‹ La philosophie de Goethe [microform]Chapitre 9 sur 140 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Dieu nous exauce. Oui pourrait décrire ce que j'éprouvai? Un mouvement soudain entraîna mon âme vers la croix où souffrit Jésus ; un mouvement, je ne puis mieux dire, parfaitement semblable à celui par lequel notre âme est conduite vers une personne absente et chérie, rapprochement sans doute bien plus essentiel et plus vrai qu'on ne suppose. C'est ainsi que mon âme s'approcha du Dieu incarné et sacrifié, et à l'instant même, je sus ce qu'était la foi. « C'est la foi ! » m'écriai-je, en me levant soudain avec un mouvement de frayeur; puis je cherchai à m'assurer de mes sentiments, de mon intention, et bientôt je fus convaincue que mon esprit avait acquis une force d'élévation toute nouvelle. Pour traduire de pareilles impressions, le langage est impuissant. Je pouvais les distinguer, avec une parfaite clarté, de toute conception imaginaire. Point de vision, point d'image et ])ourtant une certitude aussi complète d'un objet auquel elles se rapportaient, que dans le cas où l'imagination nous retrace les traits d'un ami absent. Quand le premier transport fut passé, je remarquai que j'avais déjà connu cet état de l'âme; seulement je ne l'avais jamais éprouvé avec autant de force, je n'avais jamais pu le retenir, jamais me l'approprier. Je crois du reste qu'une fois au moins toute âme humaine a ressenti ({uelque chose de pareil. Sans doute c'est là ce qui enseigne à chacun qu'il y a un Dieu. »

Depuis ce temps-là tout se pacifia et s'harmonisa comme par miracle dans cette belle âme. Elle ne craignait pas la mort, elle désirait même de mourir, mais elle avait le secret sentiment que Dieu lui laissait le temps de dégager de plus en plus son âme du corps et

de rapprocher de lui toujours davantage. La maladie fréquente et la l'aiblessc de sa santé aidaient à cette délivrance. Dans ses nombreuses insomnies elle é[)rouvait quelque chose de particulier. Il lui semblait (juc son àme pensait sans le secours du corps; elle voyait môme le corps comme un objet étranger et comme un vêtement. Elle se représentait avec une vivacité singulière le temps et les événements passés, et en prévoyait les conséquences. — « Tous ces temps sont passés; ceux qui les suivront passeront à leur tour; le corps sera déchiré comme vêtement; mais jnoi, que je connais si bien, moiy je suis et je serai! » Dès lors aussi, elle avançait toujours dans les voies mysticjues et nc^ recula plus; ses actions furent toujours plus en harmonie avec l'idée qu'elle s'était faite de la perfection; elle trouva tous les jours plus facile de faire ce qu'elle croyait juste et bon. Elle se souvenait à peine qu'il y eut une loi, un devoir, que quelque chose lut couuuandée; rien ne s'offrait à elle sous la forme d'un ordre ou d'une obligation; c'est un penchant qui la guidait et (jui la menait toujours bien; elle s'abandonnait en liberté à ses sentiments, et la contrainte lui était devenue aussi étrangère que le

repentir.

Telle était l'extraordinaire personne qui devait s'emparer pendant toute une année de l'imagination et de î'àme du jeune Goethe. L'impression fut si vive que longtemps après que cette iniluence mystique fut évanouie, Goethe en retraçant les souvenirs qu'il en avait gardés semblait ému. Émotion de l'imagination peutêtre, mais qui ressemble presque à celle du cœur! — S'il faut tout dire, ce qui nous gâte un peu cette

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