CII.VI'ITUE \1V
I.A l'HlLOSOl'UlE DU SECOND FAUST (sLITE). l'aRT. LE POÈME d'hÉLÈNE.
In dos cléments de ce proi^qès rêvé par le poète pliilosoi)lie, c'était Tart s'inspirant des traditions anli(lLies et se renouvelant par l'inspiration moderne. Cette idée domine toutes les scènes dans lescpielles paraît Hélène et en ])articulier le troisième acte, le plus iméticpie de conception et d'accent, celui que remplit de son charme divin l'innuortelle beauté.
La légende fournissait à Goethe la donnée étrange de ces noces magicpies de Faust et d'Hélène. Faust, arrivé au degoùt (h's voluptés humaines, demande à Tenter de lui donner ce plaisir su[)rcme, la possession de cette Hélène dont l'antiquité avait fait presque une déesse, et que le ùmatisme du moyen âge avait transformée en un démon, damnant, sous ce nom consacré par l'art, les prestiges et les fatalités de l'amour. Goethe, adorateur de la nature et de l'art grec, qui en est à ses yeux l'expression la plus accomplie, ne pouvait souffrir ce qui lui seud)lait être le sacrilège d'une religion d'ascètes. En s'emparant de l'idée de la léliende, il la transforma. Dans son drame comme dans
ClIAPITHE \IV 295
la légende, Faust s'é|)ren(l d'un amour mvstérieux |)our cette beauté que les âges anciens adorèrent; il la ravit et la possède; mais l'admiration de Goethe laretire de cet enfer ignominieux où des siècles barbares avaient osé la ndéguer. Avec lui, Ih'lènc entre dans la région sereine des idées éternelles: elle est une femme, mais elle est en même tenq)8 un type, le ty[)e le plus pur de l'ari, ou plutôt l'inspiratrice de. tout art, l'inspiration même. Son histoire devient l'emblème d'une grande chose: elle représente les destinées (h; la poésie, elle en rappelle les brillantes orighies dans sa patrie natuiclle, la Grèce, le sommeil symboli(pie à travers des siècles ténébreux, l'éclatant réveil à l'ài^e de la renaissance; <'llc en prophétise la gloire future <'t le long avenir.
Ce |)oéti(pie amoiu' du docteur Faust, Goethe l'avait éprouvé lui-même: son voyage en Italie l'avait initié aux mystères les plus délicats de ce culte de la beauté, tpii n'était dans son es|)rit (pie la forme épurée du culte de la nature. Il s'était enchanté des souvenirs et des chefs-d'œuvre de l'antifjuilé classique, liansmis i)ar le marbre gloi'ieux, vainquem* des siècles. Il avait refait son éducation esthéticpie au milieu des monuments du grand art qui a laissé de lui-même des traces vivantes sur ce sol aimé des dieux. Toutes ses admirations s'étaient personnifiées dans Hélène. H l'avait évoquée devant ses yeux par la violence magicpie de sa méditation; il l'invoquait journellement comme la muse de son génie; il la consacra par tous les prestiges de la poésie. Pour lui, elle est réalité et idéal à la fois, un idéal vivant. 11 dirait volontiers connue un de ses personnages : « Les érudits nous troin-
l'IllLOSOPHlE DE GOETHE
pent quand ils nous parlent de l'âge de ces cires presipie divins. C'est quehjiie chose à partcpie la femme mylliologique. Elle n'a i)as d'âge. Le poète la conçoit et la présente coninie il lui convient. Elle n'appartient qu'à la poésie, tonjoins jeune parce qu'elle est innnortelle. Jamais (die n'est majeure, jamais vieille: sa l'orme est toujours acconqdie et attire Tamour des liouunes. Le teui[)s n'enchaîne point le poète; le poète en est le maître et en dispose à son gré.... Hélène non plus ne doit pas en suhir les lois. Achille ne l'a-t-il pas tr(Uivée à IMières, même hors des limites du tenq)s? Ouel rare honheur! Avoir compiis l'amour en dépit de la destinée! Et ne pourrai-je pas moi-même, par la force du plus ardent désir, appeler à la vie cette fenune imique, cette créature iimnorlelle, né<' du sang des dieux?...» Il suhit véritahlement la fascinatifui de cette ligure poétique, dont l'inunculalité rayonne jusfju'à lui du fond des siècles.
(iha(pie écrivain, chacjue penseur a, connue (loethe, son Hélène, idéale ou réelle. H send>le (pi'il ;iit pins de peine à gravir les rudes souunets de l'art, s'il n'y est guidé, souteim, s'il n'est attiré en haut |)ar hregard d'une invisihie protectrice, secrètement invo- (piée et révélée. Dans la grande scène du salut de Faust, Marguerite s'élève insensihlement dans les sphères divines pour attirer ttjujours plus haut son amant, réconcilié avec les splendeurs du ciel. « L'éternel féminin nousélève auxcieux, » chante le chœur des esprits. Appliijuez ce mot, vous le pouvez, à toutes les grandes choses dans lesquelles l'homme essaie de réaliser l'iniini, la |)hilosophie, la poésie, l'art. Lorsque Socrale s'initiait aux derniers mvstères du heau.
CIIAPITKE XIV 297
traversant par l'élan de sa pensée toutes les sphères intermédiaires jusqu'à celles où l'idéal incréé se révélait à lui dans la gloire de sa pure essence, c'est l'étrangère de Mantinée, c'est Diotime qui soutenait par des discours son essor vers le but sublime de loin montré à ses yeux. Lorscpie Dante gravissait les |)lus âpres degrés de la théologie et de la philosophie, c'est Béatrix qui éclairait sa voie et renouvelait ses forces. Quel philosophe n'a connu les enchantements (jue Diotime ou Béatrix, ces institutrices divines, ver sent sur les plus sévères enseignements? Mais (jue dire du poète? Où puise-t-il son inspiration, sinon dans de fortes et pures amours, d'autant ])lus fortes qu'elles |)articipent plus de l'idéal ? Il seud)le (pie pour tous les nobles elîorts de la pensée (piehpie grand amour imaginaire ou ive\ devienne une lumièi-e et une force. C'est la théorie même de Diotime, dont Goethe semble s'être inspiré. La beauté participe à la production j)oétique moins encore à titie d'idéal poursuivi [)ar le poète (jue comme agent mystérieux de sa fécondité intellectuelle, connue l'éternel féminin au sein duquel il confie le germe de ses |)lus nobles idées, la somce sacrée et le prix sublime de son aspiration. Pour un |)oète tel que Goethe, il ne fallait pas moins, comme inspiratrice de son génie, que cette figure d'Hélène, <pii est la poésie même, la poésie grecque dans la j)lus divine beauté, en (pii se personnifient à la fois l'art antique et la nature dans leur plus harmonieuse expression.
Il y a dans le second Faust deux évocati(jns bien distinctes : l'une est une évocation, si je puis dire, toute métaphysique, d'Hélène; l'autre est une résmicc-
PHILOSOPIIIK DE (iOKTIIK
lion coinplètc. J/ime |)r(''|)aro l'îiiitre. C'est révociitioii par riiiiaginalion (jiii iiispiir à Taust le désir violent (lo la possession, ([iii le pivcipito à travers les aventures et tes périls du sabbat ctassifjuch la poursuite de son rêve, ijui lui eouuuuni(pu; la l'oree de pénétrer juscpi'à l'empire des morts, jus((u'au houe de l'roserpine, et d'oldenir, avec le retour nuMiMMitarK' d'Ilidène à la vie, eette union ([ui sera féconde et d'où naitra un l'ruit <livin, la |)oésie moderne.
Suivons la pensée i\\\ poète, voyons-la naîlie, j^randir peu à peu, s'indicpier par des traits de plus en plus manjués, jus^pi'à ee (ju'elle éelate dans une conception délinilive et suprême (pii deviendia comme un poèiue distinct dans le [)oème, ([ui ama sa vie propre, sa forme déterminée, son individualité précise. A la lin du ])reuiier acte, l'empereur désire voir Paris et Hélène, le plus l)eau des lionunes et la plus i)elle des femmes, (l'est le désir de la toule-puissance blasée; il y faut satisfaire par des moyens ma«'i(pies. Connue Méphistophélès, en sa (pialité de* diahie romanti(pie et septentrional, n'a aucun rapport avec l'antiquité ^Tec(jue, il ne pourra aider l'aust (pie par des conseils dans cette nouvelle entreprise. «Le |)euple païen ne nie concerne pas, dit-il; il liahite son enfer particulier.» Faust, ohligé d'agir par lui-même, doit avoir recours aux Mères, pouvoir mystérieux dont le nom seul est une épouvante : — « Les Mères, les Mères !... cela sonne d'une manière étrai]<;e ! » Pour atteindn; au lieu où résident ces déesses inconnues, le clieuiin n'est pas facile ; il s'ouvre dans le centre de la terre à travers la solitude et le vide. On n'y peut rieïi comparer, même les chemins aiïreux à liavers
«iHAPiTnt: XIV m
l'iidini mouvant de la mer. Là du moins, quand on frémit en face de la mort, on voit encore quelque chose; on voit passer les va<iues, les nuages, le soleil, la lune, les étoiles. Ici, dans les grands espaces qui s'étendent vers le royaume des Mères, on ne voit rien, rien dans le lointain éternellement vide : on n'entend j)oint le hruit de ses pas, on ne trouve rien de solide où se reposer. C'est dans cet infini silencieux et morne (pie tr<jnent les déesses formidables. Vu trépied ardent annonce an voyageur (jui a tenté ce jjèlerinage des abhiies (pi'il en a touche le fond. A sa clarté se révèlent les Mères, les unes assises, les autres debout ou marchant. Lormation , transformation, voilà l'éternel entretien de leur pensée. Elles ne voi(^nt pas l'étranger qui arrive près d'elles, car elles ne voient que les schèmes (les idées, les types). Autour de leurs têtes planent les images de la vie, mobiles et pourtant sans vie; les êtres qui furent un jour dans tout leur éclat et toute leur splendeur se meuvent là-bas, car ils doivent subsister toujours. — On sîiit (juelle iuqiression produisit en Allemagne ce syml)ole des Mères. Goethe lui-même était ému de sa [>ropre invention. Quand il lut pour la première fois cette scène, Eckermann le priait de lui donner quelques éclaircissements; mais lui comme d'habitude garda son secret, regardant Eckermann avec de grands yeux et répétant : « Les Mères ! les Mères ! . . . cela sonne d'une façon étrange. » — « Tout ce que je peux vous confier, ajouta-t-il, c'est que j'ai vu dans Plutarque que dans l'antiquité grecque on parlait des Mères comme de divinités. Le reste est de mon invention. » Le secret de Goethe n'est peut-être pas très difiicile
PHILOSUPIIIE DE GOETHE
à deviiRM- pour qui a (jut'hjue expérience des idées métaphysi(pies, et le bon lÀ'kerniann lui-niènie, qui est pourtant d'une perspicacité médiocre, a cru le deviner; mais il n'a pas assez considéré l'importance d'un mot que Goethe a euq)loyé avec intention eii disant que les Mères ne voient que les sc/ièmes, c'està-dire les images les j)lus parfaites, les figures idéales. Selon Eckermann, Goethe voudrait nous faire entendre que tous les êtres (pii cessent de respirer retournent vers les Mères à titre d'essences spirituelles, et (ju'ils restent là sous cette forme immatérielle jusqu'à ce que l'occasion se présente pour eux de reparaître, dans un nouvel être. Ce ne serait là qu'une doctrine assez vulgaire de métempsycose, fort éloignée de la vraie pensée de Goethe. — Cette iuunortalité métaphysique confiée à la garder redoutable des Mères n'admet que les essences supéiieures, dignes d'ètie conservées [)arce cpi'elles méritent d'être considérées c(»umie des types. Le reste périt et se dissout dans les éléments. Goethe le dit assez clairement, vers la lin du troisième acte, par la bouche des suivantes d'Ih'lène. Ouand leur reine est de nouveau entrahiée par la fatalité dans l'IIadès, ses suivantes sont retenues sur la teire. La nature vivante, éternelle, réclame son droit sur elles. Elles deviennent « les soupirs treud)lants du zéphir et les vagues murmures des rameaux, les méandres des ruisseaux. » — « Oui ne s'est pas Hiit un nom sur la terre appartient aux éléments. » — Elles cessent d'être des personnes, elles se confondent avec la verdure des bois, avec la limpidité des eaux, avec la lumière. Ce (|ui ne mérite pas de survivre connue lyjïe se dissipe dans les j)hé-
«illAI'irilE \iv -01
nomènes »le la nature. Les types seuls sont immortels. Hélène subsistera éternellement; elle échap|)e à la loi de la dis[)ersion parce qu'elle a réuni en elle tous les traits qui dorment à une figure l'idéal, à un nom l'immortalité. — Les Mères sont les gardiennes éternelles de ce trésor des ty|)es. Elles en interdisent l'accès aux profanes, elles ne le |)ermettent qu'aux initiés, aux poètes, aux artistes, qui tiennent à la main la clef magique de Faust, l'inspiration. Parmi les Mères, les imes sont assises : c'est le passé devenu immobile jusqu'à ce (pi'il soit de nouveau entraîné dans le tourbillon de la vie. Les autres sont debout : c'est le j)résent dans l'attitude intermédiaire qui lui convient entre le passé et l'avenir. D'autres eniin marchent : c'est le mouvement vers ce qui n'est pas encore. Aucun type n'est d'ailleurs condamné à un rej)os éternel; la loi de la transformation universelle agit même sur ces essences cpii semblent à tout jamais lixées dans leur j)erfection relative. Le repos absolu n'existe nulle part, pas plus dans cette région des ty- |>es (pie dans la nature vivante. Jus(pie-là pénètre la métamorphose, le progrès; les tyj)es peuvent revivre, ils revivent en effet, soit dans le mondes réel, où la puissance créatrice les produit de nouveau à la lumière (lu jour, soit dans l'art, où l'évocation du po(Me leur leiid une vie i(l(''ale. Hélène on est une jueiive ('datante; elle a V('h'u iuk; seconde fois pour Faust, elle vivra une troisième fois pour le poète, pour Goethe; mais dans leur existence nouvelle ces tvpes se modi- Hent, se transforment pour se mettre en harmonie avec les siècles ([u'ils éclairent de leur présence presque divine. Ils gardent le inodèle impérissable et con-
.102 PHllOSOPHIE DE (iOETlIE
sacré qui osl leur ossoiice propre, mais on y mêlant dans une mesure harmonieuse (pielque trait nouveau, quelque idée inconmie aux âges anciens, qui, sans altérer la pureté de leur essence, la complète, et, s'il est possible, l'élève encore d'mi degré dans l'idéal. Ainsi l'art n'est pas condamné à l'immobilité de la perfection classique ; il doit s'en ins|)irer, s'y appuyer pour s'élever plus haut. La poésie elle-même est soumise à la loi du j)n)grès. — Tel me })araît être le sens profcmd de cet admirable symbole, esthétique et métaphysique à la fois, des Mères, ces déesses qui défendent contre le temps, contre l'oubli et la profanation, pire que l'oubli, la divine immortalité des types, et qui les tiennent en réserve pour les grands artistes, capables, en les conservant, de les transformer.
Armé de la clef magique devant laquelle s'ouvrent les mondes enchantés de l'art, Faust est revenu de son voyage au royaume des Mères, ramenant avec lui Paris et Hélène. La scène est rapide : ce n'est encore qu'une évocation de types; la vie ne leur a pas été rendue, ils n'en ont que l'illusion et l'apparence. — Paris se montre le premier; au son d'une musi(pie voluptueuse, il prend différentes poses, celles qu'ont immortalisées les marbres antiques. Parmi les spectateurs, les hommes le maudissent et le laillent; les femmes, enthousiastes, dépeignent les chaimes de cette éternelle jeunesse qui les reuq)lit d'amour. Paris s'endort, Hélène paraît; elle s'approche de Paris endormi et dépose un baiser sur ses lèvres, elle
s'éloigne, puis le regarde encore. Alors surtout elle paraît ravissante. Les hommes enllaumiés de désirs célèbrent avec ivresse ses louanges; lesfenuues, pleines