‹ La philosophie de Goethe [microform]Chapitre 16 sur 140 · IS · texte numérisé non relu

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à sacrifier, autant qu'il est en lui, son sentiment, sa raison, son imagination. La science est tout le contraire : l'essentiel n'est pas le savoir, c'est l'objet, la qualité, l'exactitude et l'étendue du savoir. »

L'action de Lavater fut cependant assez forte pour entraîner Goethe à sa suite dans le voyage pieusement triomphal qu'il accomplit sur les bords du Rhin, à Ems, à Nassau, à Coblcntz, à Cologne. Lavater alhnt bénissant, convertissant, sans oublier de prêcher son petit système, et mêlant si Iwen les deux pré(hcations qu'il devenait difficile de les distinguer. Chemin faisant, il faisait faire le portrait d'une foule d'honunes diversement célèbres, plus ou moins marquants, qu'il intéressait personnellement au succès d'un livre dans le(juel ils devaient figurer eux-mêmes. Il procédait de même avec les artistes, les pressant tous de lui envoyer des dessins pour son grand ouvrage, demandant de divers côtés des gravures sur cuivre, et en même temps recueiHant à mesure ses observations, notant ses expériences, transformant de plus en plus son voyage en une sorte de prospectus en acte de son grand ouvrage. Les villes lui faisaient fête, les châteaux se disj)utaient l'honneur de sa présence. Quelques nobles dames surtout, telles ([ue Mme de Stein et ^Ime de La Roche, qui étaient beaucoup mieux disposées cpie les hommes aux mystères de la spiritualité, faisaient de leur enthousiasme aristocrati(pie la plus efficace réclame au mysticpie voyageur. Goethe, tout illustre (pie fût déjà l'auteur des Souffrances du jeune Werther, n'était guère, comme il le dit plaisamment, que la queue vaporeuse de la grande comète. Il se fatigua de ce rôle et fit des réflexions. 11 ne put se dissimuler

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qu'il y avait dans tout ce qui se passait autour de lui un singulier mélange de spiritualité et de diplomatie candide, que les voies terrestres et mystiques se mêlaient parfois devant la marche incertaine du prophète. 11 l'excusait sans doute, il se disait que son célèbre ami avait véritablement des desseins très élevés, et qu'il pouvait bien croire de très bonne foi que la lin justifie les moyens ; mais enfin, en observant de plus en plus Lîivater, en lui découvrant librement son opinion, en recevant en retour ses confidences, il arriva à comprendre que l'homme éminent é|)rouve irrésistiblement le désir de répandre au dehors l'idée divine (pii est en lui, qu'ensuite malheureusement il entre en contact avec le monde grossier; et (pie pour agir sur lui il doit se mettre à sa mesure, que par là il sacrifie une grande partie de sa prééminence, et à la fin s'en dessaisit tout à fait; que le divin, l'éternel s'abaisse et s'incorpore en des vues terrestres, et qu'il est entraîné avec elles dans des destinées passagères. Lavater lui parut digne à la foi de respect et dt; pitié, car il prévit que le missionnaire de l'idée divine pourrait bien se trouver un jour contraint de sacrifier le supérieur à V inférieur. Et comme, dans son ardente i)ens(k% toute grande conception prenait la forme esthétique, il conçut l'idée d'un drame dont Mahomet serait le héros, et dans lequel il le représenterait non pas selon le point de vue étroitetvulgaircMle Voltaire comme un imposteur, mais comme un enthousiaste sincère, ramené du ciel à la terre par la lutte et par la résistance aveugle des hommes, finissant par être un politique après avoir été un saint. Ainsi se consolait-il en transformant sa découverte en théorie philosophique et sa théorie en drame.

De ce moment toutefois le charme était rompu, et Goethe laissa Lavater poursuivre seul ses triomphes. Il le revit un an après, en 1775, dans le voyage qu'il fit en Suisse avec les frères Stolherg. La réception fut gaie, cordiale. Il le retrouva tel qu'il Tavait quitté, indulgent, toujours hénissant, édifiant, à moitié ecclésiastique, à moitié éditeur, fort [)réoccupé des frais matériels dans lesquels la Physiognomonie l'entraînait et des ohjections qui s'amassaient de tous cotés contre l'ouvrage avant même qu'il eût paru. Goethe l'aida de toutes ses forces, de toutes sa science, de tout son esprit pendant son séjour à Zurich; plus tard, longtemps après la mort de Lavater, il avoua un jour que tout ce que la Physiognomonie contient sur le cerveau des animaux était de hii, et, revenant sur cet épisode de son aventureuse jeunesse, il résumait ses impressions dans ces paroles caractéristiques : « Lavater était un homme tout à fait excellent, mais il ohéissait à de fortes illusions, et la vérité stricte n'était pas dans ses goûts; il trompait et lui-même et les autres. C'est là ce qui amena entre nous une rupture complète. Je l'ai vu pour la dernière fois à Zurich, sans qu'il me vît. J'allai déguisé à la promenade; je le vis venir vers moi, je me détournai, il passa devant moi sans me voir. Sa démarche était celle d'une grue : voilà pourquoi, sur le Blocksherg, il apparaît sous cette formel » Et voilà couunent se termina cette grande amitié mystique : Lavater figurant sous la forme d'une grue dans la seconde partie du Faust!

\. Conversations avec Eckermann, t. II, p. Ul.

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