Pensées, traduction citée, t. !•', p
CIIAPITUE IV 111
cacité si subtile, d'une attention si persévérante et si soutenue, d'une telle habileté à apercevoir les plus petites nuances dans la forme des organes, et d'une telle lucidité intellectuelle pour bien déterminer ces différences, qu'on ne peut trop lui reprocher d'être fier de son travail... Il n'est pas disposé à partager la gloire ainsi acquise avec un savant qui, en apparence, a sinq)litié et facilité de beaucoup ce travail, et (jui veut atteindre comme d'un bond au but que l'on ne touche qu'à force de fatigues, de peines, d'assiduité et de persévérance. — Le savant qui part de l'idée tnnt de son côté pouvoir être fier d'être arrivé à une large conception sous laquelle doivent venir peu à peu se ranger et s'ordoimer toutes les expériences; il vit avec la pleine certitude que chaque fait isolé viendia confirmer la vérité générale qu'il a exprimée d'avance. Le savant qui distingue, qui différencie, qui fait tout reposer sur l'expérience, ne veut pas iiccorder (pie dans l'ensemble se trouve une vue, un j)ressentiment de l'individuel; il déclare qu'il y a j)rétention insup[)ortable et présomption à vouloir saisir et connaître ce que l'on ne voit pas avec les yeux, ce que la main ne peut toucher. L'autre savant, appuyé sur certains principes, acceptant pour guides certaines grandes idées, refuse de se souinetlie à cet empirisme. — L'un, c'est Cuvier, travaillant sans cesse à établir entre les objets des différences, à les décrire avec une précision incomparable, à se rendre maître d'une quantité infinie de détails. 1/autre, c'est Geoffroy-Saint-llilaire, s'efforçant de découvrir les analogies et de pressentir les affinités iM^crètes qui rapprochent les créatures. L'un va de
rindivhhi à r('ns(Mnl)l(', dont il suj)|)osc IVxistoneo, tout on le croyant inaccessil)le à la scionce. I/anlic a au fond de" sa pensée Tidée de rensenihlc et vit dans la conviction (jne c'est de l'ensemble que part et se déveloi)pe peu à peu l'être individuel^ — Les sympathies de (loctlie ne purent être un instant douteuses: il faut l'entendre quand il laisse parler sa joie en deh.ors des mémoires et des comptes -rendus destinés à une ])uldicité cpii lui inq)0se la plus grande réserve. « Désormais, s'écrie-t-il, en France aussi, dans l'étude de la nature, l'esprit dominera et sera souverain de la matière. On jettera des regards dans les grandes lois de la création, dans le laboratoire secret de Dieu î Si nous ne coimaissons (pie la méthode analyti(iue, si nous ne nous occu[>ons que de la partie matérielle, si nous ne sentons pas le souffle de l'esprit (pii donne à tout sa forme et qui, par une loi intime, euq)éche toute déviation, qu'est-ce donc que l'étude de la nature -? »
Aristote et Cuvierî voilà donc ces deux grands noms condamnés par le triomphe de la méthode syntliéti(pie il une sorte d'ostracisme dans la science! Il faut d(mc croire « qu'ils ne savaient pas jeter des ret^ards dans les grandes lois de la création, (pi'ils ne s'occupaient que de la partie matérielle, qu'avec eux et sous leur empire l'esprit n'aurait pas dominé et ne serait })as aujourd'hui le souverain de la matière ». Eh quoi! Aristote, que nous sommes habitués à considérer comme le plus glorieux ancêtre de la science
4. Mémoire sur les Principes de Philosophie zoologique discutes en mars IS50 au sein de l'Académie des sciences. 2. Conversations, t. II, p. 255.