CHAPITRE IV
les deux termes et les réconcilie dans une métbode féconde, qui est un empirisme en apparence, mais lelevé, éclairé par l'entendement. La véritable expérience fîiit donc sa j>art équitable à l'intelligence, qui siiisit, compare, coordonne et perfectionne l 'observalion; elle ai)plique et emploie cette force indépendante et en rjuetque sorte créatrice, mais en la régularisant, en la surveillant, en s'y confiant sans s'y iibandonner. Les conditions de cette surveillance sont établies avec le plus grand soin : il faut se tenir en garde contre toute précipitation, en garde surtout contre ses propres résultats, s'observer incessamment soi-même. L'origine la plus ordinaire des erreurs scientifi([ues étant dans le parti pris de l'observatrur, qui cbercbe à faire cadrer immédiatement une observation avec son opinion préconçue ou sa manière de voir, l'art est de varier les expériences isolées et de les lier entre elles. On arrive ainsi à former sur un sujet déterminé, une série d'expériences que Goethe appelle congénèreSy qui se touchent immédiatement, qui se lient entre elles, comme les faits (i;ms la réalité, et qui, lorsqu'on les considère dans leur ensemble, ne forment, à proprement parler, (ju'une seule expérience, présentée sous mille points (le vue différents. Une observation de ce genre qui en renferme plusieurs est évidemment d'un ordre plus relevé; elle est l'analogue de la formule algébrique, qui représente des milliers de calculs arithmétiques isolés. Ces sortes d'expériences capitalisées, si je puis dire, sont, comme les démonstrations mathématiques, plutôt encore des exposés, des récapitulations, que des arcjuments. L'avantage en est consi-
(lérablo; los (''Ic'mikmiIs do, ces ohsorvatioiïs (run ordre supérieur consistent en un grand nombre d'expénences isolées; chacun j)L'ut les examiner et les juger en détail pour s'assurer (pie la lonuule générale est bien Texpression de tous les cas indivichiels. Dans l'autre méthode, au contraire, (pii consiste à soutenir son opinion par des expériences isolées cpi'on transforme en arguments, on ne fait le plus souvent (pie surprendre le jugement sans amener la conviction '.
Mais c'est dans les Pensées^ (]ue l'on pourrait recueillir les |)lus belles vues sur l'art d'interroger la nature, sur la nécessité d'établir l'expérience comme intermédiaire entre l'esprit et le monde extérieur, sur la fécondité de la synthèse, sans hupielle l'analvse languit et meurt dans l'imdile nomenclatmu; des détails, sur le sens intérieur des grandes découvertes et l'harmonie préétablie entre la réalité, (pii est dans l'objet, (»t la vérité, (pii est dans l'esju-it. Otte forme libre des apho)'istnes convient mieux à Goethe que le développement contimi (j'un principe philosophi(jue. On sent (ju'il a beaucoup médité sur ces grands sujets, mais que le tem|)s ou le goût lui a manqué pour doiuier une forme régulière à ses nu'»ditations. En général, il aime peu tout ce qui ressemble au didactique. Aussi ses réllexions se présentent sans ordre, elles se ramassent dans des maximes ellipti(jues, heurtées, pressées, qui éclatent et produisent sur l'esju-it du lecteur l'effet d'une scintillation continuelle d'éclairs. Plusieurs, dans la précipitation de la formule
1. Œuvres d'histoire naturelle de Goethe, trad. Cli. Maitins, p 15, ete,