‹ La philosophie de Goethe [microform]Chapitre 112 sur 140 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

dont s'occupe la curiosité spéculative. Sans nous soucier autrement de l'économie générale de ce drame, ([ui, de l'aveu de Goetlie lui-même, est composé de pai'ties h peu près indépendantes, nous réduirons à quelques questions l'élude que nous voulons en faire. Ces questions se rattachent sans trop d'effort à trois poèmes bizarrement entrelacés : l'un qui comprendrait Faust à la cour et ta vieillesse do Faust; le second, suflisamment marqué par ce nom magique, Jlrlènc; le troisième qui contiendrait l'histoire d'//omuncutus et la nuit classique de Watpurc^is. Sous ces titres viennent s'ordonner d'elles-mêmes les théories du poète sur \apotifique. sur Vart, sur la nature. A travers l'œuvre se réj)and une idée générale qui, perdue plus d'une fois, autantde fois retrouvée, éclaire d'une lumière intermittente les ténèbres visibles du poème et permet au lecteur de s'y diriger, quoique d'un pas toujours incertain. C'est l'idée qui résume les longues méditations de Goetlie sur la vie et son ex|)érience morale tout entière, l'apologie, je dirai ])resque l'apothéose de l'activité humaine. S'il y a (pielque suite dans ce poème bizarre, le lien est là. On le voit, le second Faust n'est pas moins qu'une vaste philosophie sous forme allégorique. A mesure que nous avancerons dans l'examen de ces diverses théories qui en contiennent l'explication dernière, il deviendra sensible au lecteur qu'elles devaient écraser de tout le poids de tant d'abstractions accumulées la libre et florissante inspiration du poète. Ou'on ne s'y trompe pas cependant : s'il est trop manifeste que le poète a vieilli dans l'intervalle des deux parties de l'œuvre, comme ses héros, comme

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Faust lui-mèmo, c'est une de ces vieillesses puissantes et vigoureuses que la pensée a longtemps remplies de sa forte sève, cpii se tiennent debout parmi les jeunes générations comme ces chênes des pays du nord, dépouillés de feuilles, mais indestructibles, qui ne vivent plus que par leurs racines enfoncées dans le granit et par leur haute ramure

déployée dans la nue.

Avant d'exposer les théories diverses qui composent une trilogie philosophique dans le (hame, essayons de montrer, aussi clairement que cela est possible en cette obscure matière, coumient les différentes parties se relient entre elles. Il s(Mnble bien, comme nous l'avons dit, que le lien qui les rattache soit l'idée de l'activité de Faust, de plus en plus ap])liquée aux œuvres utiles, développée à travers les expériences variées de la vie, et s'élevant par un progrès continu vers la ])erfection morale, plutôt entrevue que clairement aperçue et définie

par le poète.

Une nuit endilématique sépare le second Faust du premier, qui s'achève à la mort de Marguerite. Tandis que le roi des sylphes, Ariel, berce dans les mélodies et les parfums le sommeil du grand coupable, son àme se renouvelle et s'apaise. Les souvenirs affreux, le désespoir, disparaissent insensiblement. Une idée chère au poète panthéiste s'exprime sous le gracieux symbole de cette nuit remplie des chastes ivresses que la nature prodigue à ses élus, A ceux qui savent la comprendre et l'aimer. Après les grandes catastrophes et même après les grandes fautes, le remède unique, suprême, c'est l'abandon

CHAIMIUK Xll iNir,

de soi à cette force universelle, mvstérieuse, éternellement active et salutaire, qui répare tout parce qu'elle crée tout. Les âmes luahules y retrouvent la santé, les espiits inquiets le cahne, les consciences troublées, le repos, et, pour suivre la pensée de Goethe jusqu'au Ixuit, le pardon. Oui, pour Goethe, ce grand adorateur de la nature, il émane d'elle non seulement des vertus physiques qui fortifient, mais une lumière (pii éclaire, une vertu morale qui régénère, l'oubli, l'apaisement souverain des reuiords. Elle est l'indulgenh' mère et la consolatrice auguste de l'homme, la puissance religieuse qui relève et qui absout. YAlo verse dans notre misère l'eau |)urificatrice du Léthé; elle nous consacre par ses énergies divines pour les grands combats de la vie.

Sous son influence sacrée, Faust a senti, dans la substance réparée de son ame, jaillir la source d'une vie nouvelle. Les lâches abattements de la veille ont fait place à des résolutions viriles. Une jeune vigueur s'est répandue dans tous ses membres. Le chœur invisible lui a dicté dans ses chants les oracles qu'il doit suivre : « Courage! n'hésite pas, sache t'enhardir! lui ont dit les enfants de l'air; marche droit k ton but, tandis que la multitude flotte et s'égare dans ses voies. Il peut tout accomplir, le noble esprit qui comprend et agit vivement. » Et dès que l'aurore a brillé, secouant la faible entrave du sommeil magique qui le tenait enchaîné, Faust se relève libre et fort pour ses nouvelles destinées. Dans une apostrophe sublime, il remercie la terre qui l'a tenu endormi dans les tendresses de son sein

.2,iii l'IIILOSOPlllE DE COETlli:

maleriiol. « Les pulsations de la vie ballent en moi avec une force nouvelle, pour saluer doucement l'aube qui colore l'éther.... 0 terre, tu m'as aussi été lidèle cette nuit, et tu respires à mes pieds rajeunie. Déjà tu commences à m'entourer de plaisirs; tu réveilles et tu excites en moi l'énergique résolution de tendre sans cesse à la ])lus liaut(>

existence. »

La passion Ta stérilement agité, miséraMoment lrouq)é;ellerajeté à terre, vaincu, anéanti sous le coup de la fatalité que la passion porte avec elle. C'est l'action maintenant qui va prendre sa vie, c'est Faction (pii tente sa liberté rajeunie, réveillée cmume en sursaut après les angoisses d'un rêve toui' à tour encbanté et sinistre. Il ne consent plus à être le jouet du sort, connue doit l'être inévitablement toute àme qui s'est livrée et ne s'appartient pas. Il ne se mettra plus à la merci des événements. Du droit de sa liante i>ensée, qui se ressaisit tout entière et qui prend le gouvernement de sa volonté, c'est lui maintenant qui dominera les événements et qui dans sa mesure les fera. Dans le cercle qu(» tracera son activité, il dira comme Prométliée : « Rien au-dessus de moi, rien au-dessous. » H sera maître de tout, s'il sait ne rien craindre et ne rien espérer à l'excès, s'il sait ne pas se mettre sous la dépendance de la fatalité par les complicités secrètes et les làcbetés de son faible cœur. A ce \)r\\, il sera roi, il sera dieu, un dieu terrestre, mais un dieu. C'est l'éveil d'une activité béroïque, longtemps comprimée par de fausses directions, abattue et brisée par la violence des passions, et qui se lève maintenant pour s'cnqiarer du monde. Faust aura parcouru ainsi.

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dans son ardent désir de tout expérimenter et de tout connaître, les spbères variées de l'âme humaine. Il a traversé, comme la tempête traverse les diverses zones du ciel, d'abord cette sphère haute et ténébreuse que la pensée spéculative, l'idéalisme, remplit de ses ambitions et de ses chimères, puis celle où l'amour répand ses enchantements, ses mystères, ses délires. 11 aborde enfin cette sphère vraiment humaine où la volonté recueille ses forces et se ramasse tout entière pour éclater au dehors en résolutions énergiques, pour domiiKU* le monde à son heure et le transformer à l'image de sa pensée pai' la politique; ou par les armes, par l'industrie ou par l'art. Le poème devient ainsi une allégorie, le drame de la volonté humaine, divinisée par la grandeur du but qu'elle poursuit et de la force qu'elle déploie.

Agir, telle va être désormais U destination de Faust régénéré; il y trouvera les joies les plus nobles qui soient permises à un mortel, la félicité grave de se sentir utile, le bonheur d'améliorer autour de soi les conditions du sol ou celles de la société, la nature physique et le sort des hommes, ou même, ce qui est |)lus difficile, leur Ame et leur cœur. Le poète aura réalisé dans la vie de son héros l'idéal de sa morale, qui se tourne tout entière à l'action, si l'on prend ce mot dans son sens le plus haut et le plus large, — l'action opposée à l'égoïsme de la passion et à celui de la pensée solitaire, opposée à la spéculation, qui se dissipe dans l'abstraction vide, ou à l'agitation non moins stérile des vains désirs qui étreignent le nuage ; l'action enfin, soit qu'elle s'exerce dans les devoirs positifs de la vie pratique, soit dans

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les grandes œuvres qui ré-ônèront un pays ou un peuple, soit dans la culture estliétique et scientifique

do lVs[)rit.

En ce sens, on peut ilire que ce poème n est pas seulement la suite et le complément du premier Fmist; il achève Werther en le corrioennt, il en rectifie l'impression dernière par la leçon de la plus haute et de la phis complète expérience, résumé d'une lonoue vie. Werther, c'était la sensibilité maladive de ?a vingtième année, se prenant elle-même pour le terme et l'unique hut de la vie, et qui, trompée dans son rêve, n'a plus la lorce de supporter la réalité sans l'illusion, la vie sans la passion, la passion sans le bonheur. C'était l'exaltation de l'ammir s'égalant dans son délire à la vertu antique, se revêtant à ses propres yeux des ])restiges d'un héroïsme imaginaire, qui n'est , au f(md qu'une lamentable et puérile folie. — ha * seule correction de Werther, le seul remède à cette maladie qui avait fait tant de ravages parmi la jeunesse allemande, devait être, dans la pensée de Goethe, le tableau des efforts, des luttes et des triomphes de l'activité. Faust, se jetant dans la réalité pour s'y guérir des langueurs de l'imagination et des énervemenls de l'amour, devait, selon l'intention du poète, servir d'extMuple à tous ceux qu'aurait pu séduire le type poétique de Werther, qui seraient tentés, comme lui, de prendre dans l'exaltation du sentiment je ne sais quelle inspiration supérieure au devoir, de substituer à la simplicité de la vie pratique la fausse et dangereuse t^randeur du rêve. L'action! l'action! voilà le salut de ceux qui se sont trop longtemps complu dans l'extase intérieure. 11 faut en sortir à tout prix, et c'est

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