CHAPITRE IH
de l'être et du non-étre réconciliés dans le devenir que cette thèse du clair, cette antithèse de l'obscur, réconciliées dans la gradation et la dégradation des couleurs, qui ne sont, dans cet ordre de phénomènes, (pi'im perpétuel devenir! Mais, hélas! que valait le suffrage de Hegel lui-même au jnix de la grande humiliation qui vint de Paris? Malgré les vives sollicitations et l'active influence de M. Reinhard, l'Aca- (léiuie des sciences refuse de faire un rapport. L'un des commissaires garde le silence; Delambre se borne à dire : « Des observations, des expériences, et surtout ne commençons point par attaquer Newton ! » Ciivier, plus dédaigneux encore, déclare qu'un tel travail n'est pas fait pour occuper une académie, et l'on passe à l'ordre du jour.
Ainsi cette guerre, imprudemment entreprise contre Newton, se terminait par un désastre. On j)eut dire que ce fut là le grand souci de la vie de Goethe, bien plus encore que l'insuccès provisoire de ses essais en histoire naturelle. Sans doute il sentait instinctivement que la Métamorphose des plantes aurait son jour dans la science. Cette assurance dans l'avenir l'abandonnait un peu quand il s'agissait de sa chère théorie, si rudement malmenée dans le monde scienti tique, et que ses infortunes lui rendaient plus chère encore. Il y revient constamment, se plaignant de l'ingratitude des hommes, accusant les coalitions, les coteries, le pédantisme, l'érudition officielle, le grimoire d'école, mais surtout l'infatuation des mathématiciens, qui, l'attaquant du côté de ses ignorances, lui déniaient le droit de traiter de l'optique sans avoir la clef de la haute physique, le calcul, le nombre.
90 PHILOSOPHIE DE (iOETHE
Cela du moins nous a valu cotte cliarinante tirade, le jiieilleur résidtat de la Théorie des couleurs : « J'honore les mathématiques comme la science la plus élevée et la plus utile tant qu'on l'emploie là où elle est à sa place; mais je ne peux approuver qu'on en fasse abus en dehors de son domaine, et là où la noble science semble une niaiserie. Comme si un objet n'existait que si on peut le prouver par les mathématiques! Ne senut-il pas fou celui (jui ne voudrait croire à l'amour de sa maîtresse que si elhî peut le lui [)rouver mathématiquement? Elle lui prouvera mathématiquement sa dot, mais non son amour. Ce ne sont pas non plus les mathématiciens qui ont trouvé la métamorphose des plantes. Je suis venu à bout de tout sans mathématiques, et il a bien fallu que les mathématiciens en reconnaissent la valeur. Pour comprendre les phénomènes de la Théorie des couleurs, il ne faut rien de plus qu'une observation nette et une tète saine; ce sont deux choses plus rares qu'on ne croit. »
Vers la fin de sa vie, il lui vint un disciple; mais quel disciple! Eckermann, longtemps endoctriné, Eckermann, son confident, d'ailleurs j)arfaitement étranger à toute science positive, se crut un jour touché de la grâce, se mit à étudier avec ferveur le beau livre si mal reçu par les hommes ingrats, et commença lui-même à faire des expériences dans le sens de la théorie. Quelle ne fut pas la joie de Goethe! « C'est que, disait-il naïvement, je ne fais pas trop de cas de tout ce que j'ai produit comme poète. D'excellents poètes ont vécu en même temps que moi, de plus grands que moi ont vécu avant moi, et il en