CHAPITRE VII iîi
dirait qu'il craint d'attendrir ou d'affaiblir le devoir, s'il nous incline à l'aimer. Il y a là un stoïcisme transcendant que la nature repousse. Schiller lui-même, sans doute sous l'influence de Goethe, exprimait une critique très Une à l'égard de cette morale trop scrupuleuse, dans cette épigramme célèbre : « J'ai du plaisir à faire le bien; cela m'inquiète. » — Goethe, d'un seul mot, rétablit la vérité morale, humaine en même temps. Son instinct esthétique l'avertit qu'il y a une lacune grave dans la doctrine de Kant. Il a compris que le devoir n'est pas complet quand on se l)orne à faire ce que la raison nous demande. 11 fîuit de plus le sentir, l'aimer. Faire son devoir en l'aimant est à coup sûr quelque chose de plus beau, de plus complet que de le faire simplement, durement, si je puis dire, sans émotion, sans goût. Il y a donc une l)erfection morale, sinon plus haute, du moins plus délicate que celle de Kant : c'est celle dont Goethe nous donne l'idée, et qui à la beauté abstraite du devoir conçu et accompli, ajoute la beauté vivante de la plus noble des émotions, celle du devoir non seulement conçu et accompli, mais aimé dans son accomplissement, même quand il nous déchire le
cœur.
La règle suprême de l'homme digne de ce nom est de conserver intacte la liberté intérieure. N'y laissons porter atteinte ni par les hommes, ni par les événements du dehors. Il y a en effet une double fatalité qui se déploie dans le monde et nous menace, celle qui vient de la société et celle qui vient de la nature. Défionsnous des vues mesquines et basses, des pn^ugés sociaux, des intérêts sordides que recommande l'ex-
PIIILOSOPHIE DE GOETHE
périence vulgaire, de ses petits raisonnements, qui peuvent, si nous n'y prenons garde, envelopper notre glorieuse et féconde activité, l'étoulTer dans un réseau tissu par la sottise humaine, Tarracher aux sommets Imnineux qu'elle habite, la réduire sous le plus humiliant niveau. 11 y a deux manières pour un homme qui sent sa valeur et sa force de s'affranchir de cette tyrannie des petites choses et des petites gens : les grandes actions qui font les héros, comme Napoléon, les grandes pensées qui font les poètes et les penseurs, comme Shakespeare et Spinoza. L'héroïsme n'est pas à la disposition de toutes les destinées. Il y a bien des cœurs héroïques que des circonstances inéluctables renferment dans la sphère de la vie privée, qui seront exclus à tout jamais du droit glorieux de se peindre dans leurs actes et de Riire à leur image l'histoire de leur temps et de leur pays: mais la haute culture intellectuelle est toujours à notre portée ; c'est peut-être le plus grand et le plus bel emploi de notre activité. On le voit, Goethe est sur ce point tout à fait Grec et platonicien. Il ne cesse pas de recommander l'exercice de la pensée comme l'acte par excellence. Par l'art et par la science, nous réalisons ce qu'il peut y avoir d'exquis et de divin dans une vie humaine. « Quand « vous vous serez pénétré de cette vérité : « Il n'y a de « vrai, de vraiment existant pour vous que ce qui rend votre esprit fécond, » alors observez le cours général du monde, et, le laissant suivre sa route, associezvous à la minorité. — Dans tous les temps, ce que le philosophe, le poète a préféré, c'est travailler en silence aux créations de son esprit; ce sera là votre sort, le plus enviable de tous. Vous jouirez par