‹ La philosophie de Goethe [microform]Chapitre 115 sur 140 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

dans les régions supérieures, portant dans leurs bras entrelacés la partie immortelle de Faust : « Il est sauvé, le noble membre du monde des esprits, il est sauvé du mal. Celui qui a toujours lutté et travaillé, celui-là, nous pouvons le sauver; l'amour suprême, du haut du ciel, a pensé à lui; le chœur bienheureux va à sa rencontre et le salue avec joie. » On peut juger, par cette apologie de l'activité, du véritable caractère de la philosophie de Goethe. iNous ne saurions trop le redire : son panthéisme n'est pas de ceux (jui éloignent riiomme de l'action et qui rendorment dans une inerte béatitude, sous la loi criine fatalité (pii pense, qui veut, qui règle tout poui* lui; c'est là le panthéisme mystique , oriental , en tout l'opposé des idées et des sentiments de Goethe. Son panthéisme à lui est un panthéisme agissant, qui réserve à la volonté de l'homme son rôle distinct, sa part dans l'œuvre universelle, qui l'affranchit des fatalités de la nature, non jusqu'à les détruire, mais jusqu'à les restreindre dans des limites que recule sans cesse l'effort triomphant de l'humanité libre. La Grèce et Home, avec les stoïciens, nous avaient déjà donné l'exemple de cette espèce de panthéisme, transformé jusqu'à un certain point et spiritualisé par la foi dans la liberté.

Faust est l'esprit humain, l'humanité avec sa misère et sa grandeur. 11 méritait donc d'être sauvé comme l'esprit humain lui-même, qui, à l'exemple de Faust, s'élève à travers les âges par l'effort d'une activité toujours plus haute et plus pure. Mais Faust, avant d'être l'humanité, a été un homme; il a connu les douleurs et les passions de la vie réelle, il a été

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aimé d'un amour immortel. Ces sortes d'atTections sublimes, assez puissantes pour vaincre la mort, attirent incessamment en haut nos sentiments, nos volontés, nos pensées ; tout cède en nous à cette attraction mystique : noble croyance qui fait de l'amour ressenti par une àme pure l'agent uiystérieux du progrès moral pour les âmes encore engagées dans la lutte humaine ! Dans la grande scène du salut de Faust, parmi ces chants lyriques qui éclatent de toutes parts au-devant du cortège des anges, ])anui ces voix des saints anachorètes disposées aux divers degrés de la montagne sainte et qui s'élèvent vers Dieu comme l'harmonie virile des fortes âmes et des grandes pensées, plus haut, parmi ces chœurs de pénitentes sancliliées dont l'ardente supplication monte vers hi Mater glorlosa, écoutez cette supi)lication plus tendre et ])lus éuuie de celle (pii autrefois s'ap|)ehut ^hu'guerite :

« Una Pœmtentium. — Daigne, ô duigne. Vierge incomparable, tourner ton visage propicevers mon bonheur î Celui que j'aimai sur la terre, désormais en repos, est de retour.... Entoure du chœur sublime des esprits, le nouveau-venu se reconnaît à peine, il soupçonne à peine sa nouvelle vie.... Vois comme il s'arrache à tous les terrestres liens de son ancienne enveloppe, et comme sous ses vêtements éthérés se montre la vigueur première de la jeunesse! Permets-moi de l'instruire I Le nouveau jour

l'éblouit encore.

(( Mater gloriosa. — Viens, élève-toi a de plus hautes

sphères : s'il te devine, il te suivra.

(( Chorus mysticus. — Tout ce qui passe n'est que symbole; ici les choses imparfaites s'accomplissent, l'ineffable

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est réalisé ; le charme éternel de la femme nous élève aux

cieux. »

A quelque point de vue que soit placé l'esprit du lecteur, il ne peut manquer de ressentir l'émotion sacrée de ces dernières scènes où le grand poète, malgré les glaces de l'âge, s'est retrouvé tout entier, connue pour l'inspiration suprême et le chant d'adieu de son génie. Hymnes d'amour divin, saintes ivresses, idéale harmonie des âmes dont chacune ne semble plus être qu'une pensée ou qu'une parole de Dieu, telle est cette scène admirable où tout est lumière mystique et mélodie sacrée. On sent que le poète s'est lui-môme comme enchanté de ces mystères et de ces splendeurs. 11 se félicite, a|)rès avoir achevé cette scène, d'avoir eu recours à la symbolique et à la mystique clirétiermes. « Au milieu de ces tableaux supra-sensibles dont à peine on a un pressentiment, je me serais perdu dans le vague, si en me servant des personnages et des images de l'église, qui sont nettement dessinés, je n'avais pas donné à mes idées poétiques de la précision et de la fermeté*. » Imaginez en effet la conclusion de ce grand drame de Faust dans les données de la philosophie de Goethe. Supposez ce que le poème pourrait être, s'achevant dans les froides conceptions du panthéisme. Essayez de concevoir ce que serait le salut abstrait de Faust s'évanouissant dans l'infini, dont il a été une apparition éphémère, s'absorbant dans cette « unité éternelle qui se crée elle-même d'éternité en éternité ! » L'artiste a fait violence au philosophe ;

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