CHAPITRE Xlll
pas pris les armes à cette époque ou du moins qu'il n'avait pas armé par ses chants de guerre les haines nationales : on inquiétait par ces reproches envenimés la glorieuse vieillesse du poète. C'est alors que Goethe laissait éclater le secret de son cœur. Ce secret, c'était la civilisation, — l'humanité. « Le monde est absurde, s'éciiait dans des monologues irrités et amers le vieux poète frappé au cœur;, le monde ne sait ce ((u'il veut, il faut le laisser dire et faire ce qui lui plaît. Coimnent aurais-je pu prendre les armes sans haine?... Nous ne pouvons pas tous servir notre pays de la même façon ; chacun fait de son mieux, suivant ce que Dieu lui a départi. Écrire des chants de guerre et rester dans ma chambre ! Comme c'était là ma manière! Écrire au bivouac, où la imit l'on entend hennir les chevaux des avant-postes ennemis, à la bonne heure! J'aurais aimé cela; mais cette vie ne m'était pas possible, ce n'était pas là mon rôle : c'était celui de Théodore Kœrner. Dans mes poésies, je n'ai jamais rien affecté. Je n'ai fait de poésies d'amour que lorsque j'aimais. Et entre nous je ne haïssais pas les Français — Comment moi, pour qui la civilisation et la barbarie sont des choses d'importance, comment aurais-je pu haïr une nation qui est une des plus civilisées de la terre et à qui je dois une si grande part de mon propre développement? La haine nationale est une haine particulière. C'est toujours dans les régions inférieures qu'elle est la plus énergique, la plus ardente ; mais il y a une hauteur à laquelle elle s'évanouit : l'on est là pour ainsi dire au-dessus des nationalités, et on ressent le bonheur ou le malheur d'un peuple voisin comme le
PIIILOSOPHTE DE COETIIF
sien propre. Cette hauteur convenait à ma nature, et lonj^^temps avant d'avoir atteint ma soixantième année je m'y étais fermement étal)li. »
Il avait une aversion naturelle pour tout ce qui rétrécit les horizons de la pensée, Tétroitcssc d'esprit et l'aveugle haine. Le poète, comme homme, comme citoyen, doit aimer sa patrie; mais « sa vraie patrie, c'est le bon, le nohle^ le beau, cpii n'appartiennent en propre à aucun pays.... Qu'est-ce qu'on entend donc par ces mots : aimer sa patrie, faire œuvre patriotique? Si un poète pendant toute sa vie a travaillé à renverser les préjugés funestes, à détruire les vues étroites et égoïstes, à donner aux opinions plus de rectitude, aux idées plus de nohlesse, que pouvait-il faire de mieux? » C'est de cette manière que Goethe veut aimer et servir son pays. Il croit que les destinées de l'Allemagne ne sont pas encore accomplies; il la prépare à la splendeur de ces destinées entrevues en excitant « l'âme de la patrie allemande, en l'élevant, » en fortifiant en elle ce sens supérieur de la civilisation, le plus infaillihle instrument du progrès des peuples. — Il était vraiment de cette race des grands stoïciens,* les concitoyens de l'humanité, qui, au-dessus des haines de frontières, au-dessus des royaumes et des répuhliques, se construisaient, dans leur rôve suhlime, une cité idéale, la cité des intelligences et des Ames, symhole humain de la cité divine. Personne pairni les contemporains n'a porté plus haut dans sa raison l'idée de l'humanité.
Tel fut Goethe : ennemi des révolutions et de ceux qui les accomplissent, sans qu'il se fit aucune illusion sur les souverains qui les amènent par leur in-