CHAPITRE V
transformation simultanée ou successive, distinction des j)arties dans les êtres supérieurs, voilà ce qui constitue l'individu. Constance, universalité, développement régulier de ce travail de transformation, voilà ce qui constitue le type. Élasticité du type dans lequel la nature peut se jouer à son aise selon la diversité des circonstances extérieures, voilà ce qui e\[)liquc l'espèce.
Après cela, il ne faut pas nous étonner de ces assertions qui abondent dans les Pensées de Goethe et dans ses fragments sur l'histoire^ naturelle : « Les formes répandues autour de nous ne sont point primitivement déterminées. — Nous croyons à la mobilité perpétuelle des formes dans la réalité. Il s'agirait seulement de savoir pourquoi certaines conformations extérieures génériques, spécifiques ou individuelles se conservent sans altération pendant un grand nombre de générations. — Système naturel, contradiction formelle; il ne peut y avoir de système dans la nature; elle est vivante et renferme la vie : elle passe par des modifications insensibles d'un centre inconnu à une circonférence qu'on ne saurait atteindre. » Ainsi plus d'espèces, plus de genres originellement déterminés. Toutes les formes organicpies dérivent les unes des autres par des transformations lentes, comme tous les organes de l'individu ne sont que des transformations successives de parties identiques. — Il faut aller jus- (pi'au terme de la doctrine de l'unité. Y a-t-il même une distinction originelle à établir entre les formes végétales et les formes animales? Goethe ne fait guère que poser la question ; mais on devine sa pensée. « Lorsqu'on observe des plantes et des animaux infé-
lt>(i MllLOSOl'HIE DE GOETHE
rieurs, on jMHit à lu'iiie les distinguer. Un point vital iunnobilc ou doué de mouvements à peine sensibles, voilà tout ce que nous apercevons. Ce point peut-il devenir l'un ou l'autre suivant les circonstances, j)lante sous riniluence de la lumière, animal sous Tiniluence de l'obscurité? Quoique rahscï vallon ctVanalogic indiquent qu'il en doit être ainsi, nous n oserions r affirmer; mais ce qu'on peut assurer, c'est que les êtres issus de ce principe intermédianv, entre les deux règnes se perfecti^)nnent suivant deux directions contraires. La plante devient un arbre durable et résistant, l'animal s'élève dans riiounue au plus baut point de spontanéité et de mobilité. »
Goetlie va ])lus loin que M. Darwin'; non seulement il fait dériver toutes les espèces de cbaciue rè<Tne d'un geiue supérieur cpii les contient tous, mais il ramène, par une bypotbèsc qui lui seud)le infiniment vraisemblal)le, les deux règnes eux-mêmes, animal et végétal, à n'être que les transformations du jjoint vital, selon la double et contraire influence de la lumière ou de l'obscurité. Le couuuencement de tout organisme, le principe de toute vie est la cellule. Elle est la même [jour les deux règnes, pour tous les trenres et toutes les espèces des deux règnes. La métamorphose suffit à tout expliquer. — Et la cellule ellemême ne devra-t-elle pas sa naissance équivoque à quelque affinité chimique (jui reliera entre eux les deux mondes, organi(iue et inorganique, et qui fera le passage entre la mort et la vie?
1. Ch. Darwin, On Ihc origin of species bij mcans of natural seleclion, 1S59.
CHAPITUE V
La forme soumise à une perpétuelle métamorphose dans l'individu comme dans l'espèce, le type purement idéal réalisant l'unité dans la variabilité indéfinie des formes, chaque espèce, chaque genre, cluHjue règne, dérivant, par des transformations successives, d'une substance unique parfaitement homogène et simple, voilà le spectacle que la nature offre à nos yeux. Ainsi tout se transforme et se dissout. Dans ce travail perpétuel de composition et de décomposition où se joue de toute éternité l'activité créatrice des forces vitales, aucun point d'appui pour notre entendement. Les individus et les genres n'ont (pi'une fixité apparente, relative, momentanée, rien qui arrête cette universelh) lluidité, cette mobilité vertigineuse des formes. — Les espèces ne sont plus des moules fixes dans lesquels se modèle la matière vivante. Le moule est brisé, et la substance, animée d'une vie mobile, revêtue d'une forme singulièrement fiuide elle-même, coule indifféremment, à travers la nature, de la plante à riionune et de l'honmie à la plante, selon les circonstances propices ou les pentes du sol. — On voit se pnxhiire ici, en toute liberté, cette inspiration philosophique de l'unité absolue, qui devient le mauvais génie de Goethe natmaliste et qui déconcerte à chaque instant son talent d'observateur. Dans de pareilles conceptions, il n'y a plus rien de scientifique. La théorie de M. Darwin, moins absolue d'ailleurs, moins radicale, s'est entourée de nombreuses expériences, d'observations admirables, d'analogies infiniment ingénieuses. Malgré tout, elle n'a pas traversé la région des hypothèses, elle n'est pas encore parvenue au plein jour de la science, et tout porte à croire
428 riIILOSOPlIIE DE GOETHE
nirollc n'y arrivera pas. C'est encore une nébuleuse en voie de formation. Que dire de ces applications sans mesure de la loi de la métamorphose à laquelle Goethe prétend tout réduire, — la vie de l'individu, le tvpe, les esi)éces, les règnes? Cela mène à V amorphe, conune dit Goetlie lui-même. Cela dissout et détruit tout, science et réalité. En tout cas, ce n'est pas une théorie scientifique, c'est du spinozisme poétique.
Laissons-là ces conséquences, extrêmes de l'esprit synthétique porté au delà du terme où l'observation l'abandonne, et qu'il ne serait pas juste de transformer en vues scientifiques, car peut-être ne sont-elles, dans la pensée de Goethe, que des tentatives hasardeuses, « une de ces navigations vers les îles imaginaires », dans lesquelles il nous dit lui-même qu'il aime à s'aventurer. Revenons à la science proprement dite, ou du moins à une question limitrophe, celle des causes finales. Connue tous les partisans de l'unité de couq)Osition organique, avec autant de vivacité cpie Geoffroy-Saint-Hilaire et par les mêmes raisons, Goethe repousse de la science la considération des causes finales, et ses écrits d'hish)ire naturelle sont remplis d'épigrammes contre les naturalistes « qui prétendent travailler pour la plus grande gloire de Dieu ». Il semble, au premier abord, que cette exclusion soit logique pour ceux qui admettent que la grande loi de la nature soit l'unité d'un dessein suivi dans la formation des êtres. Dès lors, ce n'est point par la considération des fins que doit se déterminer l'organe, c'est uniquement par sa position relative et sa correspondance anatomique. Les fonctions sont un résultat, non un but. L'animal subit le genre de vie que lui