Pensvcs en prose
ciiAprrRE VI.
LA PHILOSOPHIE DE GOETHE (slITe). — SES CONCEPTIONS SCR LE PRINCIPE DE LA NATURE ET SCR DIEU,
Les idées générales de Goethe sur la nature préj)arent et annoncent <'e qu'il aj)pelle lui-même sa metajdiysique. iJeu.v noms résument ses tendances jihilosophicpies : Spinoza et Geoffroy Saint-llilaire. Dès sa vingtiènu; aimée, nous avons vu Goethe subir avec une sorte d'ivresse le prestige de ï Éthique librement interprétée. D'autre part, toute sa vie scientifique a été une sorte d'antici|)ation de la méthode et des travaux de Saint-Iïilaire, et nous savons de quel cri de triomphe vraiment fraternel le poète a salué, au déclin de ses années, l'avènement dans la science de l'illustre adversaire de Cuvier. C'est là (ju'il faut chercher la double origine de la philosophie de Goethe : elle sort, comme une conclusion s[>ontanée, de l'étude du monde extérii'ur observé avec la préoccupation de l'unité absolue ; elle sort de la contemplation des lois générales vues à ha vers un spinozisme |)oétique. Cette inh'rprétation delà nature a conduit Goethe aux applications les plus hasardeuses de deux principes vrais en soi, l'unité de type et la loi des métamorphoses, mais qui, poussés au
I5(j rUll-OSOPllIK l>K GOKTIIK
dolà (lo toute mesure, délruisiMit les clilTérenios (ixos, inrduaibles, entre les varicHés des êtres et les ordres distinels des phénouK'nes de la vie, et réduisent la réalltt' vivante à n'èlre plus (pie le théâtre mobile de Iranslormations sans lin : conception syslémaluiue ft outrée, où l'idée du ]d»énomène s'exa-ére jusipi'à Taire disparaître de la scène de la nature les substances particulières pour n'y conserver (pi'une substance vajTue, coumume à tous les êtres, unique et universelle, qui passe à travers toutes les formes animales ou végétales, indilTérente à toutes et ne se iixant nulle i»art. C'est ainsi que partout, dans les travaux «le Coetlie sur riiisloire naturelle, on sent connue une perturbiilion constante, une déviation produite par l'attraction souveraine de l'idée qui ne cesse pas d'a^-ir à distance smsa pensée, l'unité spino/iste. S'il n'y a pas dans ses conclusions en histoire naturelle une métaphysique déterminée, il y a déjà une tendance mar(|uée (pii Tentraîne irrésistii»lement, à travers les phénomènes et les lois Générales, vers certaines s(dutions sur le i>roblème des causes et des origines.
Et cependant (pii plus (pie (ioethe se défia jamais de la métaphysique? qui jamais, avec plus de vivacdé que lui, l'a (lénonc('*e comme rêternelle ouvrière de rilliision humaine, comme une maîtresse d'erreurs? La suprême louange (ju'il accordait à Kant, c'(Hait d'avoir marqué des bornes à la curiosité elTrénée (pii nous entraîne dans « les choses d'un autre monde ». Il veut rester sur la terre; il prend pied dans cette n'alité dont il l'ait partie, et, s'ai)propriant une pens('Hî de iïamann, il déclare (pi'on n'en peut IVanchir les limites que dans renlraînement d'une sorte de délire.
CllAriTKE Vf
« L'homme (^st, comme être réel, |)lacé au milieu d'un monde ivel, oi doué d'cuganes tels (pi'il peut reconnaître et j)ro(liiire leri'el.... Tous les hommes en santé ont le sentiment de leur existence et d'un monde extérieur (pii les environne. Cependant il se trouve aussi dans le cerveau une pface vide, c'est-à-dire une i)la(U* où nul objet ne se rélléchit, tout comme dans l'oeil nu'me il se trouve une petite place (pii ne voit pas : si riiommejiorte son attention particulièrement sur celte place, et (pi'il s'y enlonce, il tombe dans une maladie mentale. Il y devine (1rs choses (Vnn (Ufhr inonde; il V Tait naître des chimères démesurées et sans lormes qui reiuj)lissent l'àme d'angoisses, comme ferait un espace ttMK'breux et vide. — et (pii poursuivent, avec plus (racharnement (pie des spectres, riiomme (pii ne sait pas s'en délivrera » On croit (Mitendre LucW'ce relra(:ant dans des tabh\^ux.ineffa(:ables les vaines terreurs de riuimanité, les hallucinations religuMises dont nous troublons notre vie, les ombres malsaines de dieux cruels et faux (pie nous évo(pions follement (juand nous devri(ms les conjurer par le iiu'pris, les rejeter dans le néant, et qui font de notre existence un Tartare anticipé ou plutôt le seul Tartare qui existe réellement, celui que nous nous construisons nousmêmes :
llinc Achorusia fit stultorum deni(iuc vita ^.
Ce n'est pas le seul ra|)prochemenl (jui s'offre à la critiipie entre les deux poètes. Nous aurons l'occasion