CHAPITRE m .il
viendra de pareils après moi; mais que j'aie été dans mon siècle le seul qui, dans la science difficile de la Théorie des couleurs, ait vu la vérité, voilà ce dont je suis fier et ce qui me donne le sentiment de ma supériorité sur un grand nombre d'hommes. » Eckermann, nvec son enthousiaste ignorance, entrait de plus en plus (l.ins la théorie. 0 fragilité des espérances himiaines! Etre sur le point d'avoir un disciple, n'en avoir qu'jui et le perdre! Il arrive un jour à Eckermann de décou- Mir dans la Théorie des couleurs une explication conhMire aux faits. Après bien des hésitations, avec des circonlocutions, il confesse à Goethe la tentation, le doute dont il est assailli. A peine a-t-il commencé à parlei- (pie le visage serein et calme de Goethe s'assombrit, cl le disciple éperdu voit trop clairement que le maître ii'.KTueille pas ses critiques. Les épigrammes, l'iroiii»'. tombent sur lui. « La seule chose bonne qui soit en vous, lui fut-il dit d'un air sec, c'est qu'au moins vous, vous êtes assez honnête pour dire tout dioit ce que vous pensez: » puis, se ravisant, un |H'ii confus peut-être de sa rapide colère: « H se passe pour ma Théorie des couleurs, continua Goethe d'un air plus gai, ce qui s'est passé pour la doctrine chréiKMHie. On croit quelque temps avoir des disciples l'dèles, et avant que l'on y ait pris garde, ils se sépm-ent de vous et forment une secte! Vous êtes un héléhqiie comme les autres, car vous n'êtes pas le prenuer qui m'ait abandonné. Je me suis séparé des 'loiumes les meilleurs pour des divergences sur quelques points de cette théorie. » Et il lui cita des noms connus, en le reconduisant doucement jusqu'à la porte, sans pouvoir s'empêcher, sur le seuil, de lui
02 IMIILOSOIMIIE DE GOETHE
jeter encore, moitié riant, moitié se moquant, quelques mots sur les hérétiques et l'hérésie *.
Cet insuccès fut le seul chagrin qui, dans les dernières années de Goethe, déconcerta parfois son tran- (|uille bonheur au milieu des enthousiasmes de sa patrie, et vint ti'oubler la sérénité de sa vivante apothéose. I)e|)uis 1815, ses belles découvertes en bolani([ue, ses vues élevées en anatomie, étaient sorties victorieusement de Tombre et dominaient l'indifférence injuste de la science aussi bien que la déliance systématique de l'opinion. Les relations de Goethe s'étendent presque dans tout le monde civilisé, une vaste correspondance le tient au niveau des idées et en commerce avec toutes les grandes intelligences scientifiques de son temps, à Berlin, à Londres, à Paris. La deinièri^ période de cette longue vie s'écoule et s'achève ainsi dans cette incroyable activité d'esprit, enfin triomphante sur les principaux points, et dans la joie calme de cette curiosité universelle que l'âge n'a pu refroidir. Tous les progrès de la botani- (pie, de l'anatomie, de la physi([ue, de la chimie, de la géologie-, dont il a toujours étudié avec passion les différents systèmes, tous les travaux, les décou-