Vérité et Poésie, p
CHAPITHE 111
sa manière, le manque général de vigueur dans ses dessins. 11 avait le sentiment juste et délicat du pittoresque des sites, de la beauté des formes, de la distribution de la lumière et de l'ombre; mais il était inhabile à rendre tout ce qu'il sentait si bien. Les illusions qu'il essayait de se faire ne se prolongèrent pas nu Mil de son voyage en Italie, qui fut pour lui <''>innie une révélation du grand art dont il n'avait (pie le vague et puissant instinct. Quand il eut visite les principales œuvres qui font de ce beau pays un «misée, étudie les lignes de la statue antique, vécu à Kome dans les calmes extases qu'il a si bien décrites, en face de ce buste de Jupiter Olympien qu'il avjiit placé devant son lit, afin que l'image du dieu fr;ip|)àt ses premiers et ses derniers regards, et mît même dans ses rêves l'empreinte de la beauté, — .«près de longues journées passées à contempler la grande peinture italienne et les œuvres des maîtres, son parti fut pris et le sacrifice de ses illusions consommé. 11 reconnut « que sa tendance vers la pratique des arts plastiques était erronée, » et il n'insista pas contre l'évidence. Tous ces efforts cependant n'avaient pas été perdus. L'œil du poète et du savant s'était exerce à saisir sous tous ses aspects la nature sensible. Goethe avait raison de dire que, lorsqu'il s'occupait de dessin ou de peinture pour devenir ix'iidre, il suivait une voix fausse, qui eût pu lui être bmeste, s'il s'y était trop longtemps obstiné ; mais il constatait en même temps qu'il devait de nombreuses •l très précieuses connaissances à l'habitude prise l'iJi" ses yeux de regarder les objets avec attention, <'i'ns leurs détails et dans leur ensemble. Cette occu-
eg PHILOSOPHIE DE GOETHE
pation était parfaitement légitime et fructueuse lorsqu'il l'appliquait à son perfectionnement dans d'autres arts ou dans la science '. Par la suite, l'habitude qu'il avait de dessiner lui servit plus d'une fois pour saisir avec son crayon la forme idéale de la plante ou de l'animal que la réalité mobile et fuyante ne lui offrait nulle part, et que son imagination, s'aidant de nombreuses expériences et de savantes comparaisons, essayait de ravir, par une sorte de divination, à la mystérieuse nature. L'art plasticpie devint pour lui non plus un but, mais un moyen.
Le but de sa vie, en dehors de la poésie, ne fut plus que la science. C'est par elle qu'il tenta de s'assimiler le monde extérieur aussi complètement que cela est i>ossible à l'homme. Et de fait, la vraie conquête de la nature sur l'homme ne s'opère (pie i)ar la science. Toutes les autres manières de s'en emparer sont plus ou moins illusoires et précaires. L'art, même l'art plastique, ne la saisit que pour la transformer : c'est une création nouvelle, dont la première est l'occasion et le thème. La science seule, tout en ayant l'air de la détruire par l'analyse, en réalité la livre entièrement à l'houuue, qui la recompose dans sa pensée, non plus par un jeu plus ou moins ])oétique d'imagination, mais par un travail régulier de synthèse. Le savant, après avoir observé et comparé les phénomènes, après les avoir généralisés en lois, tient véritablement dans sa main quelques-uns des principaux ressorts de la nature. Il voit devant lui non plus une brillante apparence, un tumulte de faits,
1. Conversations avec Eckermann, t. 1", p. 176, t. II, p. 152.
ta