorte de fureur physique qu'il excite et gouverne à son gré ! La gradation est admirable, et le dernier trait magnifujuc d'insolence.

« Faust. — Fuis, l'iitivnietlour!

« Méphistophélès.— Bien! vous me faites rire avec vos mjures. Le Dieu qui créa les garçons et les filles légitima en niéiue temps le très noble métier de faire naître l'occasion. Allons donc! c'est un grand malheur, en vérité! C'est dans la ehandjre de votre niMilresse (pie vous courez, je pense, et non pas à la mort ! »

L'ironie de Mé|>histophélès n'est pas sans gaieté ; mais la gaieté qu'elle pioduit n'a rien de commun avec cette joie expansive et confiante qui est un des plus aimables liens des hommes entre eux. C'est une gaieté sèche et dure, nerveuse et vibrante, froide comme l'acier, et dont la présence redoutée met à la torture les iunes naïves. Voyez comme Marguerite s'effraye et se replie sur elle-même au contact de ce personriagc, si galant cependant et si spirituel. Dès qu'il est là, elle sent qu'un malheur surnaturel plane autour de ce qu'elle aime. Cette horreur instinctive, n'est-ce pas le signe de la puissance du mal sensible dans une àme pure ? n'est-ce pas le dernier avertissement divin donné nux personnages du drame ?

(( Marguerite. — Cet lionune que tu as auprès de toi, je le hais du fond de mon âme. De ma vie rien ne m'a blessé le cœur comme cet odieux visage.

(( Faust. — Chère mignonne, ne le crains pas.

<< Marguerite. — 8a présence bouleverse mon sang.... .le ne voudrais pas vivre avec ses pareils.... On voit qu'il ue prend aucun intérêt à rien; il porte écrit sur le front

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nu'il ne peut ai.ner personne aun.onao.... Cela me domine ritque s'il vient seulen.ent à sapproeher de non., .1 me semble en vérité que je ne faune l)lus. )>

iS-csl-cc pas reflet i..faiim.lc cl le signe des esprits né-alifs que de produire autour d'eux, avec la honte dlrhien, l'a désalTection dans les àmes^ ^^f^^^ là, ne dirait-on pas qu'une mau, glacée s étend su. les cœurs et en arrête l'essor divin ?Ueconna.ssez au contraire les grandes intelligences, les esprits vrannenl féconds à leur puissance d'expansion et à la .l"""!" ' ;). répandent autour d'eux. Sous le rayonncnuMit de luu influence, tout s'anime ii leur approche, les à.nes s épanouissent, la plus ain,al.lc vie se répand parnn les honuucs : leur présence est un bienfait ; elle est deja coinine une promesse du bonheur.

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