CHAPITRE XIH
Le voyez-vous ranimant les convoitises qui s'éteignaient déjà, prenant une masse d'or amollie par le feu, la pressant, la roulant, la pétrissant entre ses doiots donnant à cet or toutes les formes obscènes que lui suggère son art infâme, excitant ainsi les plus viles passions de la populace, dépravant vv peuple (pii l'entoure par une double corruption, celle de l'or et celle de la luxure ! Et déjà tous les yeux brillent, tous les désirs s'enllamment. BienbU la loi sera impuissante à contenir toutes ces forces décbaînées, cette fatalité d'une nouvelle espèce, la fatalité d'un peuple enivré par l'image des joies faciles que peut donner l'or maii- (bt, l'or acquis sans travail. « La loi est forte, s'écrie Faust, témoin attristé de cette scène; mais elle cédera devant la nécessité. » Le cercle magique qu'il a tracé avec le bout de sa baguette va être envabi. L'État . n'est plus le maître ; la plèbe des convoitises mauvaises et des instincts bas va régner à son tour, furieuse et décbaînée, sur le monde qu'elle désbonore.
Tout cela n'est qu'une image encore; mais bient(H. ]<'s propbéties obscures qui s'offrent dans une série de symboles devant les yeux de l'empereur et de sa cour vont recevoir leur terrible accomplissement. Toute la théorie des révolutions, telle que la comprenait Goethe, se déroule devant nous dans le premier et dans le quatrième acte : l'orgie des ricbesses imaginaires que Mépbistopbélès répand dans le royaume sous une forme renouvelée du système de Law, et qui soulève tous les mauvais instincts; un peuple tout entier se précipitant à la curée, se dépravant dans ce rêve, dans ce délire i\i' l'or; les sources de la waie richesse, les vrais trésors d'une nation, l'agriculture, l'industrie, abandon-
.jtVj PHILOSOPHIE l)K (iOF/rilK
nos, méprisés; toutes les passions exaspérées, eonnue il arrive, quand aucune noble idée, aucun grand inlélét ne fait contre-poids à cette fièvre du gain; renij)ereur se reposant sur ce crédit fabuleux de tout travail, de tout devoir, ne pensant |)lus qu'à ses faciles jouissances, tandis que déjà l'empire lui écliap[)e et (|ue les mécontents, las de l'anarcliie, couronnent un anticésar; le siM'ours imprévu que lui a[)porte Faust avec les trois bardis compagnons formés de l'essence des forces de la nature; la bataille livrée et gagnée; renipereur rétabli sur son trône, sans (pTon sacbe s'il saura b^ gaidei-. Il ne tient cpi'à nous de voir dans cette longue série de scènes étranges Tbistiure syndu»li(pu' «le la loyauté française s'abhnant dans les catastropbes, la révolution se personnifiant dans Napoléon, la démocratie couroimée à la place du droit divin, les vieilles monarcbies se coalisant |)onr venir au secours . de la dvnastie décime, la Prusse, la llussie, l'Aulricbe, représentées [)ar les trois bonnues forts qui descendent des forets et des montagnes du Nord ; enliïi toute cette comédie des lendemains de la victoire et des restaurations, actions de grâces, Tt' />^'//m, enlbousiasme sans bornes des bauts dignitaires (pii retrouvent leurs jdaces et leurs insignes. — Survient l'arcbevécpie, ([ui, sous prétexte de pmilier la victoire obtenue pai' «les arts magi(pies, veut (pie l'Kglise en pi'olite: il réclame d'abord le spacieux cbauq) de bataille pour le consacrer au Très Haut, ])uis, pour faire prospérer l'œuvre, tous les revenus du pays voisins, dîmes, cens, redevances à peipétuité, jusqu'au moment où l'empei'eur s'écrie : « Mais en allant ainsi je pourrais bien tout d'abord engager l'empire entier î » Quant
CHAPITHK XIII
au peuple, c'est lui qui aura le moins gagné à tout cela; il payera un peu plus, voilà tout.
A riiorizon, nous voyons poindre pour cette pauvre bumanité un meilleur avenir symbolisé par le règne pacifique de Faust sur des grèves fertilisées: le travail, l'industrie, le connnerce enricbissant à l'envi ces plages hem'euses, un peuple libre, au sein de l'abondance, sous le sceptre paternel d'un souverain qui n'est que le bienfaiteur d'un grand pays, et qui n<' tire son autorité que des services rendus. Ceux de nos lecteurs «pii connaissent les Annres de votjaf/c de Wilhehn Meister se rappelleront «pie 1«* r«)man s'acliève comme le drame par le tableau d'une grande «*\j)érience de civilisation humanitaire, dans la(juelle on ne se propose rien moins «jue «le repren«lre les «dioses à l'origine, dans des conditions nouvelles, de suivre en tout les indications de la nature et de fonder le bonbeur de rimmanité future sur ces trois ])rincipes: la ricbesse obtenue par les arts utiles, la paix per|)étuelle et la liberté maintenues |)ar le développement barmonieux et réglé des facultés «le cbacpie race et «b» cba«iue individu. C'était là le rêve, l'utopie familière du poète, toutes les fois que sa méditati«)n se tournait vers l'avenir du genre bumain, cùiiàiVAtlan^ lide de cet autre Platon; mais il la plaçait dans les siècles futurs au lieu de la placer, comme le pbilusopbe grec, dans le lointain des âges fabuleux. S'il faut croire à l'âge d'or, pensait-il, il vaut mieux croire «pi'il est devant nous, pour ne pas arrêter riiumanitc «'Il marcbe et décourager le progrès.