PROMÉTHÉE
Nous croyons être fond.' à .lire, d'après los preuves „„e nous on avons données, que Goethe a sa plnlosopl.ie, si To.. ne réserve pas exclusivcu.ent ce u.ol a un doLnnatis.ne réguli.-r. approfondi, qu. n était n. dans le teuq.éra..>ent du poète, ni dans ses n.lenlions. Si la philosophie n'est pas uéeessaueH.enl eu'conserito dans une fin-nie systéu.ati.p.e, si elle est aussi hi... une u.anière d'être originale et i.ersonnelle de l'intelligence vis-à-vis des choses, une laçon individuelle de voir la réalité, pourvu .p.e cette manière d'être et de sentir ait une certaine élévation et que cette vue des choses soit suflisaui.ncnt eo.nprehensive, qui mieux que Goethe, parmi les grands esprits du dix-neuvième siècle, mérite d être considéré comme un esprit philosophiqu.. pour ses alhnilés intellectu.>lles av.-c <les penseurs tels (|iie ^l»no/.a. pour son univers,>lle aplilu.le. pour 1 ardeur de ses recherches et la hardiesse de ses c.mcei.t.ons sur los origines et les lois des êtres ?
« Tu es né pour donner i. la réalit.- une forme
poétique, » lui disait un jour Morck, un do ses meilleurs amis, un de ceux qui Font le mieux connu et le moins llaUé. « Ta tendance, ta direction inévitable est de transformer la réalité en poésie, la nature en ait. » C'est peut-être le mot le plus juste (jui ait été dit sur le «(énie de Goethe. Là est véritablement le lien enlie les deux parties de sa vie qui send)lent d'abord si profondément distinctes, entre les deux hommes que Ton s'étonne de rencontrer en lui, l'artiste et le savant. Il semble qu'il y ait une opposition ladicalc entre ces deux formes de l'activité intellectuelle : l'une (pii pour avoir le secret de la vie commence par la détruire, (pii pour analyser la pièce maîtresse de l'or^^anisiiM» en comj)rime le jeu et . en décom|)ose les mouveuients, ([ui dissout l'ensemble vivant j)our le couq^rendre, (pii, en isolant les parties, en i'(Miq)t riiarmoiiie et en mutih^ fatalement la beauté; — l'autre cpii tend en toutes choses à l'ensemble harmonieux, à la synthèse» vivante, (lui essave de retrouver j)artout la force s(M'rète, la vie des choses, à l'eproduire la forme idéale des (dqets, la beauté j)lastique de chaque corps et de chacjue fi«];ure. A de bien rares exceptions près, ces deux tendances se rencontrent isolées et dans des esprits très difîérents. Kl les se montient à nous unies et réconciliées dans Tioethe. 11 a senti de très bonne heure, dans les calmes profondeurs de son àme, la fascination de la natuie. 11 a obéi à l'attrait vainqueur, mais en le faisant servir à son dévelop|)ement poétique, à la culture secrète de son ^énie intérieur. 11 a mis de l'harmonie dans ses facultés en les subordonnant à un but unique : expliquer le monde par la science pour
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mieux lo roproduirc pai l'art. La poésie, enett'et, iTest pas seulement pour lui une œuvre d'insj)iration tout intério!H-e ni de fantaisie pure : son ambition la plus haute est de s'insj)irer de la réalité pour en lixer la brillante et mobile ima^'e dans les lormes plastiques de son j^'énie. Lui-iuème déclare que la beauté de la nature l'invite et le disj)ose à la production. « Celui à qui la nature connnence à dévoiler son mvstèrc; éprouve un attrait invincible j)our l'art, son plus digne interprèle. » C'est dans le même sens qu'il dit ailleurs de sa poésie qu'elle est éminemment objective, marquant pju' là que la source en est dans la réalité vivante, — (pie ses principales œuvres (»stliéti(|ues sont le dernier résultat, le terme de l'évolution d'une idée philosophique éclose dans l'observation des phénomènes et de; lems rajiports , parveinie dans l'art à sa forme suprême, — eidin (pie sa pensée scientifhpie, enivré(» de ses contemplations, ne trouvait (jue dans la poésie son apaiseuKMit et sa délivrance.
On peut juger, d'après cela, en quel sens il faut entendre la création poétique chez Goethe. Par l'étude constante» de la nudité, par la contemplation des lois générales, par la méditation des grands problèmes, il remplit sa [)ensée (h; faits, de lois et d'idées scientifi(pu's; mais ce travail assidu et ces vastes connaissances n'étouffent pas la réclamation énergi(|ue des facultés créatrices ; c'est maintenant à leur tour d'airir. A un jour donné, dans une heure privilégiée d'émotion poéti(pie, cette masse confuse de détails, cette uuiltitude de notions générales, non liées entre elhs, s'ébranle. Une conception esthétique apparaît, obscure
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et vague d'abord, puis se déterminant et se précisant de plus en plus, s'emparant de cet amas de phénomènes et de problèmes enfermés dans chacun d'eux, élinnnant les uns, recueillant les autres pour les relier dans un ensendjle, imj)osant à toutes ces notions isol(';es une direction g('nérale, un centre déterminé, une forme, — en un mot, les organisant. Quelque type caract(Tistique, choisi par le poète, fera l'unité de l'œuvre, lui donnera son nom. Le but le plus élevé de l'art sera atteint, si un grand intérêt, un sentiment bumain et puissant domine rensend)le et attendrit ce drame des idées pures en y mêlant quelque chose de l'hounue. C'est alors que l'on jieut dire que l'inspiration a fait s(Mi œuvre vraiment divine; elle a créé la \ie dans ces lormes inertes. Tout avait déjà pris un corps, une ligure; tout maintenant va s'animer pour une existence i(l(''ale à la fois et nielle. Heureuse l'œuvre ainsi con(;ue dans les régions les plus hautes de la peïisée, et dans laquelle a passé, avec le frisson sacré du poète, la palpitation immortelle de la vie! L'émotion de la foule humaine s'attache à de pareilles (Buvres et ne les (piitte j)lus à travers les siècles.
11 y a donc une interprétation nouvelle, en un sens, à donner de cette poésie, à la fois savante et inspirée, (jui rappelle à plusieurs égards l'inspiration alexandrine. Nous essayerons de montrer par quels liens l'invention poétique de Goethe se rattache à sa philosophie générale. Ce serait assurément ne rien comprendre à son génie que de ne pas marquer, parmi les sources les plus hautes et les [dus actives de son inspiration, cette métaphysique de la nature qui occupe les sommets les plus élevés de son esprit, il nous a
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paru iiitôrossant (le ivmonter aussi loin quo possible vers ces Imutcurs, jiisciirà la source (p»i eu jaillit. Nous allons maintenant descendre avec elle la pente par où elle se préci[)ite, la suivre dans son cours varié, montrer comment elle se répand à Ilots pressés et se dislriluic dans riruvre imuieuse de Goethe, communiciuant à certaines parties de celte (euvre (picl([ue cliose de cette limpidité froide et de cet éclat presque dur des sommets ^lacés d'où elle descend.
La i)hilosophie de (ioethe s'exprime de deux luanières dans son leiivre poéti(pie : d'abord par la conception de certains types qui sont des idées autant que des personna^-es dramati(]ues, puis par la tentative plusieurs fois répétée de traduire sous forme de syud)oles et d'alb-oiics les théories les plus savantes et les plus abstraites. Nous examinerons couunenl il s'est inspiré des notions qu'il s'était formées sur la nature, (pielle inllueiu'e son -énieen a ress(Mitie, (pielles traces de ses méditations et de ses recherches scientîti([ues se sont imprimées au cœur même de sa poésie, particulièrement dans le second Faust. Mais, h)ut d'abord nous voudrions dé^a-cr et mettre en lumière ridée ]diilosophi(pu' (pii a présidé à la lormation de ces types chers au poète, Prométhée, Faust et Méphis-
tophélès.
Un fra^-ment anti<|ue, le Promctkce. fut la première révélation publi(pie de ce spinozisme poétique qui déjà se formait dans son esprit. ï/ouvraj^^e fut conq)osé vers 1775, au retour de ce fameux voyage du Rhin, où le jeune voyageur s'était aventuré de gaieté de cœur h la suite des triomphes équivoques de Lavater, et, d'où il était revenu avec des préventions très fortes
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contre la religion du pieux prédicateur, mélange d'intrigues et de mysticité. Ce beau fragment semble être le contre-coup immédiat du désenchantement de Goethe à l'endroit du christianisme sentimental, et de sa ferveur spinoziste, ravivée, entretenue par Jacobi dans la solitude de Pempcifort. On dirait que le jeune poète s'essaye à la résistance contre les tyrannies mystiques qui ont pesé un instant sur le libre essor de ses facultés créatrices. « Je nu) séj)aiai mcnic des ^//V//.r, nous dit-il, à la manière de Prométhée... La fable de Prométhée devint en moi vivanh", p\ coupai à ma taille la robe antique du titan, et, sans autres méditations, je commençai à écrire une jiièce dans b'Kpielle est rejuésenté le mécontentement (pie Prométhée provo(]ue cluv. Jupiter et les autres dieux en foriii.nit les honmies de sa proj)re main, en les annuant \n\v la faveur de MincM-ve et en fondant une troisième dyn.islie. Et vfTitablement les dieux (pii n'gnaif^nt abjrs avaient tout sujet de se plaindre, j)arce qu'on [muvait les consid(''ier comme des intrus, injustement établis entre les tit;ms et l(«s hommes.... La mytludogie grecque présente ainsi une richesse inépuisable de symboles divins et humains.... Cependant l'ich'^e titanique et gigantesque d'un assaut livré au ciel ne fournil îiiicun élément à ma poésie. 11 me convenait mieux de retracer celte r(''sistance paisible, plastique au besoin, patitnite, qui n^connaît la puissance supérieure, mais qui voudrait s'(''galer à elle '. »
La mythologie grec(|ue lui fournissait ainsi fort à |»i'opos un des plus poétiques symboles par lesquels