CHAPITRE VII
PHILOSOPHIE DE GOETHE (sUITe). — SES CONCEPTIONS SUR LA DESTINÉE HUMAINE.
Les conceptions de Goethe sur les principes de la moralité et sur Tensemble de la destinée humaine sont en rapport avec res[)rit général de sa philosophie. La natures étant pénétrée, vivifiée par le divin, étant Dieu réalisé, la moralité la plus haute est l'infaillible effet de l'instinct, la révélation intérieure du principe divin rpii tend à mettre rhomme en harmonie avec l'univers. La moralité humaine repose, comme l'art, sur de grands instincts, sur un sentiment sérieux, profond, inébranlable de la beauté des actes, comme l'art repose sur le sentiment juste et délicat de la beauté des formes. Chaque vie humaine est une œuvre d'ai-t que chacun compose à son gré, d'après sa libre inspiration; mais de même qu'il y a des œuvres d'art dont le sentiment affecté ou absurde excite notre rire et notre pitié, ainsi il y a des existences manquées, dénuées de toute proportion, privées d'harmonie, en désaccord avec elles-mêmes, pitoyables ou ridicules, quand elles ne sont pas remplies de la plus triste ou
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de la plus criminelle dépravation. La moralité n'est, à proprement parler, qu'une forme de l'esthétique, — l'esthétique appliquée à la vie.
La véritable source de la moralité pour le genre humain est la contemplation des existences belles, nobles et héroïques. Un jour qu'on demandait à Goethe, à l'occasion d'une lecture de ÏAntigone de Sophocle, d'où est venue dans le monde la moralité : « De Dieu même, comme tout autre bien, dit Goethe; ce n'est pas un produit de la réflexion humaine, c'est une belle essence qui est créée avec nous, innée en nous. Elle existe plus ou moins dans l'homme en général; elle existe à un degré dans quelques-uns, elle est un don spécial de certaines âmes. Celles-là ont révélé par des actions ou par des doctrines ce qu'elles renfermaient de divin dans leurs profondeurs; leur apparition a par sa beauté saisi les hommes, qui ont été puissamment entraînés à les honorer et à rivaliser avec elles ^ » La plus haute leçon de morale est donc le spectacle de la vie d'un homme de bien qui nous inspire le désir de l'imiter; mais Goethe, avec son goût pour l'expérience, reconnaissait qu'il y avait une autre manière d'arriver à connaître ce que vaut la beauté morale, le bien. L'observation de la vie amène irrésistiblement à cette conclusion, que l'abandon de l'homme à ses instincts inférieurs, Tégoïsme, le vice, a pour conséquence la destruction du bonheur général et du bonheur particulier qui en fait partie. Au contraire ce qui est noble et juste ne peut manquer d'accroître le bonheur de tous comme celui de chaque