DE L'ÉDITION ITALIENNE
Le but de ce livre est d'exposer et d'examiner les principes sur lesquels est fondée la doctrine d^Hîppolyte Taine, et la méthode qui la dirige. Le jugement critique que je voudrais suggérer ici au lecteur exclut toute considération en dehors de celle des conditions historiques dans lesquelles s'est développée la pensée du philosophe français, ainsi que de la nature et de la forme d'esprit qui l'ont produite. L'étude seule de toutes les données de fait qui nous l'expliquent, qui nous aident à en comprendre l'organisme et nous la révèlent dans tontes ses parties, peut nous faire apparaître son œuvre sous ses véritables proportions. Celle-ci, n'ayant d'autre terme de comparaison qu'en elle-même, nous montrera ainsi, en même temps que ce qu'elle renferme d'élevé, de durable e* de fécond, ce qu'ail y a aussi en elle de défectueux et d'exclusif, de contradictoire, d'artificiel et de moins vrai.
Voilà ce que je me suis proposé ici. Pour y arriver, je me suis toujours efforcé de placer la figure intellectuelle du penseur et de l'homme sous la lumière où nous la présente le tableau historique de la culture contemporaine, dans lequel elle occupe une des premières places. Si je suis parvenu, cotame je le souhaitais, à faire voir que les motifs, les intentions inspiratrices du génie et de Tart de Taine ont répondu et répondent en grande partie encore aux exigences intellectuelles de notre temps ; qu'il reste encore dans sa doctrine, la part faite à ce qu'elle offre de trop systématique, une assez grande portion de vérité pour servir de semence à d'autres moissons plus fécondes de la culture moderne, je croirai n'avoir pas fait un travail inutile.
En désaccord sur plus d'un point avec la foi philosophique de Taine, convaincu que le positivisme d'Auguste Comte a le tort de n'avoir été, lui aussi, qu'un système comme tant d'autres, d'avoir formulé, sans en fournir les preuves, cette négation de la possibilité de la métaphysique que Kant avait, au contraire, entrepris de démontrer, je crois néanmoins que c'est un grand mérite de Taine d'avoir dépassé, par la génialité de ses analyses psychologiques et historiques, 'la valeur et la portée de ses théories.
Chez lui, l'artiste et l'homme complètent toujours, et corrigent assez fréquemment le raisonneur et le dialecticien.
Rien ne pourrait nous prouver aussi vivement que 1,'exemple du génie de Taine, combien est vraie la conception de l'unité d'organisme des faits historiques, de laquelle il part. Son œuvre de pen-
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seur et d'artiste sort et s'alimente du fonds de toute la culture contemporaine. Foncièrement française d'empreinte, elle est ouverte à tous les germes d'idées et d'inspiration qui lui sont apportés par d'autres peuples, par d'autres traditions et d'autres habitudes d'esprit et d'école. Nul plus que lui ne dément, par le fait, les vieilles formules dans lesquelles s'enferment encore aujourd'hui — et ils sont nombreux — tous ceux qui croient ingénument qu'on peut établir l'histoire de la philosophie sans regarder au delà d'elle, en déduisant un philosophe de l'autre, en ne cherchant l'œuvre entière de chacun que dans de purs concepts abstraits, de pures et arides affinités logiques. Ces gens-là ne s'aperçoivent pas qu'en procédant ainsi ils ne nous donnent de cette histoire qu'un facteur unique, et le moins vital de tous.
Talent varié et des plus féconds, Taine se prêtait à être envisagé sous beaucoup d'aspects. Celui que j'ai voulu ici mettre surtout en relief me permettait d'étudier moins ses œuvres une à une et les détails de sa doctrine que « la pensée philosophique » de l'écrivain, considérée sous une sorte de point de vue central dont dépendent celles-là, divisées par groupes et par matières, selon les diverses régions d'idées qu'il a parcourues. Et notons-le : l'ordre de ces groupes, en nous donnant l'ordre intérieur dans lequel se développe sa doctrine, appliqué aux diverses parties de la philosophie, répond à son activité extérieure d'écrivain dans le temps. Cette activité a plusieurs périodes. Elles s'étendent depuis les œuvres de jeunesse, où sa pensée, déjà complète, s'exprime sous une forme intuitive puissante qui atteint sa plus haute
lO LA PHILOSOPHIE DE fi. TAIKE
expression dans Vl/isioire de la Littérature anglcàse, jusqu uiix œuvres de Tûge viril et de la pleine matih riU^ où il la traduit sous forme doctrinale, méthodi- <iue, en traitant de la psychologie et de la philosophie de rarl,el Tappliquc, avec un admirable effort, à l'étude lie la l'rance moderne. On comprend qae, dans im tel plan d'ex|vosilion critique, les InTes de Taine qui ont <4é Toi^jet de 1 examen le plus étendu sontccBx qui nous riMident le mieux sa pensée {khilosophiqne dass ses pivmiers développements et sous ses formes les plus caractéristiques. Néanmoins, parmi les livres his* toriques, celui sur les Oriyines de la France eonlrmporaines qui lui coûta plus de vingt années de rvcherches et qui est son œuvre capitale, exigeait m examen spécial. Cela tait, il ne restait plus qu'à moftlrei\ vHiliv lu liiTure moitié de Thomme, les idées que l'écrivain, moraliste el obser>ateur, avait siir le sens lie la vie, sur la nature humaine et sur la société. i^est l'objet de la dernière partie.
Jai commencé à écrire ce livre j«u de temps api^ la mort de ïaine, survenue le ."> mars 1893. Je ne regrette pas que des raisons indépendantes de wêêêl volonté m'aient empêché de l'achever plus tôt. J'ai pu ainsi faire usage, pour mou travail, de tout ce qu'oa a publié dan-s l'intervalle sur l'écrivain français, aussi bien des articles qui ont paru après sa mort dans les journaux et les revues, — je citerai, entre autres. l'article du vicomte Melchior de Vogiié, publié daas le Journal des Débals du 6 mars 1893 1 . — que des deux importants discours prononcés à TAcadéflaie française, le 7 février 1895, par M. Albert Sorel. son
1 Rqiroduit «ians h* voluiii».' «le Tau leur intitulé ; Devtinlle Sièvle.
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successeur à son fauteuil, et par le duc de Broglie. Quant aux livres proprement dits,^eux seulement ont été, jusqu'ici, consacrés à Taine : le solide et consciencieux ouvrage de M. Amédée de Margerie (1894), et Tétude de M. Gabriel Monod dans son volume intitulé : Les Maîtres de V Histoire: Renan ^ Taine^ Michèle t (1894). Ce dernier travail m'a fourni des renseignements précieux, surtout en ce qui concerne les initiatives intellectuelles de la jeunesse de TécrivAin ; il met en lumière des faits nouveaux et donne des lettres jusqu'ici inédites, qu'il accompagne de jugements pleins de pénétration et de vérité. D'autre part, le beau livre de M. Ferdinand Brunetière : L'Évolution de la poésie lyrique en France au xix^ siècle (iSgi^), renferme des considérations très justes sur la place qui revient à Taine dans la littérature française.
J'ai voulu particulièrement, dans cette étude, aborder un point qu'ont à peine effleuré les critiques qui se sont occupés du grand écrivain. Ce point, pourtant, touche à un problème digne de toute leur attention, et que voici: Taine peut-il être défini, et en quel sens, une intelligence foncièrement française, fécondée par des idées d'origine et de tradition germaniques (1) ?
(1) M. Emile Boutmy, l'un des meilleurs amis de Taine, dit dans les belles pages qu'il lui a consacrées {Annales de VEcole libre des sciences politiques^ i5 avril 1898), et dont je n'ai eu connaissance qu'après avoir publié mon livre : « Taine avait une imagination germanique administrée et exploitée par une raison latine >>. €« jugement fait songer à cette idée d* Ernest Renan : « Il semble que la race gauloise ait besoin, pour produire tout ce qui est en elle, d'être de temps en temps fécondée par la race germanique : les plus belles manifestations de la nature humaine sont sorties de ce commerce réciproque, qui est, selon moi, le principe de la civilisation moderne ». Essais de morale et de critique : M. Cousin, 1860, p. 59.
Ce qui m'a amené à le poser, c'est, outre plus d'une affirmation explicite du philosophe lui-même, la psyclîologie exquise qu'a tracée de Pesprit de Taine, il y a quelques années, le plus remarquable de ses disciples, M. Paul Bourget. Mais peut-être l'analyse des nombreux éléments d'inspiration et de pensée qu'un talent aussi originalement assimilateur que celui de Taine tira de courants intellectuels qui lui étaient venus d'autres nations, pouvait-elle être reprise aujourd'hui, non sans quelque fruit, hors de France, î\ condition d'être maintenue au-dessus de tout esprit de parti, de système et d'école. Les Français euxmêmes trouveront juste que les étrangers prononcent un jugement serein sur la valeur d'un des plus vigoureux et plus vastes esprits qui, de nos jours, ont porté au delà de leurs frontières les idées, l'art, la splendide culture de la France. La haute probité des vues morales forme une des premières conditions du progrès scientifique, et rien n'y contribue autant que l'exemple inspirateur de semblables esprits, qui vivent, dans leur propre vie, la vie de plusieurs nations. Cet exemple est, je le répète, des plus hautement moraux. Tandis que la politique, les efforts industriels et commerciaux, comme jadis la religion, ne nous divisent que trop, il y a une fraternité intime de l'esprit dans laquelle peuvent se sentir unis, en travaillant par toutes les parties du monde à une œuvre commune, tous les chercheurs désintéressés de la vérité.
Naples, le i5 mai I895.