CHAPITRE IX
directe, le symbole fra!>spnreîit. Entre la nature et riiorame, tout intermédiaire prétendu divin doit disparaître; la raison dissipe ces fantômes, fils de la nuit et de la peur. Si ce n'est pas là la pensée môme de Goetlie, nous nous sommes bien mépris.
(jii'on relise, pour s'en convaincre, quelques-unes des brillantes apostroplies de Prométhée, quand il refuse l'offre qu'on lui fait de partager reuq>ire :
« ruoiiÉTiiKE. — Les dieux veulent j)artager avec moi, (^t j'estime que je n'ai rien m partager avec eux. Ce que j ai, ils ne j>euvent le ravir, et ce qu'ils ont, je consens qn ds le gardent. Ici le mien, là le tien, et de la sorte nous sonunes sépares.
« ÉriMKTuÉE. — be tien, «pie comprend-il? '< PnoMKTHÉE. — Le cercle que renq)lit mon activité. Ilieii au-dessous et rien au-dessus.... »
Et lorsque Mercure, irrité de l'arrogance du titan, s'écrie : « Misérable! parler ainsi à tes dieux, aux dieux infinis! » Prométliée répond fièrement :
« Les dieux! je ne suis pas un dieu, et je me crois
autant que vous. Infinis?... Tout-puissants?... Que pouvezvous donc?...Pouvez-vous resserrer en balle dans ma main lo vaste espace du ciel et de la terre? Pouvez-vous me sépnrer de moi-même? Pouvez-vous m'étendre, me déplover en un monde?
'< MEncuRE. — Le destin!
'Prométhée. — Reconnais-tu sa puissance? Moi aussi ! va, je ne sers pas des vassaux! »
Mmerve, la bonne conseillère, veut apaiser cecourloux d une âme libre révoltée contre les puissances
l'IIILOSOPHIE DK (iOETHE
qui prétendent mettre une borne à son or{j;ueilleuse liberté; tous ces conseils sont vains :
« Minerve. — Ta liainc est injuste! Les dieux ont reçu en partage la durée et la puissance, et la sagesse, et l'anioui'.
(( Prométhée. — Mais ils n'ont pas seuls tout eela. J'ai comme eux la durée! Nous sonunes tous éternels!... .le ne nie souviens pas d'avoir connnencé; je ne nu^ sens point destiné à linir, et je ne vois pas la lin. Je suis done éternel, car je suis!... Kt la sagesse.... (// conduit Minerve auprh (lea statues). Considère ce iront! N'est-ce pas ma main qui l'a modelé? et cette forte poitrine, connue elle se porte au-devant du péiil, ([ui l'assiège de tous cotés! (i/ s arrête auprès (V une statue de femme). Et toi. Pandore, vase sacré où re[)osent tous les dons (jui eluninent sous le vaste ciel, sur la teire immense, tous les sentiments (pii m'ont à jamais vivifié, ce ipii m'a versé le soulagement sous les Irais ombrages, ee ([ue le soleil amoureux lit jamais éelore en mon sein de joies printanières, ce (pie les tièdes ondes de la mer y répandirent jamais de tendresse, et toute pure clarté eéleste, toute paisible volupté del'àme (pie je goûtai jamais.... tout cela, tout, ma Pandore! »
Lisons surtout b^ célèbre monologU(» (pii termine le drame en lui doimant son vrai sens. L'importance bistorique de ces stropbes nous lait un devoir de les citer entièrement dans bnu' superbe insolence :
« 0 Jupiter! couvre ton ciel de nuages, et, comme l'i^nl'ant (pii abat les tètes des cbardons, exerce-toi sur lesc^lu'nes et sur les cimes dt^s montagnes; il faudra bien pourtant fpie tu lîiissesdeb )ut ma terre et ma cabane (pie tu n'as point bâtie, et mon foyer et sa llannne ipie tu m'envies. — Je ne connais rien sous le soleil de plus pauvre (pu' vous autres dieux! Vous nourrissez misérablement votre majesté d offrandes et d'encens, et vous sérier réduit> à
c.HAIMIHE IX
mourir de faim, n'étaient les enfants et les mendiants, j)auvres fous «jui se repaissent d'espénmces. — Quand j'étais enfant et dans la détresse, je tournais vers le soleil mon œil égalé, comme s'il y avait eu par delà une oreille ])our entendre ma plainte, un cœur comme le mien j)our compalii- à l'allligé. — Qui me vint en aide contre l'orgueil des titans? Qui me sauva de la mort, de l'esclavage?... N'est-ce |)as toi, ti num coMir? n'est-ce pas toi (|ui as tout fait? Dans ton illusion, jeune et bon, tu rendais de ferven- Ics actions de gnk'es au donneur de là-baut! — Moi, t'Iion(M'er!... Poui'((uoi?... As-tu jamais apaisé les douleurs de roj)|»rimé? As-tu jamais essuy(' les larmes de l'affligé? Qui ma forgé un c(eur dliomme? N'est-ce pas le temps toutpuissant et le destin éternel, mes maîtres et les tiens? T'imaginais-lu peut-être (pie je dusse baïr la vie, fuir dans les déserts, [)arce (pie toutes les Heurs de mes rêves n'ont |>as donné leurs Iruits? — Ici je m'occupe à créer desliommes à mon image, une race (pii soit semblable à moi, pour souffrir, pour pleurer, pour jouir, — et te dédaigner, — comme moi! »
Voilà certes de brillants morceaux lyriques; mais il ne faut pas se méprendre sur le caractère de ces fragments, ils n'ont (ranti(pie jien absolument que b; titre ^V'néral s(ms lequel ils sont réunis et le nom des personnages qui s'y succèdent. Ils sont tout modernes d'accent et de pensée. Nous ne reconnaissons jdiis ici le titan mytbologique, le Prométbée grec; nous ne sentons plus ici la terreur sacrée que commimi(pie au spectateur l'émotion profonde du vieil Kscbylc. Qu'cm ne s'y trompe pas, le drame d'Eschyle n'est pas le drame pbilosopbique de la pensée qui s'éveille de son oppression et de la liberté qui s'affiancbil : c'est un drame tbc'ologique dont les dieux
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sont lès acteurs et dont lo sujet vé.ilablo est n.m pas la révolte (le l'Iunnanité contre les puissances célestes, .nais une lutte entre les iuuuortels, une con.pel, .on de pouvoirs entre un dieu subordonne luenla.teur i,„ ' uient d'une race nouvelle, la race des l.onunes et le roi de rOlympe, qui, n.aitre de la vie ne peut
la laisser suiprendrc par un autre, sans chatu.- 1.. sacrilège. Le grand vaincu de Jui'it^''" "" "'« 1»''^ ' ';;"."rite du u.aître et ne conteste pas sa victoire La 1 uissance et la Force, ministres aveugles de la .-oler.. rovale, en l'encliainant à son rocher, lui ont lro|. bien prouvé qu'on ne résiste pas à Jupiter, et, co.nme .1 convient à un dieu vaincu, calme même dans sa colère, il subit la dure loi qui lui est faite. Sa seu e vengeance est d'inquiétei' l'orgueilleuse prospérité de JupUer par des prédictions sinistres, et d agiter dans de vagues et sombres paroles l'espoir des revo utions prochaines. Représentant d'une dynastie decbue il se console en annonçant des chutes de races royales, des avènements nouveaux. « Souverains d hier, s ecrie le captif enchaîné, vous régnez à peine, et vous vous crovez dans une forteresse inaccessible aux revers ^e aais-ie pas que de là deux rois sont déjà tombes? Le troisième, celui d'aujourd'hui , je verrai aussi sa chute : elle sera honteuse et prompte. « 11 n'est pas insensible pourtant; même dans sa fierté résignée, il lui échappe une plainte.
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« Prométhée.
« Mercure. — « Prométhée toute chose. »
— Hélas !
C'est là un mot que Jupiter ignore.
— Le temps est un maître ({ui enseigne
Ce <jui le rassiue, ce n'est pas 1 inijmissaïKe de Jupiter, son maître et celui du monde pendant de longs siècles encore», c'est sa propre immortalité :
(( Ni j>ai' violence ni par artifice, Jnpitei" ne m'amènera
jamais à parler avant d'avoir relàclié mes liens 11 ne
fléchira pas ma constance; je ne lui dirai pas (pii doit le
taire tondjer du trône Être maltraité de son ennemi n'a
lien d'étrange. Qu'ainsi donc soient lancés contre moi les traits emnammés de la Tondre, cpie l'air s'éhiaiile aux rou- K'ments lUi tonnerie, au sontïle impétueux des vents; que la terre soit arrachée de ses l'ondeinents et les flots de la mer lancés dans les i ouïes du ciel; que l'irrésistihle tourhillon de la nécessité emporte mon cor[)s au i'ond du noir Tartare; quoi qu'il arrive, je ne puis mourir. »
Tel est le vrai Prométhée, figure légendaire placée sur les contins des cosinogonies antiques, par delà l'histoire, à la limite des siècles qui séparent l'âge du chaos de la formation du monde, à cette époque mythique où les puissances célestes, encore mal définies (ians leurs droits réciproques et leur autorité nouvelle, se disputent l'empire du monde et de la vie*. Tout le drame d'Eschyle est plein de l'àme religieuse du temps et du poète. Sans doute les sympathies du spectateur sont contre la violence mystérieuse de Jupiter : elles sont pour la douleur et le courage de Prométhée, et il semhlc d'ahord que ce soit là presque un effet impie ohtenu par l'art ; mais qu'on y réfléchisse : Jupiter est un roi nouveau, un usurpateur. Le droit ancien, la
t. Consulter sur les diverses interprétations et le sens véritable du Prométhée d'Eschyle les belles études de K. i^atin sur les Tragiques grecs.
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212 PHlLOSOriUE DE (;OKTIIE '
lécrilimité dynastique sont vu faveur doSatun.r et d.s TUans. En ^e déclarant pour Prométhée, Eschyle se rattachait au droit antique; il remontait aux or.gmes de la dynastie céleste; il protestait à sa manière con- Ire le droit moderne (|ui n'était à son sens (pi une usurpation consacrée par la force. Plus tard, quand le destin a parlé, quand Prométhée lui-même a lait sa soumission en révélant à Jui)iter le secret cpi il Lent de sa mère Thémis et lui permet ainsi d échapper a la fatalité, Eschyle se soumet avec son héros, il accepte l'ordre nouveau des choses divines, et célèhre avec mamiificence, dans Prométhée délivré, la réconci lation des dieux. Cestqu Eschyle n'est pas seulement le plus grand poète; avec Hésiode, il est le grand theo- Lnen de l'antiquité grecque. Sa trilogie de Prome- Ihêe n'était rien moins, aux yeux des Grecs, (pie les archives sacrées des révolutions célestes, des avènements et des chutes de dynasties divines. Le drame porte encore chez lui le signe de son origine hiératique. Il est sorti du temple, et il en conserve 1 ineffaçahle caractère. Issu des théogonies antiques, il en a retenu la solennité et la terreur. .
Comhien différent est le Prométhée moderne, celui de Byron, celui de Shelley, celui de Goethe 1 Ici c est un Prométhée philosophe, qui n'a plus rien d'antique ni de religieux, et dans lequel chacun de ces grands poètes a cherché à retracer le modèle qu'il portait en lui Le Prométhée de Byron, dans une pièce celehre de ses Mélanges, c'est l'homme en lutte avec la destinée, en triomphant par rindomptahle essor de sa Iiherté, rompant cette trame et ces pièges du sort dans lesquels les faihles seuls restent ca|)tifs, se faisant a