CHAPITRE lY
Geoffroy-Saint-IIilaire et de Ilumboldt, Goethe a marqué avec décision les voies nouvelles oii cette science allait s'avancer à grands pas. Il a défini en traits parfois admirables la méthode synthétique; il a exposé sous mille formes variées et traduit dans les plus élégantes formules les beaux résultats de cette méthode : l'unité organique, qu'il appelle unité de type, et toutes les lois qui en dépendent, celle des métamorphoses, la connexion des parties, le balancement des organes Ml n'est resté étranger à aucune de ces grandes conceptions qui ont fondé ou renouvelé l'anatomie philosophique; il les a toutes pressenties ou devinées dans le même temps que ceux qui en ont été les plus grands interprètes. 11 s'est emparé dans ce siècle, avec une force et une autorité qu'aucun autre jusqu'à Geoffroy-Saint-IIilaire n'a égalées, de cette idée maîtresse de la science, à savoir que, pour l'accomplissement des actes de la vie, la nature semble s'être dissipée dans la profusion des détails, dans la multil)licité des organes et la variété des formes, mais que, l)our le regard de l'observateur attentif au fond des choses, cette diversité de formes et d'organes recouvre une unité mystérieuse, sensible par ses effets, qui rattache les ^tres les uns aux autres et les domine
\ . Poiit-on exprimer avec plus de p^râce et de précision à la fois cette loi (lu balancement des organes que ne l'a fait Goethe dans les lignes suivantes : a La nature, comme doit le faire un Iwn administrateur, s'est fixé une certaine somme à dépenser, un certain budget; elle se réserve un droit absolu de virement d'un chapitre à un autre, mais elle ne dépasse jamais dans les dépenses le total fixé. Si elle a trop dél)eiisé d'un côté, elle fait ailleurs une économie égale, et toujours elle arrive à une balance en équilibre parfait. » (Mémoire de Goethe sur la discussion de Gcofiroy-Saint-Hilaire et, de Cuvier),
tous, — qu'une industrie suprême compense par la généralité des lois rincroyahle t'éeondité des coud)inaisons, — que i)artout, prodigue de variétés, avare d'innovations, l'énergie créatrice diversifie à l'infini la vie en lui assignant, dans quelques c(mditions très simples et très générales, une liuùte qu'elle ne peut franchir, — enfin que tout, dans le cosmos, semble obéir à des règles uniformes et constantes qui, bien observées, saisies dans leur siuq)licité essentielle a travers la complexité des phénomènes, nous révèle le procédé fondamental, la loi même du travail de la nature.
Cette conviction, qui anime tous les écrits de Goethe et inspire tous ses travaux, irest-elle pas le résultat le plus élevé de l'étude du monde organi(jue et la marque même de l'esprit scientiliciue? Si elle s'est égarée en s'exagérant sous l'obsession de l'idée spinoziste, si elle a fini par aboutir à une conception panthéistique de la nature, c'est ([u'alors Goethe a cessé d'être fidèle à ce même esprit scienlilîque ([ui n'autorise pas de sembhd)les conclusions. Le métaphysicien a iini par entraîner le naturaliste.
Une des parties les plus remarquables de sa philosophie naturelle est sans contredit l'ensemble de ses vues sur la méthode. 11 [)rétend se tenir à distance des témérités de la philosophie spéculative qui, parlant de ce principe que l'acte de la connaissance est identique à l'acte de la création, déduit l'objet du sujet, les formes de la nature des conceptions et des lois de l'esprit, construit le monde a priori, le crée par sa pensée, supprimant ou mutilant les faits, les pliant de gré ou de force sous l'impérieux niveau de la théorie, poursuivant dans chacune des parties la représentation