CHAPITRE V
et ses prédileclions. Des deux sens qui, réunis et contrôlés Tun par l'autre, forment l'art suprême de l'expérience, le sens de l'observation et celui de l'intuition, l'mi, l'intuitif, se donne trop souvent chez lui libre carrière, tantôt [)récédant l'autre, tantôt dépassant les données que l'autre lui fournit. Goethe oublie les excellents conseils qu'il a développés dans le mémoire sur VExpèrience consiâcrcc comme medkitrice entre le sujet et l'objet, et dont le premier était (( de se tenir en garde surtout contre ses propres résultats, surtout contre soi-même ». 11 se précipite imuMHliatement dans des conséquences extrêmes (jui sont |)lutot dans la logique de son esprit ou de sa passion (pie dans celle des choses. H arrive d'un bond à la doctrine de l'unité absolue, la([uelle ne relève ni de la |)liysiqu(;, ni de la physiologie, ni de l'anatomie com|)aiée, mais uniquement de la métaphysique. H a étudié avec passion la nature; mais, ne l'oublions pas, il a a[)porté dans cette étude des préoccupations philosophi(pies. Nous l'avons démontré, il est spinozish' d'esi)rit, sinon de système, — d'instinct, sinon d'école. Son s[)inozisme le domine et l'entraîne. Est-ce là ce qu'il voulait dire lorsque, répondant à la lettre dans laquelle Schiller exalte les dons magniiiques de la nature à son égard et particulièrement cet esprit svnthéticjue (pi'il |)oiie dans l'étude de la réalité vivante, Goethe, après avoir remercié son nouvel ami de l'intérêtsi vif qu'il prend à ses travaux, ajoute ces paroles étranges : « Des rapports plus fréquents et plus intimes vous feront voir qu'il y a en moi quelque chose de ténébreux et d'indécis que, malgré la conscience parfaite que j'en ai, je ne puis vain-
cro toujours. Ces sortes de phénomèiws ne sont pas rares dans les natures Inuuaines, et, pourvu (ju'ils ne soient pas troj) tyninnicpies, nous aimons à nous laisser gouverner par eux. » Ce qmdque chose cV indécis et de ténébreux qui s'agite en lui au milieu de ses travaux seientifi([ues, n'est-ce pas la lutte confuse de res|)rit désintéressé d'observation, qui recherche les lois générales, avec l'instinct spinoziste qui ne veut les voir que d'une certaine manière et leur impose une couleur, un aspect déterminés?
Je le croirais d'autajit plus volcmtiers, qu'à certains moments, par échap|)ées, s'aftVanchissant de l'unité spinoziste, il signale admirahlement le péril i\i\ l'analogie et de la métamorphose, si on ne les arrête pas dans leur développement. « L'idée de la métauiorphoseest un don sublime, mais dangereux. Elle mène à y amorphe, elle détruit, dissout la science. Seud)lable à la force centrifuge, elle se perdrait à l'inlini, si elle n'avait un contre-poids; ce contre-poids, c'est le besoin de spécifu^r, la ])ersistance tenace de tout ce qui est une fois arrivé à la réalité. » — « Cett(^ idée est encore nouvelle parmi nous, elle domine avec la puissance de la première impression les esprits qu'elle entraîne; il serait difficile, peut-être im[)ossible, de prédire jusqu'où elle entraînera la science. » — « Chaque être, dit-il encore, est l'analogue de tous les êtres ; c'est pourquoi l'existence nous paraît tout à la fois isolée et enchaînée. Si l'on suit trop l'analogie, tout s'identifie et se confond; si on l'évite, tout se disperse Il l'infini. Dans l'un et l'autre cas, l'observation est connue frappée de torpeur, tantôt par excès de vie tantôt par une sorte de mort. » On ne peut pas dire