Testament
PUILOSOIMIIE DE GOETIIK
milieux séjour de la terre de Dieu. » Connue philosophe, il se proclanie Tapotre de la félicité. Il reconiuiande la jouissance, il la déclare lé-itinie et y con\ie les hommes. « Vaste monde et large vie.... une pensée sereine et des intentions pures, » voilà sa devise. Il la traduit sous une forme poétique dans ces deux strophes de son Testament : « Les sens sont aussi un guide pour vous; si votre raison se tient éveillée, ils ne vous montreront pas d'erreurs. D'un vif regard observez avec joie, et d'im pas assuré et modeste marchez à travers les plaines de ce monde comblé de riches dons. Que votre jouissance soit modérée dans l'abondance des biens ! Que la raison soit toujours là, (piand la vie jouit de la vie! C'est ainsi que le i)assé cesse d'être éphémère, c'est ainsi que l'avenir est d'avance vivant en nous ; c'est ainsi que du moment présent on fait l'éternité. »
Mais quoi l la nature, si maternelle dans ses dons, ne nous les accorde pas toujours. Souvent, après nous les avoir montrés en perspective, elle nous les retire rudement au moment oii nous allions en jouir. Il est même des existences si déshéritées qu'elles n'ont jamais connu des choses humaines que les larmes, jamais le divin sourire. Qu(î dire de ces coups subits qui viennent dévaster une vie au moment où elle se croyait le plus florissante ! H y a bien des ruines déjà dans la plus courte vie et dans la plus heureuse. C'est surtout contre ces fatalités qu'il faut assurer notre indépendance. Il ne dépend pas de nous d'être frappés; il dépend de nous de maîtriser notre cœur. La douleur énerve l'homme, elle le diminue, elle lui enlève sa force, sa virilité, le goût de l'action et de la pensée.
CHAPITKE VII
Tuons en nous la douleur, j)our qu'elle ne tue pas tout ce (pi'il y a de grand en nous. Deux ressources nous sont données pour cela : réllécliir au peu que nous sommes dans la nature, et tendre tous les ressorts de notre liberté pour rester impassibles sous la catastrophe. Elevons notre pensée jusqu'à l'universel. Habituons-nous de bonne heure à l'idée des choses éternelles, à la contemplation de la Substance. Relisons les admirables conseils de Spinoza sur le renoncement. Pénétrons-nous de plus en plus de cette maxime que la nature n'a égard qu'à l'ensemble des choses, que toute personnalité humaine, (jue la notre, n'est que la plus éphémère éclosion d'un phénomène à la surface de l'inlini. Quand les ])ensées éternelles auront ainsi fait leui" séjour habituel de notre raison, que seront pour elle les accidents qui jettent dans le désespoii* les hommes vulgaires ou frivoles ? Un détail nécessaire de l'ordre universel, dans lequel la mort est l'aliment de la vie, dans lequel la loi toujours agissante de la métamorphose semble incessamment tout détruire pour tout renouveler. Et du moment que le sage aura compris cette loi divine, "il ne s'abandonnera plus à des lamentations enfantines sur ce qui doit être. Comprendre, c'est voir la nécessité des choses. Et quelle folie n'est-ce pas de se révolter contre ce qui ne peut pas être autrement qu'il n'est? Il sait bien qu'il n'est pas exempt lui-même de ce verdict universel de l'impassible nature. 11 s'y soumet d'im cœur aussi résolu que son esprit est clairvoyant et calme. Il dira avec le poète : « Ame du monde, viens nous pénétrer. Pour se retrouver dans l'infini, l'individu s'évanouit volontiers. Là se dissipent tous les ennuis, les chagrins, les
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brûlants désirs, les impatiences et les colères de la fou- ^rueiise volonté. S'abandonner dans Tinlini est une ineffable jouissance. » C'est la leçon que Goetbe a puisée dans la méditation de Spinoza et qu'il ne cesse pas de se répéter à lui-même pour fortifier son âme, et l'amener à ce degré idéal d'une beureuse impassibilité qui la laisse libre de faire sa tâche de cbaque jour au milieu des douleurs humaines, et de veiller uniquement au culte de son génie intérieur sans ([ue rien puisse l'en distraire et la troubler.
Nous n'avons pas à examiner couunent le poète transporta ces conceptions dans sa vie et s'efforça de faire* son àme à l'image de cette théorie. On l'a raconté ailleurs , avec une abondance de détails que ne comporte pas une étude pureuumt philosophique. On a dit sa hautaine indifférence, son calme inaltérable dans ses rapports avec les êtres charmants et passionnés qu'attirait le prestige de son génie souverain, sa résignation, du jour où il sentit la dwinité de son cerveau, à ne plus vivre que par lui et pour lui, cet égoïsme trop admiré, que les enthousiastes excusent par l'espèce de sacerdoce qu'il exerçait au nom de sa pensée. Nous n'avons, quant à nous, qu'mi goût médiocre pour ce coté un peu théâtral de la vie de Goethe que raillèrent, même alors, plusieurs renécrats de la religion du grand houuue, tels que Merck, Jacobi, Wieland lui-même à certains jours, et nous nous souvenons de cette violente apostrophe de llerder : « L'homme a-t-il le droit de s'élever dans cette région où toutes les souffrances vraies ou fausses, réelles ou simplement imaginées, deviennent égales pour lui, où il cesse d'être sinon artiste, du moms