CHAPITRE Xr
dans un magnifique morceau lyrique avec l'émotirn sacrée que Goethe a dû ressentir plul d'une Ls "S ravissement a cette vue s'empare soudain de mon et " Je sens la jeune et sainte volupté de la vie qui se rallume et ruisselle dans mes nerfs et dans mJs veines. Suis,,e donc un dieu? Pourmoitoul s'éclair^ cit.... La nature créatrice se révèle à mon âme Comme tout s'agite pour l'œuvre universelle f crunë une chose opère et vit dans Fautre l comme les tances célestes montent et descendent, et se JZt ;!<' main en main les seaux d'or, s'élancent du ie sm' a erre avec leurs ailes d'où la bénédiction s'exha t font retentn- de sons harmonieux tout Funiver. » >;
plus belle poésie humaine. Faust dans son mvstinue
r v"m 1 "' I '"T '' ^^^'" ' n^ais l'heure n'it Fs venue depenetrerle grand mystère. « Ouel snecta- He! s ecrie haust : hélas! ce n'est qu'un s^ectac Où
h^^isir, nature infinie n^t vous, mamelL de toute v,e, auxquelles sont suspendus le del " îa torre, vers oui se presse la poitrine flétrie vous ^*7:f ^' ^-\f -y-^ ^t je lang^
1 t lorsque, cédant h son ardente évocation, Fesnrit do la terre apparaît devant lui en spectre de ] Ze ocout.z comme cet esprit, qui n'a rien de commui; vec Mephistophélès et qui n'est rien moins que 1 ou ner divin de la nature, définit son œuvre ^. C s Ilots de la vie, dans l'orage de Faction, je mon ctje descends, je vais et je viens; naissance et mort une mer éternelle, un labeur changeant, une v^é
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ardente! Ainsi je travailliî sur le hiuyanl métier du temps, et je tisse la rol)e vivante de la Divinité. » Qm ne saisirait sous ces belles images, heurtées, pressées, la véritable pensée du poète? Naissance et mort, une mer éteinclle, un Inbeur clianj^eant, une vie ardente, voilà bien le spectacUî de Taclivilé universelle et des transformations sans trêve de l'éternelle substance. Otie robe vivante de la Divinité, tissée sur le bruyant métier (bi temps, n'est-ce pas le voile brillant des pbénomènes sous lecpud se cache l'être inmmable dans son austère et inaccessible majesté? n'est-ce pas h; uionde, avec ses lormes et ses couleurs, révélation de l'idée pure, sans ccmleurs et sans formes, (|ui en déteiinine souverainement toutes les évolutions et déploie à travers ses harmonies ré«'lées la loi de son essence, la divine fatalité? Faust croit toucbei- enlin à In clef de lii vraie science : « Toi (pii circides aub)ur du vaste monde, laborieux esprit, combien je me sens près de b)i ! » Mais l'esprit ne ju;^!' i>î»^ <!•'*' I'i>"^l ^<>d suflisaunuent initié; il le re[)ouss(; avec dédain. « Tu es l'éj^al d(; res[)rit (jue tu comprends; tu n'es ])as liî mien î » répond-il au |)résomptueu\, et il disparaît. Faust retoud)e en pn)ie au désespoir. 11 s'est ap|)roché si près de la science libératrice, et le voilà plus pauvre, plus déshérité (pie jamais! Il a vu briller devant lui l'aube d'une |)hilosophie nouvelle, et il est rejeté au plus [)rofond de la imit. « Je ne suis |)as ton égal! De quoi donc?... Moi l'image de la divinité! Et pas même ton égal? Moi cpii déjà croyais toucher au miroir de l'éternelle vérité... Moi dont la force libre osait déjà, pleine d'espérance, se répandre dans les veines de la nature, et, devenue créatrice, gîîùter la vie des dieux.
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combien dois-je ex|)ier mon audace! Tne parole foudroyante m'a emporté })ien loin. ...Je ne dois pas me permettie de m'égaler à toi! Si j'ai eu la force de t'évo(|uer, je n'ai pas eu la force de te retenir! Dans ce mondedélieieux, je me sentais si petit, si grand! Tu m'as repoussé cruellement dans l'incertaine destinée de l'humanité.... Oui m'instruira maintenant? » La contemplation des lois générales, l'idée de la vraie science, la vraie j)hilosophie n'a |)u sauver le docteur Faust. Il l'a entrevue un instant et l'a perdue aussitôt, dépendant on peut jouir de la nature simplement, sans arrière-pensée, sans aucun but scientili- (|u<', et même alors, réduite non en idées, mais en imi)ressions pures, cette jouissance pourrait guérir une àme malade du mal de Faust. Il v a de telles influences maternelles dans l'air (pie nous respirons, dans le sol (pii nous nourrit, dans le ciel rpii nous éclaire, dans la limpidité des eaux, dans la S('T('Mnté (les montagnes ou l'auguste |)rofondeur des bois, (pie bien des désespoirs s'y sont calmés. Que d'âmes faioiiches s'y sont amollies î (pie de c(ems fermés s'v sont ouverts! Faust essaye de ce divin remède, et l'on peut tout (*sp('Ter d'al)or(l, quand (m voit le docteur oublier, au milieu de la foule joyeuse, dans la campagne d(\jà parfumée par avril, ses soucis, sa fatigue de vivre et de penser, sa résolution de mourir (^t cette libation suprême à la mort que le scm des cloches et les chants de la fête de Pà(pies tout à l'heure ont fait tomber de ses mains. « Montons quelques pas encore jusqu'à cette pierre.... Ah! ne troubkms pas la jouissance d'une heure si belle par ces tristes [)ensées. Vois eomme dans les feux du soleil couchant brillent les
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cabanes entourées de verdure! Il marche et décline, le jour expire, mais le soleil liàte sa course, et fait éciore en d'autres lieux une vie nouvelle. Oh! que n'ai-je des ailes pour m'élever de terre et voler toujours, toujouis, après lui!... » C'est une extase, et par malheur les extases ne durent i)as. L'àme de Faust se rajeunissait dans le sein de la grande et féconde nature. U aurait pu abandonner les rêves ou du moins les transformer en poésie vivante. Il aurait pu être à la fois homme et poète; il eût été sauvé: mais non, il va rentrer dans la nuit de son vieux logis et de ses sondjres pensées. Après cette belle journée, après ces pures jouissances, la fatalité l'attend et ne lâchera plus une proie si belle. « Hélas! s'écrie le pauvre désespéré, je ne sens déjà plus la joie s'épancher de mon sein. Pourquoi donc faut-il (pie si tôt le fleuve tarisse et que de nouveau la soif nous consume? » Cependant une dei'uière méditation philosophique l'arrête à cette heure suprême sur la pente cpii l'entraîne vers l'illusion, vers le néant, personnilié par Méphistophélès. 11 ouvre le Nouveau Testament, et son exégèse ardente et hardie a bientôt dévoré le texte; divin. « Au commencement était le Verbe. » — « Me voilà déjà arrêté. Qui m'aidera à poursuivre? Je ne puis absolument donner tant de valeur à la parole; il faut que je traduise autrement, si je suis bien éclairé par l'esprit. Il est écrit : « Au commencement était Vintelligence, » Est-ce V intelligence? » Pèse bien la première ligne, et que ta plume ne se hâte pas troj). Est-ce V intelligence qui fait et produit tout? Il faudrait lire : « Au commencement était la force... » Mais à rinstant même où j'écris ce mot quelque chose m'aver-
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tit de ne pas m'y arrêter ; l'esprit vient à mon secours : tout à coup je me sens éclairé, et j'écris avec confiance ; « Au conunenccment était Vaction. » — Voyez-vous par quelle progression subtile et savante le docteur passe de l'orthodoxie chrétienne au panthéisme le plus hardi? Le Verbe lui semble présenter un sens trop étroit. Le Verbe dc^vient V intelligence, et déjà nous sortons du christianisme pour entrer dans la philosophie pure : mais V intelligence ne peut rien, si elle n'est associée à la forcey si elle ne se transforme en cause. Et la cause elle-même, n'est-ce pas une abstraction de rêveur et de métaphysicien? où a-l-on vu des canse.s eyiso/? (pi'est-ce qu'une force en dehors des phénomènes où elle se réalise? Causes en acte ou forces réalisées, à la boiuie heure, mais ne nous parlez pas de ces vagues |)uissances où dorment éternellement des séries d'elTets possibles (pii ne se révéleront jamais: tout cela, c'est le monde imaginaire des purs abstraits. Allons au fuit, et coupons court à la rêverie métaj)hysique : disons « Vaction éternelle. » Et ainsi, par une série de métamorphoses, l'Évangile de saint Jean sera devenu celui des panthéistes. « Au commencement était le Verbe: » lisez : « Au commencement était la nature, en acte dans tous les siècles, le vrai Dieu, le seul Dieu. »
C'est le dernier effort de Goethe pour sauver à sa manière son héros des artifices qui l'entourent, pour le délivrer par sa philosophie des prestiges où il va succomber. La pensée de Faust est trop vacillante encore pour s'enhardir dans cette carrière des idées nouvelles qui s'ouvre devant son esprit. Il ne s'y maintient pas et retombe dans la magie, qui était la
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pliilosopliio occulte et défendue de son leni|)s, la |)lulosopliie des libres i)cnseurs, assez libres pour oser reclierclier jusque dans Tenfer le principe et le secret des choses. Déjà depuis lon^^einps il s'est adonné a cette poursuite ardente i\v^ derniers mystères. « J'ai voulu voir si par la force et la ])arole de l'esprit fpiebjucs secrets ne me seraient j)oint révéb's, en sorte (fue je n'aie jdus besoin de dire avec des sueurs d'an^n)isse ce cpie je ne sais pas, (pie je reconnaisse enfin ce ([ui maintient l'univers dans ses profondeurs, (pie je contemple toutes les forces actives et les «•crmes, et ne fasse |)lus un vain trafic de paroles (pie je ne comprends plus. » Il n'a (pie trop bien réussi. Le monde des esprits est à ses ordres, et Mé|)bistopliélès paraît devant lui. Alors éclate cette lutte suprême, décisive, entre le docteur, (pii veut mourir tout entier avec le vieuv monde où il a vécu et (ju'il écrase sous un ma- •»nili(pie anatbème, — et Mi^pbistopbélès, (pii se mo- (pie de cette triste sagesse du désespoir et juopose de lui apprendre ce (pi'il ne sait pas, ce (pie c'est (pie la vie. « Non! répond Faust; sous tous les veteuKnits, je sentirai les misères de l'étnûte vie t(Mrestre. Je suis trop vieux pour m'en tt^niraux amusements, trop jeune pour être sans désir. Le monde, (pie [)eut-il me donïKM-? « Renonce, il le faut! il le faut, » ren<mce î Voilà l'éternel refrain (pii iTsonne aux oreilles de chacun, et que durant notre vie cha(jue heure nous chante d'une voix enrouée... Le dieu (pii habile en mon sein peut émouvoir profondément tout mon être; lui (jui règne sur toutes mes forces, il ne peut les faire agir au dehors, et par là l'existxMice est un fardeau pour moi : je désire la mort, je hais la vie Vh î maudit tout ce
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qui entoure notre àme de séductions et de prestiges î Soit dès ce jour maudite la haute opinion dont l'esprit s'enveloppe lui-même I Maudits soient les prestiges de l'apparence (pii s'empare de nos sens I Maudite l'imj)oslure (pii, dans nos léves, nous montre un fantôme de gloire et d'immortelle renommée!.... Maudit soit le suc eiubaumé du raisin ! maudites les suprêmes faveurs de l'amour! maudite l'espérance! maudite la foi ! Et maudite, avant tout, la j)atience! » L'aidique univers s'écroule bruyamment avec tous ses j)restiges et toutes ses richesses, avec toutes ses réalités et ses mensonges, avec toutes les vertus (pii en faisaient la vraie parure et les illusions qui en faisaient la splendeur, monde mêlé d'être et (h* néant, de bien et de mal, tlK'àtre disj)osé pour l'activité de l'homme plus (pie |)our son bonheur.
Un monde nouveau, plus brillant et plus magnilî- (pie, mais plein de mensonges, sans aucune (h^s réalités ni des vertus qu'il a maudites, se révèle à l'imagination al)usée de Faust. L'illusion déployée par un art magique s'élève, s'étend autour de lui, l'enveloppe et l'entraîne. A ce moment, Faust ne nous ap[)artient plus, il entre dans une vie nouvelle. Le drame commence. Marguerite n'est pas loin , et avec elle h^s amours charmantes et fatales, les enchantements, les délires, les crimes, toutes ces émotions qui s'enchaînent et qui forment la trame merveilleuse du poème, hès lors, comme il était juste, l'idée scientifique et philosophique s'effiice de plus en plus devant le sentiment poétique et humain. C'est d'une autre critique (pie celle de la philosophie que relèvent la terreur et la pitié de ce drame immortel. Elles n'appartiennent
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plus qu'à l'art qui les a produites, qui les juge et qui
les consacre.
Notons cependant le contraste siui|)lc et saisissant du caractère de Marguerite avec celui de Faust. A bien prendre les choses, la philosophie n'est-ellc pas mêlée partout dans ce [)oènie couune dans la vie?
Certes, s'il y avait dans toute rAllemagne, à la lin du quinzièuie siècle, une àmc incapable de couqirendn; Faust, il seudjle bien que c'était celle de Marguerite. Elle est séparée de Fintelligencc de Faust de tout l'intervalle (pii sé|)are le ciel de la terre. Couiiuent comprendrait-elle cette ardeur dévorante de savoir, celte hauteur et cet orgueil de la pensée, ces lassitudes désespérées qui en sont le châtiment, ces orages (pii descendent du cerveau de Faust dans son cœur, et (pii tour à tour y produisent des courants furieux de passion et de sensualité? Comment aurait-elle l'intuition de ces phénomènes mystérieux et violents, de cette psychologie morbide de la raison humaine, elle, la siiuj)le fdle qui appartient à un monde vulgaire par sa naissance, par ses habitudes, par les pensées et les relations au milieu desquelles elle passe sa triste vie? Si Faust est le révolté de l'idéal, à coup sûr Marguerite est bien l'iuuuble tille de la réalité. Elle habite un pauvre logis, où elle élève sa petite sœur, où elle prend soin de sa mère inhrme; elle n'a jamais dépassé l'étroit horizon de la rue où elle est née ; toute sa société se compose de voisines médisantes ou bavardes. Elle a dû prendre à ce petit monde ses vulgarités et ses niaiseries. Toute la littérature se borne pour elle à quelques lieder qu'elle a appris dès le berceau. Et, quand un sentiment vague commencera d'envahir son