‹ La philosophie de Goethe [microform]Chapitre 68 sur 140 · C H API TUE M · texte numérisé non relu

C H API TUE M

On voit que, si Goethe a une métaphysique, ce n'est qu'mie métaphysi(jue de vraiseudjlances. On couq)rend d'ailleurs que ce prohahilisme philosophique s'élève ou s'ahaisse selon les circonstances, sous l'enqûie des diverses émotions qui tiaversent notre vie. Pour contiiuier la méta[)hore de Goethe, c'est un capital tout idéal dont on dispose à son «iré, et (jui, seud)lahle à un trésor magique, augmente à mesure qu'on y puise. Aux heures où la jeunesse ahonde en nous, où l'immense inconnu s'ouvre devant nous connue une conqu(He assurée, où tout(»s les fticultés s'iWeillent à la lois, où le joveux tumulte de leur fécondité semhle mettre dans notre existence je ne sais (pioi d'iidini, (juand toutes les joies de la terre conspirent pour la félicité d'un seul, quand l'àme s'exalte dans sa force et que l'orgueil de la vie l'enivre, qui donc alors |)armi ces fiers possesseurs (h» la nature et ces con([U«''rants du monde intellectuel, (pii donc irait demand(»r des nîssources précaires à des idées douteuses, si éloignées de la hrillante réalité? Le trésor intéiieur, nt'gligé, s'apjunivrit de jour en jour. Mais quoi ! dans la vie la plus helle (4 la plus riante, n'y a-t-il pas « des jours de détresse »?Ne peut-il pas arriver au plus triouq)hant des poètes, au plus applaudi des écrivains, à celui môme que tout un siècle, tout im grand jiays admire et (^nvie, d'être saisi au milieu de sa gloir(; par quehpie angoisse secrète ? C'est surtout au penchant de la vie, au delà de ce soumiet que l'on pensait d'ahord ne jamais atteindre et après lequel la descente seudde si rapide, quand la fécondité de la pensée, sans s'éjmiser, se ralentit et que (li'jà se rétrécit devant nos veux cette carrière dont les limites

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loiiilaiiirs jniraissniout aulrolbis se confondre avec riiimiensité, (fiiand il n'y a plus rien d'ineonnii à attendre de nos l'aeidlés ni de la vie, et que le lon^ de la rout(î ])areourue on luarcjue derrière soi tant d'étapes du nom de quehpie ami, parti joyeux, lui aussi, vers l'aube et toud>é sous le poids du jour, c'est alors (pie se ])i()duisent dans les plus Termes esprits ces retours mélancolijjues sur rinsuflisance de la nature à reuiplir la capacité d'mie âme, ces aj)pels passionnés à (pudfpie chose d'au delà, fioethe, malgré toute sa stoïfpie tierté, n'a [)as éclia|)pé à cette loi. Il a eu, lui aussi, ses jours de démuuent intérieur, pendant lesquels il semble puiser plus larirement au trésor secret de ces intuitions primitives, de cette foi pliilosi^pITupie, follem<Mit dissipé et jeté au vent dans le |)remier enivrcMuent de la vie. Il exprime alors, avec une sorte de solennité, dv^ doctrines plus conformes aux instincts religieux du genre humain. Il est d'autant plus libre de le faire qu'il n'est lié à aucun système. Ou'on y prenne garde cependant : même alors, je crains qu'il n'exprime des émotions esthétiques plutôt que des convictions. Ce sont des idées dont la beauté le charme plutôt que leur vérité ne le persuade. L'artiste s'émeut (piand le philosophe sourit encore. Des critiques délicats ont pu s'y tromper. Quelques uns ont cru découvrir dans la seconde partie de sa carrière, et particulièrement depuis son union avec Schiller, une modilication profonde dans ses doctrines philosophiques et religieuses ^ Je n'y peux voir, quant à moi, que

l. Pour lie citor qu'un nom, 31. Saint-Ronc Taillandier, dans le commentaire dont il a éclaire h Coîrespondance de Schiller ci de Goethe,

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l'accent plus grave que donne l'âge sm* toutes ces questions, même (piand on en rejette les solutions comiues, et aussi [)eut-étre, à certains instants, (juel- (pie tluctuation dans <v/lc ini'laplnjsiquc lic proba- ' btbtcH qui s'étend au delà de ses boines ordinaires ou se resserre dans ses [dus étroites limites, selon les impressions de l'heiu'e, de la saison, selon le cours variable de la vie intérieure.

C'est avec ces réserves qu'il convient d'étudier les conceptions philosophiques de (ioethe. ^ous ne devons nous attacher, j)(>ur être criticpie exact, (pi'à ce qui est à peu près constant dans sa manière de voir sur ces grands sujets, négligeant le détail, qui est inlini, et les variations, qui sont illimitées, n'insistant pas trop sur certaines contiadictions (pii ne sont (jue la marque de ce libre esprit, si iier de s'être^ maintenu indépendafit en face de toute pbilosophii» et sans doute aussi en face de la sienne. Parfois en effet il semble qu'il ciaigne de s'asservir à sa |)ropre |)ensée et qu'il s'efforce d'y écha])])er par (pielque trait de scepticisme et par l'ironie, (pii est la forme esthéti(jue de son affranchissement.

C'est vers l'automne de 1792 que Goethe fut amené à exprimer pour la première fois, dans un certain enchaînement, ses idées sur la nature et sur Dieu. Nous le retrouvons dans ce même château de Peuq)ellort où dix-sept années aujiaravant il avait reçu, par une belle nuit d'été, l'initiation à la doctrine spino- /iste. Il revenait de cette campagne de France qu'il a racontée avec une sinq)licité pittoresque, et qui s'était teiininée si brusquement, dans les défiles de l'Ar-

3^onne, devant la belle attitude d'une armée impro-

,^,^ PHILOSOPHIE HE C.OETIIE

2(^e sous les onhos de Dvuuounez le poMo avait du suivrcMlans ces tristes aventures de l anuec prussienne et du nu4)s des émigrés le duc de \\ennar, qui espe-

,ait naïvLe.it le eonclune jusqu'à l>ans dans une le e perpétuelle. Ce fut pour Goethe, après trois luo.s de lo^àîranees et d'iuuuiliatlons vivement ressenties, mi ,„H>s délieieuv (lue eo séjour au unlieu de la faunlle de Jae(d>i. Il V retrouva la el.arniante et hospitalière société d'autretois, le maître de la maison Icnijours ;.ai et animé, les sœurs hienveillantes et instruites h^ îils sérieux et donnant d«^jà des espérances, h's l^es belles, sincères, aimahles, faisant souvenir de leur mère, trop tôt disparue, et des heureux jours passes autrefois avec elle sous le rayonnement de son altectucux sourire. Des femmes distinguées connue la princesse Galit/in, des hommes supérieurs par leurs talenl^ ou leur caractère comme llemsterhuis, c.Mupletaient le cercle de lamille dans iecpiel (ioetlie revenait

prendre sa place.

Mais quehpie chose était changé. Us dix-sei»l années avaient séparé profondément Jacohi et Goethe, sans qu'ils s'en doutassent. C'est un des plus cruels étonnements que nous donne la vie, quand elle nous a tenus longtemps éloignés d'un ami, de nous le rendre si différent de ce (pie nous l'imaginions, si différent de nous-mêmes 1 Nous avons cru conserver iidèlement dans notre souvenir sa physionomie iikjralc; mais à notre insu cette image s'était contniuelloHient modili(V, altéire, sous l'impression des changements (pii se sont opérés en nous dans notre manière d'être ou de sentir. Cette image, (pu est notre œuvre, notre création, a suivi toutes les phases de

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notie dév(doppement intérieur. Nous l'avons associée à notie vie, nous avons reconstruit le [)assé lui-même à notre actuelle ressemhlance. Au h'rme de quelques années, la métamorphose est accomplie. Aussi, (juand l.'i réîdilé se rej)résente dev.uit nous nous soninies en quehpie sorte dé[)aysés dans nos souvenirs. L'ami de notre jeunesse s'est développé de son C(Hé à sa manière, suivant les circonstances ou les |)entes s(MMvtes de son esprit. Il peut arriver iiK'iiie que sa culture inlellectuelle se soit faite dans nm\ direction ahscdument contraire à la iKjtre. La surprise de la première heure est douloureuse, et souvent le coup est si rude que l'amitié n'en revient pas ; elle s'évanouit avec rimagc^ secrètement caressée. On ne parle ])lus la même langue, on ne s'entend pas. Il y a là quelqu'un que j'ai aimé autrefois; mais est-ce encore mon ami? Eh (juoi î il parle et je ne le comprends plus.

C'est un peu là l'histoire de cette seconde rencontre entre (ioetlie et Jacohi : ils ne parlaient plus la même langue. Jacohi s'était de plus eii plus détaché duspinozisme, qui ne l'avait un instant séduit (pie par son c()té mysti(pie. Depuis [)lusieurs aniK'cs d(''jà, il avait commencé à n'pandre autour de lui, discrèteuKMit d'ahord, celte doctrine du scntiincnt (iiefahl), à laquelle devaient se rattacher plus tard un développement important de la philosophie allemande, une génération d'écrivains et de penseurs, tous ceux, ou à j)eu près, qui voulurent S(; maintenir lihres en face de la philosophie transcendante, en face de Schelling et de Hegel, tels que les frères Schh^gel, Ancillon, Fries, (h; Wette, et hien d'autres, tous, avec des nuances diverses, admirateurs de Ja-

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cobi, (ju'ils îij)[M'l;ii(Mil avec (jnclcjnc ciiiphasc le Platon (le rAlleiiia^ne, (niand il en riait loiil au j>lns le J('an-Jac(jiu's Koiisseaii.

En 179'J, JacMïhi iTétait pas (Micorc paivcim à ce liant (l('«»iv trinllncncc phil()S()[)lM(jii(' et de direction des ànies ; mais il n'était plus s|»ino/isle, et son intelli^^ence laissait entrevoir dans ses claires et calmes protondeuis les premiers germes déjà organisés du système. J.es intuitions et les révélations du cu'ur lui paraissaient irrésistibles; il s'y contiait sans réserve, et ainsi se formait en lui celte doctrine (ju'il devait opposer plus tard avec nne douce et invincible énergie anx assauts du scepticisme et du jjantbéisme, deveims un jour les maîtres, les tyians de la patrie allemande.

Pendant (pie son aiu'ien ami se réfugiait ainsi dans les clartés intérieures du dogmatisme sentimental, Goetlu; s'(Hait développé à peu |)rès exclusiveuient, pendant ces vingt dernières annt'es, dans le sens de son réalisme scientili([ue, ou, pour |)arler un langage qui nous est plus fauiilier, dans le sens du naturalisme pur et simple, débarrassé de toute idée transcendante, A vrai dire, il ne s^'occupait plus depuis (piel(]ue tem|)s que de scienc(is positives, car des ouvrages aussi singuliers ({ue le Voucufe des Sept frères et le Grand Cophte ne jieuvent guère ètie cités à c(jté du Mémoire sur l'os inler maxillaire ou de V Essai sur la Métamorphose des piaules. Dans ses tristes loisirs du bivouac, pendant la camjuigne de France, il ne s'était occupé avec quelque suite (jue de ses expériences sur les couleurs. Il s'était distrait des longues stations sous la pluie et dans la boue en Cham|)agne, près d'une misérable llaque d'eau, en

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observant le jcMi d'un pbénomène d'optique. C'est dans celte disposition d'esprit qu'il arrivait au milieu de la lui Mante sociétc' de P(Mrq)eltort. léiièrement idi'aliste et seiiliuientale à l'image du maître. Il ne faut pas s'étonner si la j)remière rencontre fut un choc ass(^z nule entre les deux intelligences, devenues si contraires l'une à l'autre, malgré le souvenir persistant de l'ancienne amitié.

(Joetlie nous a conseivé les détails de cette rencontre, (pli mav(jue une date importante dans l'histoire de ses idées plnlosopbi(|ues. Il nous retrace son arriv(îe au château par un soir d'Iiiver, à la clarté des lanternes, la vive smprise de ses botes, la réception, (pii fut des plus amicales, les ju'opos de tout genre (( i\iw le revoir ('veille » prolongés fort avant dans la nuit, mais sur tout cela une teinte de tristesse patriotique, l'impression profonde d'un affreux silence (jui avait duré près de (fuatre semaines, et l'incertitude toujours croissante par le défaut absolu de nouvelles, termin(V par la calastro|)he. Les jours suivants, on chercha une diversion à ces douleurs publiques dans les discussions mcuales et litt('Taires. Les suji^ts ne manquaient pas: mais dès les premiers mots il devint tro[) clair que l'on ne s'entendait plus. La poésie grec- (|ue ne |)ut mém«» pas amener Goethe et Jacobi sur un terrain couunun. Iphigénie, Œdipe à Colone, restèwnl sans etfet. u La sainteté sublime de la tragédie grecque parut tout à fait insupportable à mon esprit, ex(»lusivement tourné vers la nature et endurci par une affreuse cauq)agne. » II ne put en écouter cent vers. Ses amis se résignèrent avec tristesse à voir ses sentiments si changés; on aborda, mais avec précau-

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tion, d'autres sujets sans plus de succès. La conversation hésitait ; elle ne fut jamais très liée et très a|)nrol'ondie sur les (juestions littéraires 4|iii snr^ireiil, parce (pron voulait éviter tout ce «pii nianii'eslail l'o|)position des sentiments. Soins iimtiles! il arriva un soir (pie la pln'loso|)liie fut mise sur le (apis, et l'opposition éclata.

La discussion l'ut vive, mais là au moins elle alla au Ibnd des choses, et les derniers voiles lurent déchirés. Dans les vifs récits rpi'il nous en a laissés, Goethe avoue (pi'avec sa passion ardente pour ce (pTil reconnaissait coimue naturel et vrai, il dut se |)erniettre hien des impertinences chocpiantes contre ce qui lui seudjlait être une fausse tendance, sans doute la doctrine du sentiment. Persuadé de son hon droit, il poursuivait son chemin « avec rin«;énuité <lu Unvon de Voltaire ». Il dut paraîtrez à la fois « insujïportahle et charmant ». Du reste il prit |)laisir à ces orageux déhats. Ses idées philosophicpics, qui ne s'étaient pas encore révélées à |lui-méme avec ordre, avec suite, sous de claires fonuules, gagnaient heaucoup à cette exposition, dans le feu de la controverse. Il lui venait en parlant des lumières nouvelles, et chez lui la verve (hi discours iuq)roviséétait particulièrement favorahle à l'invention; mais il ne savait |)rocéder que d'une manière dogmatique, il n'avait pas le d(ui de la |)olémique. Souvent aussi la conversation dans sa forme ordinaire lui causant un insupportahie ennui, il l'animait et la poussait hors de ses limites par de violents paradoxes. 11 portait alors sa pensée si loin et juscpi'à des consétpiences si extrêmes, qu'il seinhlait jouer le rôle {[\\ mauvais principe. Dès lorslaconver-

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satlon s'arrêtait : on ne |)ouvait plus admettre son ojMnion comme* sérieuse, |)arce(prellen'était pas solide, ni comme plaisante, parce qu'elle était trop dure. On finissait |»ar raj)peler un fanfaron d'impiété, un hypocrite retourné, et l'on faisait la paix^

Telles étai<'nt les soirées de Peuq>elfort. Comhien différentes de ces poétiques nuits d'autrefois, passées dans de longs et graves entretiens, où deux helles intelligences se sentaient vivre enseud)le dans une conunune |)enséeî Oue les teuq)s et les idées étaient changés ! Essayons de nous faire, d'après les indications (pie (ioetlie nous a fomnies sur ce second s(^jour chez Jacohi, en les complétant par s(^s correspemdances et ses entretiens, une idiM' de ceth' philosophie hardie (pii jeta un si grand lroul)le dans l'aiuiahle société de IVm- (M'ilort. Xe t(Mi(jns pas compte des exagérations et des paradoxes donKioethe s'accuse avec tant de honne foi ; ne considérons que les idées juincipales et l'enchaînem(Mit de ces id(''es.

Nous retrouvons dans les souvenirs de Goethe la conlirmation du plan que nous avons suivi pour l'expositio?! de sa philos(q)hie. Le point de départ de son ex|)osition, devant ses amis, fut pris dans ses études d'histoire naturelle. Personïie parmi eux ne pouvait conq)rendre la passion sérieuse avec laquelle il s'était attaché à de pareils ohjets, la métamorphose des plantes, le type ostéologique, l'analogie du crâne et de la vertèhre. « Personne ne voyait comme cette passion naissait des entrailles de son être. On regardait ses eflorts connue une erreur fantasque, on estimait qu'il

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