‹ La philosophie de Goethe [microform]Chapitre 13 sur 140 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

génie physiognomonique dont la nature l'avait doué. Grâce à Tidée pure de l'humanité qu'il portait en lui, à la vivacité et à la délicatesse d'observation qu'il exerça d'abord par instinct, d'une manière superliciellt et accidentelle, puis avec réflexion, d'une façon méditée et réglée, Lavater était au plus haut degré en mesure d'apercevoir, de connaître, de distinguer et même d'exprimer les traits caractéristiques des individus. « Tous les talents qui reposent sur une disposition naturelle décidée nous semblent avoir quelque chose de magique, parce que nous ne pouvons subordonner à une idée ni ce talent, ni ses effets. « Et véritablement la pénétration de Lavater à l'égard des individus passait toute imagination; on s'étonnait à l'entendre parler confidentiellement de tel ou tel: c'était même une chose redoutable de vivre auprès d'un homme qui voyait clairement les limites dans lesquelles il avait plu à la nature de vous enfermer... Il se plaisait à étendre son influence dans une vaste sphère ; il ne se trouvait bien que dans la communauté, au milieu d'une société nombreuse qu'il savait intéresser et instruire avec ce rare talent et ses dons de physionomiste. Ce juste discernement des personnes et des esprits apercevait tout d'abord les dispositions morales de chacun. Il n'en profitait que pour leur perfectionnement. Si un aveu sincère, une question loyale, venaient se joindre à sa divination merveilleuse^ il trouvait dans le riche trésor de son expérience mtérieure et extérieure une réponse appropriée à cliacun et de nature à satisfaire. Avait-il affaire à la présomption et à la vanité, il savait s'y prendre avec beaucoup de calme et d'adresse, car en paraissant

CHAPITllE I

esquiver une discussion compromettante, il présentait tout à coup, comme un bouclier de diamant, une grande vue, une grande idée à laquelle l'adversaire ignorant n'avait pu penser de sa vie, et il savait toutefois tempérer si agréablement la lumière qui en jaillissait, que ces hommes se sentaient instruits et convaincus, du moins en sa présence. Chez plusieurs peut-être, l'impression s'est continuée, caries hommes vains peuvent être bons aussi : il ne s'agit que de détacher par une douce inlluence la dure écorce qui enveloppe le noyau fécond. — Ce qui lui causait la peine la plus vive, c'était la présence de ces personnes que leur laideur devait marquer irrévocablement comme les ennemis décidés de sa doctrine sur la signification des physionomies. Elles employaient avec une malveillance passionnée et un scepticisme mesquin assez de bon sens, de talent et d'esprit à combattre une doctrine qui semblait offensante pour leurs personnes, car il ne s'en trouvait guère qui, avec la grandeur d'àmedc Socrate, eussent présenté justement leur enveloppe de satyre comme le témoignage honorable d'une moralité acquise en dépit de la nature. La dureté, l'obstination de ces adversaires, le faisaient frémir : il leur opposait une résistance passionnée; sa pensée s'allumait : c'était comme le feu qui, dans la forge, saisit les minerais réfractaireset les embrase ^ Tel était le voyageur qui s'annonça un jour à Goethe comme devant faire le voyage du Rhin et passer bientôt à Francfort. Ils étaient, depuis un an environ, entrés en relation l'un avec l'autre à l'occasion de la

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