CHAPITRE XI
âme et de la troubler, elle n'aura pour exprimer ce trouble naissant d'un cœur qui s'ignore que quelques ballades comme celle du roi de Thulé, (pi'ellc chantera près de sa fenêtre, assise à son rouet, sans môme coiiq)rendre par quelle harmonie la tristesse de ce chant se met d'accord avec sa peine secrète.
Et cependant, dès qu'elle paraît, un charme immortel se répand sur la scène. Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que l'essence de Marguerite est la candeur; cette àme est la vie ignorante, la nature m(\mc ; c'est le cœur de la femme avant toute science et toute expérience, dans son idéale transparence et sa naïve pureté. Certes, comme on l'a dit, ce n'était pas une médiocre hardiesse que de représenter une séduction aussi rapide, aussi aisée que celle de Marguerite, sans blesser en elle l'idée de la dignité féminine *. 11 n'y avait qu'un être tel que la Marguerite de Goethe qui pût tomber de la manière dont elle tombe, et dans sa chute le^icr intérieurement pure. Un caractère de femme plus rétléchi, plus intelligent, aurait subi une tout autre dégradation. — C'est la science du l)icn et du mal qui dégrade dans toute faute : une àme inconsciente, comme celle de Marguerite, est chose fragile et profonde à la fois, presque irresponsable à force d'ingénuité. En cela réside la poétique opposition entre les deux amants devenus inséparables par l'émotion du poète et par celle de la postérité. Ce qui a perdu Faust, c'est l'abus de la science ; ce qui sauve Marguerite, même dans sa fiuite, c'est son i'^norance
■i. Le Faust de Goethe, d'après les principaux commentateurs alleands, par F. Blanclict.
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presque divine. KUe conserve encore je ne sais quelle innocence qui la protège contre ravilisseinentvulgane (l(î cette histoire, la séduction. Et tel est l'art du poète, (|ue Mar«»ueiite, uièiue coupable, demeure dans nos souvenirs connue un type de <;nice et de candeur. Chaque poète a dans son œuvre, parmi les créations de son génie, un type |)rivilégié au(fuel il a confie (piehpies-unes de ses pensées les |)lus profondes, quelques-uns de ses rêves les plus chers, (pi'il anime de l'essence même de son àine et d'un soultle de sa vie propre. La persoimalité du poète se dédouble |)ar un cITet merveilleux de l'ait, et cette partie détachée de lui-nuMue, vivant par la grâce de la poésie, touchée du rayon de l'idéal, va se joindre à l'élite sacrée (piihrille d'un éclat iuuuortcl dans la nuit des siècles. Pour Goethe, ce type choisi entre tous, objet de toutes ses tendresses poéticpu'S, le fils |)rivilégié de son àme en juèiue tenq)S que de son art, c'est Faust. Le poète a vécu de sa vie, soutîert de ses doutes et de ses lassitudes infinies, aimé avec ces ardeurs des sens et aussi avec ce désespoir de ne pouvoir aimer davantage et de porter jus(pu^ dans les orages de sa passion la clairvoyance fatale et la tristesse de sa pensée. Hélas î qui le sait mieux que le poète lui-même? La pensée tue ramom-, et nul mieux que lui n'a connu ces luttes étranges où le cœur, trop éclairé, se désespère de ses sécheresses et de ses languems. De tous les supplices infligés à l'humaine nature, le plus cruel peut-être est riuq)uissance d'aimer. Or quel amour peut résister à cette intensité d'analyse, à cette dévorante activité de la pensée, à cette puissance funeste de voir le fond des choses, d'apercevoir d'avance l'inanité de ces
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désirs qui reuq)Iissent tout l'être de leur violence et de leur bruit, la misère de ces bonheurs qui, tant qu'ils sont espérés, nous donnent l'image d'une félicité divine, et qui, une fois obtenus, effravent l'àmede leur néant, la fragilité enfin de ces belles amours dont les serments insensés s'emparaient de l'éternité et qui ont a peine la force de remplir (pielques années, s'éteignant nnserablement avant la vie éphémère qu'elles devaient charmer? Les grandes âmes comme celle de Fmist veulent mettre dans leurs amours l'infini qu'entrevoit leur pensée. Elles ne veulent pas aimer à moins Et c'est précisément cette pensée qui, par ses puissances lalales, paralyse toutes les ardeurs, glace toutes les Illusions, jetant ses froides clartés dans cette nuit enchantée du cœur (pic la passion remplit de ses magiques prestiges. Voilà pourquoi, dans les scènes "iimoilelles qui remplissent la première partie du Faust, l'amour qui nous ravit, c'est celui de Marguerite, qui seule aime véritablement jusqu'à en mourir, parce qu'elle aime avec toutes ses facultés i)oéliques <rillusion. Là seulement est l'amour, parce que là seulement est l'inexpérience du mal, la foi naivi» qui ne sait pas que tout ce cpii est humain porte en SOI sa fin et son néant. Oui oserait dire que l aust a vraiment aimé? 11 le voudrait, il Lespèro en vain. De tous les bonheurs terrestres, le seul qu'il envie désormais, c'est celui-là, c'est aussi le seul que son fatal compagnon ne puisselui donner jamais. Comment donnerait-il cette félicité suprême du délire sacré, de l'enthousiasme héroïque qui va jusqu'au don de soi-même, le railleur funeste, destiné par son rcMe, dans cette épopée divine et terrestre à la fois, à tout
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détruire, à tout nier, à tout llétiir ? - Cest là riiistoire du triste conir de riumiaiiité, dans lequel se combattent éternellement ces deux principes, renlhousiasme et la négation, l'amour et l'ironie. Et n'est-ce pas aussi, prisse au plus profond de son àme, l'histoire du poète lui-même? Répondez, ombres tristes et charmantes de celles qu'il a rencontrées au pruitempsdc sa vie, vous surtout, Mar-uerite, dont il a consacré le nom, vous aussi, Frédéricpie, et tant d'autres, qu'il a cru peutêtre aimer un jour et qu'il a si prudemment abandonnées sur sa route, de peur de ne les plus anner le lendemain et d'embarrasser d'un souci inutde l'cgoisme souverain et la marche triomphale de son génie 1
Le premier Fanst est surtout philosophique par la conception des tvpes et la peinture des caractères. C'est dans le second Fanst que nous verrons la metaphvsique du poète et sa philosophie de la nature se doiuler libre carrière, et qu'il est intéressant d'assister à cette lutte étrange, où s'épuise le poète, entre la science et l'art : un art dominateur et superbe, s'effor- Cant de réduire sous l'empire de ses formes et de ses lois la science rel)elle, et iinissanl par se perdre dans le svmbole et dans l'abstraction pure.