CHAPITRE IV
lystes minutieux, « observateurs pointilleux », toujours préoccupés du détail, le partageant, quand ils l'ont saisi, en mille détails nouveaux, divisant et subdivisant jusqu'à réduire chaque objet en poussière, accablés de la masse des faits et succombant sous le poids des nomenclatures, incapables de s'élever au j)oint de vue synthétique de l'observation ; — ceux-là que la multitude et la diversité des phénomènes ne dissipent et ne distraient pas, qui portent, sans lléchir le poids du détail et end)rassent la réalité dans ses harmonies en même temps qu'ils en saisissent l'infinie complexité. Telle est la nature, identique au fond, de tous les grands observateurs, avec des nuances et des variétés detem- [)érament inteUectuel. H est impossible d'être un Aristote, un Linné, un Cuvier, sans avoir non pas à quelque degré, mais au plus haut degré possible, le sens synthéti([ue ou comparatif, le sens de l'ensemble et des raj)j)orts des êtres, si bien décrit d'ailleurs par Goethe e.t avec une si admirable précision, mais trop soigneusement réservé par lui aux naturalistes de sa famille ou de son école.
Pour revenir au grand débat qui a été le j)oint de départ de ces réllexions, Cuvier n'a jamais nié l'analogie des êtres et des parties dont se compose l'organisme. En quoi donc consiste la différence qui le sépare de son rival, et qui a fini par mettre entre eux et leurs écoles un abîme? En cela d'abord que les analogies ne recouvrent pas à ses yeux les variétés irréductibles, fixes, que les ressemblances ne lui cachent pas les différences, que la théorie des analogues ne doit pas, à son avis, abolir la notion de l'espèce, — en cela aussi que Cuvier ne se sert pas du même critère
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que Geoffroy-Saint-Hilairo pour détenninor los analogues. Il los dcfcnuiiie par la Ibnctioii, tandis (juo Saint-llilaire emploie pour cela la liaison auatoiiiique entre un organe et un autre, le principe des connexions. Ainsi Tun maintient énergiquement la notion de l'espèce et la considération des fonctions; l'autre tend à suppiimer l'espèce et combat de toutes ses forces l'idée de la fonction, comme un reste de la théorie superstitieuse de^s causes linal(»s. « Je ne connais pas, répète à chaque instant Ceoffroy-Saint-llilaire, d'animal (pii doive jouer un rôle dans la nature. C'est faire engendrer la cause par l'elTet que de parler de l'usage des parties. 11 faut considérer uni(piement la constitution de ranimai, la disposition desfKuties, leurs relations. L'elîet vient de la structure; la fonction de l'animal lui est assignée par son organismes : elle en est une conséquence, non un principe.... La nature n'a aucun égard à l'usage des parties ; elle les établit d'apiès un plan, d'après un type, sans en prévoir ni en désirer l'usage. » Voilà les véritables points du débat : l'idée de la fonction d'une part, l'élément anatomique de l'autre, pris coumie point de départ dans la comparaison des êtres et poussés aussi loin (jue possible par deux esprits également intraitables et vigoureux; — en outre, chez Geoffroy-Saint-IIilaire, l'analogie entre les êtres portée jus(pi'à son dernier termes la su|)pression des différences fixes et des limites immuables ; chez Cuvier, la défense énergique de la notion d'espèce. Au fond, il semble bien que ce qui rend ces deux esprits et ces deux écoles irréconciliables, c'est moins une question de méthode qu'une question métaphysique vaguement entreyue sous l'autre. La métaphysi-
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que explicpie bien des choses, et on la retrouve, cachée souvent avec un soin iimtile, dans les discussions purement scientifiques où elle nous aide à comprendre les passions opiniâtres, violentes, qui se mêlent à la recherche du vrai et en troublent à chaque instant l'heureuse impassibilité. Ce qui efiVaye Cuvier, ce qui le sépare de son adversaire, c'est l'extension menaçante donnée par Geoffroy-Saint-Hilaire à l'idée d'unité. Au terme de cette tendance exagérée, si rien ne la combat et ne la contient, il n'y a pas moins que l'idée d'une substance unique, dont toutes les formes variées des êtres particuliers ne sont que des modifications passagères, et qui ne se révèle que par ses métamorjdioses.