CHAPITRE Xli
|)arait à la cour, impatient d'agir; mais là il trouve un état en |)éril, il pressent de grands malheurs, il en voit déjà planer les funestes images; il les annonce dans une série d'allégories et d'allusions, essayant de les prévenir i)ar d'utiles conseils. Peut-être aurait-il désarmé les malheurs qui s'apprêtent, si Méphistophélès, qui se joue dans les catastrophes comme dans son élément propre, ne précipitait les événements par s(îs inventions diaboliques. Dans cette orgie d'une nation que sa folie précipite aux abîmes, il n'est pour le sage dont les conseils sont méprisés qu'un lefuge digne de lui : l'art et la science. — L'art et la science remplissent le vaste intervalle cjui sépare les premières scènes, oii l'on voit paraître Faust ii la cour, de celles où il retrouve l'empereur et où il lui ai)portc la victoire. Dans ce long es[)ace d'années, Faust a poursuivi deux grands objets : la beauté suprême, la poésie dans Hélène, — la science, non j)lus la science vide de l'école, mais la science réelle, positive, la science de la réalité vivante avec Homunvalus, (pii le conduit aux sources mêmes et jusqu'au principe de la vie. Ces deux grandes occupations de la pensée ainsi comprises, c'est de l'action encore. La cotmaissance de la nature et la poésie, en éclairant l'esprit de l'homme, en élevant son àme, deviennent d'aflmirables agents du progrès. — Au quatrième acte, Faust vieillissant aspire à limiter son activité pour mieux l'employer, à en circonscrire le vaste champ pour en augmenter la fécondité en raj)pliquant à quelque œuvre spéciale, déterminée, plus directement utile aux hommes. « 11 se sent, dit-il, des forces nouvelles pour de hardis travaux. » Incapable de comprendre
ce maonani.ne désir, qui est rhonneur du cœur humain, le désir désintéressé du bien, Mep nstopheles va chercher dans des motifs moins nobles le secret de rinspiration qui porte Faust aux grands desseins « Tu veux donc obtenir la gloire? lui dit-il. On voit que tu viens de chez les héros î - Non, répond fierement Faust. L'action est tout, la gloire n'est rien. » Son rêve est de conquérir sur la mer de vastes plages qu'il fertilisera, où il attirera des populations heureuses et florissantes, une sorte de Hollande idéale que le commerce et l'agriculture enrichiront à 1 envi ; mais au moment d'accomplir son rêve, un épisode imprévu le rejette dans la plus triste réalité, dans les horreurs de la guerre. Il faut ainsi payer souvent d'un prix bien cher le droit de servir riiumanité. Faust se dévoue a cette rude tâche en sauvant un prince médiocre et laible dont la chute serait funeste, mais dont la victoire même est triste. Il assure son triomphe sur Fanti-césar et se hâte de se retirer au bord de la mer, sur les grèves arides qui lui ont été cédées pari empereur comme prix de son secours, et dont il va taire par son art la province la plus fertile de l'empire.
Là enfin scra-t-il heureux? Jouira-t-il en paix de cette joie de l'activité salutaire, dans laciuelle, après les agitations de sa vie, sa vieillesse espère entin se reposer délicieusement? Non, même cette félicite la • plus haute, celle de travailler pour le bonheur des hommes, elle est encore troublée, elle est inquiète. Quelque chose en corrompt secrètement la source intérieure. A mesure que Fàme de Faust s'améliore par l'exercice désintéressé de ses facultés, il s aperçoit que l'adioii n'est pas tout, que l'intention n'est
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pas tout non plus, qu'il faut aussi, pour que le résultat soit pur, pour que le bien soit complet, que les moyens au prix desquels on l'obtient soient euxmêmes sincères, naturels et purs. Or Méphistophélès est toujours là, empoisonnant de sa secrète infamie l'air qu'il respire, corrompant ses plus nobles desseins, détournant à chaque instant sa haute raison do la voie droite par des idées de violence et d'injustice, toujours empressé à le servir dans ses grands projets, mais en réalité les détruisant en partie, les altérant dans le détail, les déshonorant autant qu'il est en lui par les inspirations mauvaises qu'il y mêle. Fidèle jusqu'au bout à son rôle, Méphistophélès représente auprès de Faust, qui ne cesse pas de s'élever dans les sphères de l'activité morale, celte ])art de négation répandue parmi les plus nobles desseins de l'humanité héroïque, comme par une sorte d'ironique fatalité qui empêche le beau et le bien ici-bas d'être absolument bon, absolument beau.
Voyez agir près du héros, occupé à le diminuer en le corrompant, ce railleur implacable de toute grandeur et de toute beauté! Au milieu de la prospérité croissante de ce peuple idéal que gouverne le sceptre facile de Faust, le meilleur des souverains, un roi industriel, uniquement soucieux d'augmenter par ses richesses croissantes ses moyens d'action contre la misère et la souffrance, voyez-vous sur la dune voisine la petite maison de Philéraon et de Baucis et l'humble chapelle qui s'élève à côté? Au comble de son bonheur, Faust se laisse troubler par cette vue. L'idée de ces vieux débris des civilisations arriérées
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et des religions dispnrucs, cotlo ombre au vaste tableau du progrès, habilement présentée a cliafpie nistant et sous "toutes les tonnes par Tironie satainque, 1 niquiètc et l'irrite. 11 faut que cela disparaisse. Plus le pouvoir est grand, plus robstad(î est humble, moms la patience est facile à celui rpii est maître de tout, (le tout, sauf de la justice. « La résistance, l'obstmation, attristent la plus glorieuse conquête, en sorte que pour notre profonde et cruelle i)eine il ïmi nous fatiguer à être justes. - Et pourquoi te gêner ici? » répond Méphistophélès. Quand un souverain se plaint de la fatigue qu'il ressent à être juste, il n'y a guère d'espoir qu'il le soit longtemps. Et bientôt, sur un ordre arraché, surpris à dessein, mal interprète, rhmuble cahane devient la proie des flammes. Faust, debout la nuit sur le balcon de son palais, sent la fumée de l'incendie qu'un vent léger lui apporte. « Hélas ! s'écric-t-il effrayé de ce qu'il a semblé permettre, l'ordre fut prompt et trop prompte l'action ! » Méphistophélès triomphe : une mauvaise pensée qu'il a soufflée au c(eur de Faust a déshonoré IVmivre de plusieurs années. Lui aussi, Faust, comme le roi Achab, il a cru qu'il ne possédait rien, s'il ne possédait ce pauvre champ. L'histoire de la vigne de Naboth est éternelle.
C'est là le dernier triomphe de Méphistophélès, et il sera court. La flamme (pii a brûlé la cabane de Baucis a jeté sa triste clarté dans le ccrur de Faust. H a vu clair enfin dans sa conscience, où le conseil infernal est venu si souvent corrompre l'intention ])ure et les nobles pensées. 11 repousse avec horreur Fauxiliaire cpii a été Finslrument fatal de toutes ses ten-
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tations; il se purifie par Fanathème qu'il lance contre Fartisan du mal. « 0 magie! que ne donnerais-je pas pour Féloigner de mon chemin et désapprendre à jamais tes formules! Nature, que ne suis-jeun homme, rien qu'un homme vis-à-vis de toi! Cela Vaudrait alors la peine de vivre!... Un homme, je le fus jadis, avant d'avoir creusé les ténèbres, avant d'avoir maudit par des paroles criminelles le monde et moi-même. Désormais Fair est tellement infecté de toute cette nécromancie qu'on ne sait plus que faire pour y échapper. Lors même que le jour nous sourit avec sa lumière qui inspire la sagesse, la nuit nous enlace encore dans un tissu fatal de songes. » Quand il a rompu avec l'esprit du mal, il est libre, il est heureux, et son cœur pacifié a goûté enfin sa première joie. Et cependant le jour suprême approche. Dôjh les apparitions de la dernière heure se pressent autour de lui. Le Souci pénètre au fond de son palais, lui souffle au visage et le rend aveugle. La Mort n'est pas loin, mais jamais le cœur de Faust n'a été plus haut, jamais sa pensée plus sereine, jamais sa volonté plus forte et plus pure. La nuit s'est faite dans ses yeux, elle ne s'est pas faite dans son Ame. « Au dedans de moi brille une lumière éclatante.... Debout, mes serviteurs ! debout jusqu'au dernier! Pour accomplir ce grand ouvrage, un esprit suffit à mille bras. » 11 va tomber au milieu de son rêve sublime. « Je veuxouviirà des millions d'hommes de nouveaux espaces où ils habiteront dans une libre activité.... oui, je suis voué tout entier à cette pensée, c'est la fin suprême de la sagesse. Celui-là seul mérite la liberté comme la vie, (pii sait chaque jour se la conquérir!... Que ne puis-
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je voir .me activité somblahlc, vivre sur un sol libre au sein d'un peuple libre! Alors je dirais au moment : Arrête-toi, tu es si beau!... Non. la trace de rae^ jours terrestres ne peut se perdre dans la .uite des siècles.... Dans le pressentiment dune si grande félicité, je goûte la plus belle heure de ma
\insi toinbont les vrais héros, les bienCaiteurs (1(^ rhuninnilô, dans l'extase divine (|n'exeite en eux W. pressenlinient des âges d'où la misère, l'ignorance, resclavage sous toutes les iornies, auront disparu, ou ,1„ ,noins il n'v aura plus de fatalité et d heredi e du mal dans les conditions sociales, plus d'autre mal que celui (u.e l'houuue porte dans sa liberté et qui en est à la fois l'épreuve et le châtiment. Ainsi se dénoue e drame où l'on voit une généreuse volonté s'élever de plus en plus, se purifier d'abord par son commerce avec la poésie et avec la science, par son initiation araduelh' aux derniers mystères du beau et du vrai, puis s'appliquer tout entière au bien de rhumamte, iusqu'au jour où, par un dernier progrès moral, la tonlcienc'e héroïque ose s'affranchir de la passion rctte magie éternelle du cœur humain, et mente de connaître jusque dans la mort la joie du plus noble triomphe.' Non, Dieu ne pouvait pas damner Hiist; r'eùt été damner notre nature et notre misère, damner en même temps ce qui les rachète ou les console ce sentiment du beau et du bien qui persiste au fond de nos perversités et de nos souillures, ce rayon divm c,ue ne voit pas Méphistophélès, qui éclaire notre nuit et nous relève de notre néant.
Écoutez le chteur des anges tandis qu'ils planent