CHAPITRE VI
créatrice, afin qu'elles s'animent et qu'elles s'animent
de plus en plus dans leur vol mesuré Et, faisant
votre période, vous produisez dans les airs émus les fleurs diverses; vous imposez à la pierre, au fond de ses abhues, ses formes permanentes. — Alors, avec une audace divine, chaque chose s'efforce de se surpasser; l'eau stérile veut verdoyer, et chaque grain de poussière s'anime.... Bientôt s'éveille, pour contenqiler la douce lumière, une multitude aux mille formes, et vous êtes saisi d'étonnement dans les campagnes heureuses, premier couple d'amants ! — Bientôt s'épuise une ardeur infinie dans l'échange délicieux des regards, et vous recevez avec reconnaissance la plus belle vie, qui émane de l'être universel et que vous lui rendez. »
On dirait un hymne de Proclus. Il y a là comme un souffle d'inspiration mystique. Jouissons en artistes de cette belle poésie ; mais après ? Nous sentons-nous éclairés ? Qu'apercevons-nous à travers tous ces symboles? Ce chœur magique des forces qui se disperse à travers l'immensité, pour y répandre la vie sous la règle des lois et des nombres divins, représente-t-il l'activité aveugle du cosmos ou la cause vraiment cause, la raison active ? La question n'est guère douteuse, si l'on rapproche ces beaux vers de tant d'autres passages d'où il résulte que ce travail si brillant et si fécond de la nature n'est intelligent que par ses effets et pour qui sait en comprendre l'harmonie, non par son principe, qui est l'art suprême, mais sans le savoir. La technique divine de la nature est instinct, non pensée ; elle est souverainement incon*çiente d'elle-même. Rien de plus merveilleux que
rœuvrc de la création incessante, éternelle ; c*est toute une esthétique en acte : elle travaille en vue de l'unité, de la rè-le suprême du type, avec quelle variété de combinaisons ! Une sorte de ftmtaisie et de caprice y trouve même sa place. « La création, dit quelque part le poète philosophe, repose tout entière sur le dessin, sur la plastique. » Cependant le prnicipe divin qui travaille dans la nature n'est pas comme rartiste qui compose son œuvre d'après de claires idées, avec une conscience nette et précise du but qu'il veut atteindre. Il y a quelque chose d'aveugle et de fortuit dans les coups de son art. « U fjmt se représenter la nature comme un joueur qui, devant la table de jeu, crie constamment : au double ! c'està-dire ajoute toujours ce que son bonheur lui a donné a sa mise nouvelle, et cela à l'infini. Pierres, bétes, plantes, après avoir été ainsi formées par ces heureux coups de dés, sont de nouveau remises au jeu. Et qui sait si l'homme n'est pas la réussite d'un coup qui
visait très haut*? » .
A travers toutes ces magnificences de la poésie, que de nuages accumulés ! Quel amas d'épaisses ténèbres, ou quel vide sous ce voile étincelant ! On ne peut raéme se faire 'une idée nette de la manière dont Goethe conçoit l'ordre et la succesj^ion des existences dans l'univers divinisé. 11 semble parfois que pour lui, comme pour les platoniciens d'Alexandrie, la vie, la pensée, l'art suprême, descendent d'un premier principe dans le monde inférieur, dans la matière, qui ne serait que l'obscur-