PREFACE DE LA TRADUCTION FRANÇAISE
sur plus d'un des postulats fondamentaux de celle-ci ; mais je n'ai pas cru devoir leur opposer d'autres doctrines, qui peut-être auraient paru non moins discutables que la sienne. Je me suis efforcé avant tout de le comprendre et de le faire comprendre aux lecteurs, conformément à la devise des deux grands hommes qu'il aimait et suivait le plus, Spinoza et Gœthe. Gela m'a paru, outre la meilleure méthode à employer, un devoir de respect que m'imposait mon admiration pour un adorateur du vrai aussi sincère, aussi désintéressé et aussi héroïque que se montra Taine dans tout le cours de sa vie.
Je nourris l'espoir que mon étude pourra, tout au moins, aplanir la voie à une critique qui, sans rien enlever à Toriginalité du génie de Taine, le placera sous le véritable jour où il convient de l'envisager, dèms le milieu intellectuel où il se forma, et dans le groupe des penseurs contemporains auquel il appartient. Je regarderais mon travail comme non dénué de toute utilité, hi, des divers points d'examen vers lesquels doit s'orienter une semblable critique, j'avais pu en faire ressortir nettement un au moins, mais qui est d'une importance capitale : le contraste qu'opèrent entre eux, dans le fond de la pensée et de Tart du philosophe français, son intuition métaphysique et poétique de Tunité vivante des choses, en laquelle il se rencontre avec Spinoza et Gœthe, et la forme logique et systématique de l'intelligence française, dans laquelle il en jette et en modèle le contenu idéal. Un autre point que j'ai voulu établir dans mon livre, c'est la correspondance, indéniable, à mon avis, entre cette duplicité d'éléments et de pro-
cessus mentaux, particulière à l'œuvre de Taine, ^t celle, démontrée par Thistoire de la philosophie moderne, de ses directions principales. Elles sont marquées, surtout au xviii* siècle, Tune par les écoles germaniques, l'autre par les écoles françaises, et leurs lignes opposées se croisent dans les divers 'Courants de la pensée et de la littérature conteacûporaines, auxquelles l'esprit de Taine s'ouvre de toutes parts. La constatation de ces deux points, qui me paraissent fondamentaux dans une étude historique et psychologique de son œuvre, donne la base de tout mon travail.
Ceci dit, il ne me reste plus qu'à signaler aux lecteurs les appendices dont l'édition française de mon livre s'est enrichie. Les deux premiers sont la reproduction, gracieusement autorisée par M™® Taine, des notes Sur les éléments derniers des choses, les dernières pages que Taine ait écrites (elles ont paru dans la Bévue philosophique du mois de juillet iBgS), et des curieux et superbes sonnets dédiés par Taine à ses chats. Le troisième est une série d'observa lions que notre éminent critique de l'histoire de Tart, M. le professeur Adolfo Venturi, a faites, sur ma demande, au sujet des critériums esthétiques et historiques appliqués par Tauteur de \di Philosophie de l'A rt et du Voyage en Italie, plus spécialement dans ee dernier ouvrage. La liberté des jugements critiques qui y sont exprimés ne peut en rien porter atteinte à l'estime profonde que M. Adolfo Venturi professe, eomme moi-même, pour la hauteur du talent et pour la valeur de l'œuvre du grand écrivain français.
Rome, le it> janvier 1900. G. B.