‹ La philosophie de Goethe [microform]Chapitre 22 sur 140 · CHAPITRE il · texte numérisé non relu

CHAPITRE il

n'en comprend une autre, et que la même conversa- ^ lion, la même lecture, éveillent chez différentes personnes (hfférents ordres d'idées. » Voilà le vrai; mais la pensée de Goethe n'est qu'indiquée. Elle mérite d'être aj)profondie et développée. La question en vaut la peine. Il semhle que le penseur idéaliste, le géomètre de l'ahsolu, aurait eu quelque peine à se reconnaître dans ce lihre disciple, amoureux de la lumière et de la forme, affranchi de toute formule, ennemi de la métaphysique. Au ft)nd du spinozisme de Goethe, n'y aurait-il pas quelque malentendu ?

Ouvrez Y Ethique en sortant de la lecture de Faust. Quel contraste ! 11 semhle que nous soyons portés tout d'un coup aux antipodes de la pensée humaine. L'ironie, la critique, un scepticisme hautain, dominent chez I -I (Joethe, quand il se rencontre lace à fiice avec l'énigme des choses'. Il veut se venger de ne la j)ouvoir résoudre en humiliant l'amhition des métaphysiciens qui prennent à cœur de la poursuivre. Or je doute que depuis Parménide il y ait eu un esprit chez lequel cette ambition se soit déclarée avec plus d'audace et de force que chez Spinoza. Rien n'égale l'impassible sécurité de sa marche sur les sommets qui semblaient inaccessibles. Cette puissance de dogmatisme, cette superbe d'une pensée qui semble détruire la difficulté en la niant, cette incroyable ténacité de l'idée, qui reste fidèle et constante à elle-même à travers tous les problèmes et qui réalise l'unité dans le système comme l'unité se réalise dans le monde, cette hauteur et cette univer-

1. Voir à rAppcndicc la pièce intitulée les Sages et les Gens.

MIlLOSUPlili: DE GOETHE

CHAl'lTHE II

salité (l'aftiniiation, auraient du irriter Goethe. D'où vient qu'il ne se révolte pas contre le joug sous hMpiel on prétend réduire son ironique fantaisie? De plus ce dogmatisme si impérieux de Spinoza ne se dévelop|)e pas avec la belle ingénuité du Discours de la Mt'thode racontant dans un discours uni et familier l'histoinî de Tesprit de Descartes ; il se démontre à la fa(:on de; la géométrie, more cjcometrko, comme le dit iièrement Spinoza. 11 s'impose connue un encliaînenuMit tle vérités mathématiques, liées de telle sorte entre elles qu'une raison bien faite semble mise en demeure de refuser son assentiment à la première proposition ou de le donner à toutes, tant est serrée fortement cette trame d'axiomes, de déluiitions, (h» propositions, de corollaires, de postulats. Le dogmatisme absolu de Spinoza ne s'est pas contenté à moins : il lui a talhi inventer une forme d'exposition absolue comme lui. Cette méthode géométrique d'exposition n'est elle-même (jue l'expression rigoureuse, l'équivalent exact de la méthode de construction intérieure suivie par S|)inoza, la méthode a pr/on prenant pour point de départ une idée pure, pour instrument la déduction, pour objet et pour terme l'universalité des choses à expliquer par le raisonnement; mais tout cela n'est que l'enveloppe du système. Que dirons-nous de la doctrine elle-même et couunent comprendre que l'abstraction à sa plus haute puissance ait pu séduire l'esprit de Goethe, si passionnément épris de la vie? C'est ici surtout que notre étonnement redouble.

Ainsi tout dans Spinoza semblait devoir être antipathique» au génie de Goethe: l'esprit dogmatique, la méthode d'exposition, le système. Quoi de plus con-

traire que les afïirmations et les foniiules de V Éthique à la passion de Goethe pour la liberté illimitée en fait d'idées, à l'orgueil qu'il eut toujours de se maintenir indépendant en face de toute philosophie, à cette habitude d'ironie à l'égard des systèmes, qui, jouets de la même ilhision, se prétendent tous succpssiveiuent en possession de la vérité absolue et ne cessent pas, depuis que l'homme pense, d'errer dans le cercle d'mie contradiction éternelle? Quoi de plus oppos/' que la pesante et pédantesque méthode des théorèim^s à cet instinct esthétique, développé dès l'origine par le couunerce des plus belles intelligences de tous les siècles et de tous les pays, formé par la plus délicate culture, le pur hellénisme, avivé et fécondé par l'étude appiofondie de Shakespeare, exercé, pendant tout le cours d'une longue vie par les amitiés les plus littéraires et les plus poétiques, depuis Herder et Jacobi jusqu'à Wieland et Schiller, et consacré enfin dans le plus intime sanctuaire du génie, transformé en une religion, la dernière qui subsiste dans ce libre esprit, la religion de l'art? Enfin y a-t-il rien qui semble différer plus que l'idéalisme de VÊthique de ce que l'Allemagne a nommé le réalisme de Goethe, du sentiment énergique qu'il a eu de la réalité et des conditions expérimentales propres à la bien connaître dans la

variété de ses manifestations et dans l'harmonie de ses lois?

Je crois li-ouver une explication de cette apparente antinomie dans ce fait, que le spinozisme a reçu différentes interprétations selon les tenqis et selon la disposition générale des esprits. Il n'y a sans doute

qu'une seule uiaiiière, qui soit la vraie, d'inlcrprétcr une doctrine aussi fortement conçue que celle de Spinoza; mais il y a plusieurs façons de la comprendre approximativement, et l'on voit tous les jours des esprits très différents entre eux s'alimenter à la même source d'idées. Pour ceux d'entre nos contemporains qui ont suivi de près l'histoire des systèmes et les progrès de la critique, le doute n'est guère possible. Spinoza se rattache à cette chaîne de penseurs idéalistes dont le premier anneau est Parménide. Le vrai spinozisme est Vacosmisme, la négation de la réalité du monde, de la nature, l'affirmation de l'unicpie et uîîiverselle substance. Cette substance elle-même, si on la considère de près, qu'est-elle sinon un pur abstrait, la substance absolument indéterminée, un être de raison, un idéal sans vie, et, connue on l'a dit, un rien mystique, un absolu néant? Et le monde, la nalurc-nnlurve opposée à la naluvC'nalurantCy que sont-ils sinon une déduction ])urement dialectique d'attributs et de modes? Dialectique, abstraction, voilà bien tous les caractères conmmns à l'idéalisme, et nulle part ils ne sont plus fortement manpu's (pie dans le système de Spinoza, il faut reconnaître cependant que ce système n'a pas toujours été compris et interprété dans ce sens; ou plutôt il faut distinguer, pour se rendre com[)te des fortunes diverses de Y Ethique, l'esprit de la doctrine et la doctrine elle-même. Le système est bien tel que nous venons de le définir, et nous lui donnons son vrai nom en disant qu'il est l'expression la plus rigoureuse de l'idéalisme dans les temps modernes ; mais l'esprit du spinozisme est infiniment plus libre, plus large, plus ca|)able de

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