‹ La philosophie de Goethe [microform]Chapitre 83 sur 140 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

homme? Nul ne songe à disputer aux dieux leur quiétude éternelle ; ils peuvent regarder toute chose sur cette terre comme un jeu dont ils règlent les chances selon leurs desseins; mais nous, hommes, et partant sujets à toutes les nécessités humaines, il ne faut point qu'on vienne nous amuser avec des poses de théâtre.... Tout cela, ce sont des inventions de notre temps. David chantait des hymnes, cela neTempèchait pas de gouverner son royaume. Que gouvernez-vous donc, vous? Vous étudiez la nature dans tous ses phénomènes, depuis l'hysope jusqu'au cèdre du Liban. La nature ! vous l'absorbez en vous, ainsi que cela vous plaît à dire. A merveille ! mais je voudrais bien ne pas vous voir pour cela me dérober le plus beau de ses phénomènes, l'homme dans sa grandeur naturelle et morale ! »

Ce jugement de Herder est terrible, et ce n'est qu'avec de grandes réserves qu'on pourrait l'appliquer à Goethe, mais avec quelle justesse impitoyable ne s'applique-t-il pas à toute une génération poétique de ses imitateurs serviles, déclamateurs et comédiens qui se sont crus dispensés des petits devoirs de la vie par le grand devoir qu'ils avaient à remplir envers leur pensée, et qui ont étalé, profané, déshonoré « le sacerdoce de l'art » sur tous les tréteaux de la littérature ! Comme llerder avait raison de les rappeler au sérieux, au sérieux sacré de la vie, sans lequel l'art lui-même dégénère en une misérable parade!

S'il y eut excès dans la stoïque attitude de Goethe devant les coups imprévus du sort, il en fut la première victime. Souvenons-nous de l'exclamation si touchante de Faust, lorsqu'au terme de cette longue

vie surnaturelle où il a épuisé, avec toutes les voluptés (le la terre, toutes les ambitions, toutes les joies de la pensée, il s'écrie douloureusement : « 0 Nature ! que ne suis-je un homme devant toi, rien qu'un honune ! Cela vaudrait alors la peine d'être né ! » Que d'efforts en effet dut coûter à Goethe sa prétention à l'impassibilité ! Mieux vaut être simplement homme. On veut échapper à la douleur, le peut-on en réalité ? On peut bien tendre les muscles de son visage, on peut commander à l'être physique : est-il bien vrai qu'on commande à son cœur? L'orage intérieur, coiiq)rimé au dehors, n'en est que plus terrible. Y a-t-il rien de plus navrant que cette scène qui se passe chez Goethe après la mort de son fils ? Ce (ils si clier à sa vieillesse était mort subitement à Rome le 28 octobre 1850. Kckermann, qui avait fait avec lui la première partie du voyage, l'avait quitté à Gênes pour revenir à Weimar, et apprit celte mort en route. 11 \a se présenter devant Goethe, qui l'a vu partir avec son lils et qui va le voir revenir seul. « Ne lui semblera-t-il pas qu'il le perd pour la première fois, au moment où il m'apercevra ? » se disait à lui-même Eckermann trend)lant. Il entra. « Goethe était debout, sans faiblesse apparente; il me pressa dans ses bras. Je lui trouvai une sérénité, un calme parfaits. Nous parlâmes de mille choses ; de son fds il ne fut pas dit un uiot. » Deux jours après, il dîne avec Goethe. « Nous avons causé de mon voyage.... Il m'a paru, plus silencieux que d'habitude; il semblait perdu en lui-même, ce qui n'est pas bon signe. » C'était le jeudi 25 novembre. Le lendemain, Goethe, toujours silencieux, tombe ma-

Page 1