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PREMIÈRE PARTIE

CONCEPT FONDAMENTAL DES DOCTRINES DE TAINE LA PHILOSOPHIE DE LA MÉTHODE ET DE l'hISTOïRE

Hippolyte-Adolphe Taine a été Tun des esprits les plus variés et les plus féconds, en même temps que les plus clairs et les plus disciplinés, qui aient paru de nos jours; esprit marqué au coin français, mais qui a néanmoins reçu et transformé en un puissant travail d'assimilation, par suite des habitudes mentales de sa race, de nombreux germes d'idées émanés de Tâme germanique. Peu d'écrivains ont su, comme lui, même dans son pays, où la philosophie et la science se séparent rarement de la littérature, associer dans toutes leurs œuvres les recherches patientes de la critique et de l'histoire au culte de l'art, la pensée forte à l'imagination inspirée. Nul à notre époque n'a tenté, comme lui, même dans les autres pays, d'imprimer l'empreinte rigoureuse du système scientifique à la critique littéraire et artistique, de faire de This-

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toire une psychologie, de réduire toute la matière et les principes des sciences morales aux procédés et aux méthodes d'investigation des sciences naturelles, en mettant au service de chaque partie de son œuvre une faculté qui domine celle-ci tout entière et en est le trait distinctif: l'esprit philosophique qui envisage les choses dans leur ensemble et du. haut d'idées générales et compréhensives.

Nous verrons plus tard si, dans l'union de qualités aussi diverses et opposées que la recherche minutieuse des faits et la tendance à les dominer du haut de vastes synthèses, d'en animer la masse par le souffle de l'imagination et de l'art, on ne sent pas çà et là un certain effort ; si, en Tainc, le philosophe, et avant tout le philosophe systématique, n'a pas nui souvent à l'écrivain. Tous ceux qui conservent la vive impression de la première lecture de ses livres les plus connus, trouvent sans doute beaucoup de vérité dans le jugement que porte sur lui, comme écrivain, Frédéric Amiel, la sensitive intellectuelle de notre siècle (i). Mais ce je ne sais quoi d'un peu forcé, de trop voulu, que révèle, môme dans le style, la symétrie de la période, et qui, d'autre part, est compensé chez Tame

(1) « J'éprouve une sensation pénible avec cet écrivain, comme un grincement de poulies, un cliquettemenl de machine, une odeur de laboratoire. Ce style tient de la chimie et de la technologie. La science y devient inexorable. C'est rigoureux et sec, c'est péiLètrant et dur, c'est fort et âpre; mais cela manque de charme, d'humanité, de noblesse, de grâce... Cette lecture est instructive à un très haut degré, mais elle- est anti vivifiante ; elle dessèche, corrode, attriste »>. Fragments (Tun Journal inlime^ édit. de 1887, t. II, pp. 109-110. — Ce jugement d'Amiel, dit d'ailleurs très bien M. Gabriel Monod, témoigne de « l'excès que son âme maladive portait en toutes, choses ». Xes Maîtres de l'Histoire : Renan, TainCy Michelet, 3« édit., 1895, p. 160.

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par une grande variété et richesse d'expression et par des éclats de véritable éloquence, produit chez ie lecteur Teffet d'une maia vigoureuse qui sait le guider, et a son attrait. Nous sentons ainsi à chaque page de l'écrivain ce que Pascal aimait à trouver daûs un livre : l'homme et son caractère. C'est comme le son de voix habituel d'une intelligence toujours sûre de ce qu'elle veut et en attitude constante de combat pour la conquête du vrai, auquel elle est prête à subordonner tout le reste, à commencer par la considération des conséquences que pourra exercer, sur le sentiment public et dans la pratique de la vie, la démonstration du vrai ni dissimulé ni voilé (i).

C'est, en un mot, le principe de « la science pour la science » qui inspire Taine,et qui le pousse à chercher sans cesse devant lui ce qu'il croit être le vrai, sans jamais détourner les yeux ni en arrière ni aux alentours. Le besoin intellectuel de la recherche et de la démonstration du vrai, et rien que du vrai, envisagé du haut d'idées générales et par vastes synthèses, a toujours été le mobile le plus puissant qui a donné l'impulsion aux facultés dominantes de son âme (2). A cette disposition s'en unissait chez lui une autre, propre, elle aussi, à la trempe d'esprit philosophique : celle qui lui faisait vivement ressentir le plaisir

(1) « Quelle différence y a-t-il entre un philosophe et un orateur? Un philosophe cherche à trouver et à prouver des vérités générales, rien de plus. H aime la science pure et ne s'occupe pas de la vie pratique ; il ne songe pas à réformer le genre humain. H pense à la morale, mais comme il pense à la chimie ". Les Philosophes classiques du xix« siècle en France, 3« édit., 1868, p. i4i.

(2) « Cet amour passionné de la démonstration pure qui fait le philosophe... » (/6/d.)

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intime découlant de la combinaison libre des idées abstraites associée à la contemplation des faits.

Dans celte aptitude pour la pensée et pour la joie d<î la pensée, qui ressemble à la faculté en vertu de laciuelle le musicien de vocation combine artistement les formes des sons et se complaît en elles, résidait la force première qui a mû l'œuvre de Taine. Chez lui, riioinme et le citoyen se confondent pleinement avec l'rcrivain, le philosophe, le critique, l'historien. Ayant quitté de très bonne heure TUniversité, à laquelle il n'appartint que quelques mois, au début de sa carrière, il professa ensuite de longues années à rKcole des Beaux-Arts. Mais l'activité de sa pensée, h K'uiuelle se réduit toute sa vie, a été entièrement absorbée, on peut le dire, par son travail d'écrivain. Ses (lîuvres n'offrent pas trace de cet « esprit professionnel » qui, en tout pays, marque si souvent d'une empreinte de coterie les doctrines de certains écrivains enseignants. Et l'on ne peut pas dire davantage que, comme historien de la Révolution, il ait écrit par amour ou par haine de parti, dans le vrai sens [)olitique de ce dernier mot. A sa critique souvent acerbe des hommes et des faits de la démocratie jacobine, qui lui avait attiré l'épithète de réactionnaire, on peut en effet opposer sa critique non moins tranchante, non moins radicale, de l'ancien régime. Et si la première dépasse souvent la mesure, si le relief trop cru donné aux ombres préjudicie fâcheusement à la clarté lumineuse du grand tableau, il n'en est pas moins vrai que ce qui passionne le critique, jusqu'à le rendre parfois injuste, ce n'est jamais la considération des choses du moment, ou une attache

avec les partis politiques militants, en dehors desquels il se tint toujours (i).

Non qu'il soit resté indifférent aux grands intérêts et aux problèmes du présent et de Tavenir de sa patrie. Les terribles événements de 1870 le bouleversèrent, et, comme à Ernest Renan et à d'autres esprits éminents, étrangers jusque-là, aussi bien que lui, aux choses de la politique, lui firent prendre la plume, lui suggérèrent de pieux conseils à l'adresse de son pays. Ce fut alors que, pour rechercher dans les erreurs du passé l'origine des malheurs nationaux du présent, il conçut le dessein des Origines de la France contemporaine, dont le premier volume, VAncien Régime, parut en 1875. Œuvre de longue haleine, de conception ardue, qui compte certainement parmi les plus importantes de notre époque, mais qui est restée malheureusement incomplète, l'écrivain ayant succombé sous l'effort d'une tâche aussi écrasante.

Dans cette œuvre, comme le montre la Préface, on sent de toute évidence la préoccupation du moment historique qui l'a suggérée : le manque d'estime qu'éprouvait à très juste titre l'auteur pour le système parlementaire, sous la forme qu'il a revêtue chez nous autres Latins, et qui l'achemine vers ce qui peut arriver de pire à un système gouvernemental,— suivant le mot de Machiavel, — le mépris. Mais, dans sa juste sévérité à l'égard des hommes et des erreurs du passé,

(1) On n'a de lui que deux écrits plus ou moins politiques et de circonstance : Du Suffrage universel et de la manière de voler, publié en 1872, et un autre, qui a paru en octobre 1870: L'Opinion en Allemagne et les conditions de la paix^ où vibre profondément la note patriotique.

Barzellotti. 2

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par rapport au présent, la passion qui parfois lui fait dépasser les bornes a uniquement sa source dans ies idées auxquelles il oppose les faits, qu'il trouve inférieurs et défectueux. Cette passion pour les idées transparaît chez Taine sous les formes rigoureuses de l'analyse critique, et elle constitue le côté le pl«s personnel, et, par conséquent, le plus attrayant peot- ^tre de son œuvre; elle en explique à la fois les excès et les défauts. Même ce qu'il y a de imoins vrai 4iaas son portrait de Napoléon, — seul côté de son Histoire où il pourrait sembler avoir suivi le courant d'opinion alors dominant en France, — provient, si Ton regarde au fond , de sa passion logique pour une théorie, non de la haine pour l'homme, et beaucoup moins encore de l'attachement à un parti ou à une cause.

11 dépasse les bornes, nous le verrons, euTOulant concentrer à toute force la richesse des éléments Au génie napoléonien en une ou deux formules exprimant celle qui en est pour lui « la faculté maîtresse », et qui devrait nous l'expliquer tout entier ; et ainsi il n'en rend qu'un des nombreux aspects et nous présente rhomme presque fixe, immobile dans une attitude unique, sans le faire revivre sous nos yeux dans la variété multiforme de sa grande vie épique.

L'erreur, si elle existe, réside ici dans Tapplicatioai trop systématique d'une formule abstraite de psychologie à une individualité trop puissante et trop vaste pour pouvoir y entrer tout entière ; elle réside dans la iloctrine et dans le procédé de la méthode critique, mais non dans les tendances et dans les intentions de l'écrivain. Celles-ci sont purement philosophiques et historiques, seulement inspirées par son œuvre, qui est

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celte d'un homme étudiant une grande âme et recherchant les ressorts et les forces motrices de celle-ci. Le prince Jérôme-Napoléon lui-même, qui, dans uae ardente critique de ce qu'on peut appeler la partie la plus disoutahle de THistoire de Taine, la qualiSa de «libelle », ne crut pas pouvoir en rechercher les motifs au dehors. Il les imputait à « la philosophie » de l'auteur et à « la folie métaphysique », qui, disait-il^ lui avaient voilé la vue du vrai et la pleine et large intelligence des faits (i).

Pour bien comprendre l'œuvre de Taine dans toutes ses parties, même dans celles qui sont défectueuses ou fausses, il est donc nécessi^re de le considérer avant tout comme penseur et comme philosophe ; de voir comment il fut amené, par les conditions de l'époque où il se forma, à déployer les aptitudes les plus originales de son esprit dans la direction qui fut la sienne et à laquelle il resta toujours fidèle.

Taine ne nous a pas donné, dans ses œuvres, une philosophie au sens habituel que l'histoire des systèmes métaphysiques attache à ce mot. Si l'on se laissait aller à des conjectures sur la forme différente qu'aurait pu prendre son esprit à une autre époque, on pourrait se le figurer chef audacieux et écouté de quelque grande école réunie par lui autour d'un système déduit d'un seul principe, et auquel le caractère

(1) Le prince Napoléon, Napoléon et ses détracteurs : M, Taine^ 1887 pp. 1-57.

et les tendances intellectuelles de son fondateur auraient peut-être, en un âge de foi et d'abstractions métaphysiques, imprimé une empreinte morale et religieuse. Mais il pensa et écrivit à une tout autre époque. Entré, dès les premières manifestations de son esprit avide de clarté et d'analyse, dans ce courant d'idées scientifiques et critiques qui forme le caractère dominant de la pensée et de la littérature de la seconde moitié de notre siècle, il en devint un des initiateurs les plus résolus : il donna quelques-unes des formules morales et esthétiques que s'assimila Tintelligence contemporaine. Tout jeune, il avait lu et étudié à fond les philosophes anciens et modernes, et médité sur les problèmes capitaux de la connaissance humaine. Au lieu de construire un de ces systèmes métaphysiques qui ont la prétention d'assigner les dernières limites à la pensée humaine, il se prépara à trouver (c une voie à suivre dans le travail des idées ».

« Je n'ai point tant de prétention que d'avoir un système », écrivait-il dans la Préface d'un volume renfermant quelques-uns de ses premiers travaux; «j'essaye tout au plus de suivre une méthode. Un système est une explication de l'ensemble, et indique une œuvre faite ; une méthode est une manière de travailler, et indique une œuvre à faire. J'ai voulu travailler dans un certain sens et d'une certaine façon, rien de plus. La question est de savoir si cette façon est bonne. Pour cela, il faut la pratiquer (i) ».

Cette déclaration de la part du philosophe est sincère. Nous verrons néanmoins que l'œuvre de son

(i) Hssais de critique et d'histoire, 2« édit., 1866, . .

esprit n'est pas restée exclusivement contenue dans les limites où il semble avoir voulu l'enfermer ici, et qu'elle a abouti à quelque chose de plus qu'au projet d'une méthode de recherche et de travail scientifique.

Et cette œuvre, non seulement par les principes dont elle dérivait, mais, plus encore, par l'application large et géniale qu'il en fit de bonne heure à l'histoire et à la psychologie des peuples, de la littérature et de l'art, répondit aux besoins de nombreux esprits. Taine exerça, surtout dans les dix dernières années du second Empire, une influence toujours croissante, et fut en vive faveur auprès d'une grande partie du public pensant de France et d'autres pays (i).

Combattu avec acharnement par les conservateurs, par les « hommes d'ordre», il était admiré surtout par les jeunes gens delà génération nouvelle, qui voyaient en lui le chef d'une sorte de radicalisme philosophique, armé contre les doctrines officielles de l'État et de la tradition, et qui prenaient pour leur mot d'ordre, en exagérant à ce sujet la pensée dû philosophe, quelquesunes de ses assertions publiquement condamnées par l'évéque d'Orléans. « Que les faits soient physiques ou moraux, il n'importe, ils ont toujours des causes. Il y en a pour l'ambition, pour le courage, pour la véracité, comme pour la digestion, pour le mouvement

(i) « Aucun écrivain n'a exercé en France, dans la seconde moitié de ce siècle, une influence égale à la sienne; partout, dans la philosophie, dans Thistoire, dans la critique, dans le roman, dans la poésie même, on retrouve la trace de cette influence ». G. Monod, Les Maîtres de l'Histoire^ p. 107. — M. Albert Sorel, le successeur de Taine à l'Académie française, a dit dans son discours de réception (7 février 1895^ : « Dans aucune branche de l'activité intellectuelle il n'a laissé les choses au point où il les avait prises ».

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musculaire, pour la chaleur animale. Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et comme le sucre (i) ». Emile Zola, alors à ses débuts, s'appropriait ces paroles, et les arborait, en guise de bannière du naturalisme importé par lui dans la littérature , à la tête de son roman de Thérèse Baquin, qui fît scandai. M. Paul Bourget nous a décrit le mouvement d'enthousiasme et de sympathie qui, immédiatement après 1870, au lendemain de la guerre, faisait accourir par centaines les jeunes gens de son âge, la plupart àpeine échappés du collège, dans la vaste salle derÉcale des Beaux-Arts, où Taine enseignait pendant les quatre mois d'hiver. « Le maître parlait de sa voix un pe« monotone et qui timbrait d'un vague accent étranger les mots des petites phrases ; et même cette monotonie, ces gestes rares, cette physionomie absorbée, cette préoccupation de ne pas surajouter à Péloquence réelle des documents l'éloquence factice de la mise- en scène, — tous ces petits détails achevaient àe nous séduire. Cet homme, si modeste qu'il semblait he pas se douter de sa renommée européenne, et si simple

(1) Histoire de la Littérature anglaise^ 2^ édit., 1866. Introduction^ p. XV. — Qu'une interprétation fausse et partiale ait été donnée alors de cette phrase célèbre, c'est ce qu'a démontré, dans son bel article du Journal des Débats ^ le vicomte Melchior de Vogiié^ q^ui n'est ni un positiviste ni un naturaliste. Dans cette phrase, dit-il» « on reconnaît... une vérité banale à force d'évidence », — La susdite phrase ayant fait l'objet d'une discussion au sein de l'Assemblée nationale (16 décembre 1872), Taine expliqua sa pensée dans une lettre publiée par le journal cité plus haut (19 décembre). Il y disait que, tout en expliquant par voie d'analyse psychologique les facteurs moraux de la vertu et du vice, on ne reste pas indifférent pour cela h l'un et à l'autre ; « on n'excuse pas un scélérat parce qu'on s'est expliqué sa scélératesse. . . On peut être déterministe avec Leibnitz, et admettre néanmoins avec Leibnitz que l'homme est responsable, etc. » .

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qu'il semblait ne se soucier que de bien servir la vérité, devenait pour nous l'apôtre de la Foi nouvelle. Celui-là du moins n'avait jamais sacrifié sur l'autel des doctrines officielles. Celui-là n'avait jamais menti: C'était bien sa pensée qu'il nous apportait dans ces petites phrases si courtes et si pleines, — sa pensée^ profondément, invinciblement sincère... (i) ».

Ici, grâce au disciple qui l'a si bien compris et interprété, nous nous voyons en présence du maître, peint au moment de sa plus grande popularité, dans l'attitude qui a donné un si fort relief à toute sa vie intellectuelle : dans cette profonde sincérité d'esprit, qui dédaignait tout mensonge, toute rhétorique, et ne lui a jamais .permis de croire que les idées eussent une nationalité politique ou fussent chose de sentiment, de parti ou de secte, et aussi que la cause du vrai pût jamais être servie par celui qui, avant de le proclamer, s'inquiéterait des faveurs ou des haines du public, de l'opportunité du moment, des convenances politiques ou morales, des conditions pratiques de la vie. Ce principe de l'objectivité absolue dans la recherche du vrai et de son indépendance de tout motif non scien^ tifique qui pût l'inspirer, Taine l'avait professé dès ses premiers écrits, quand ce courage pouvait lui coûter, — comme ce fut le ca^ au sortir de l'Ecole normale, — l'exclusion des meilleurs postes de l'enseignement, encore aux mains, à cette époque, de Victor Cousin et de son parti philosophique.

(i) Essais de psychologie contemporaine, i883, t. I, pp. 179-18O.

Ilippolyte-AdolpheTainc naquit à Vouziers, département des Arden nés, le 21 avril 1828. Sa famille lui donna les premiers exemples d'une vie domestique réglée et laborieuse, dans une région peu riche, où, a dit Michelet, le caractère des habitants est sérieux et austère, où les esprits tendent à la critique. C'est là que, dans son enfance, lui vint, des grandes forêts voisines, la première impression de la nature, « celle que le reste de la vie achève et ne dissipe plus », et qui apparaît si puissante dans ses ouvrages.

Son père étant mort en 1840, sa famille se rendit à Paris, afin de mieux pourvoir à l'éducation deTenfant.

11 était délicat de santé et réclamait beaucoup de soins. Sa mère, qui avait une grande tendresse pour lui, le garda auprès d'elle et lui fit suivre les cours du collège Bourbon, où il se distingua parmi tous ses condisciples, et remporta toujours les premiers prix (1). La tendance rigoureuse aux spéculations philosophiques, qui devait être un des traits dominants de son esprit, apparaît immédiatement chez l'adolescent. Sérieux et réfléchi, il fixe de lui-même, dès l'âge de quatorze ans. Tordre et les heures de ses études, qu'il observe rigoureusement. Elève du cours

(1) Pendant quelque temps, avant que sa mère se rendît à Paris avec ses filles, il demeura comme interne à l'Institution Mathé, dont les élèves suivaient les classes du collège Bourbon. Durant la maladie de son père, il était resté dix-huit mois dans un pensionnat ecclésiastique de Rethel.

de philosophie que professait M. Bénard, « il avait déjà un système du monde tout pénétré de déterminisme spinoziste ; et surtout une manière qui lui était propre de classer ses idées et de les exprimer avec une rigueur presque mathématique (i) ».

En 1848, il fut reçu le premier à TÉcole normale. Le directeur des études était alors M. Vacherot, que Taine dépeignit plus tard, dans Les Philosophes classiques^ sous la belle figure du « philosophe Paul » ; parmi les professeurs, on comptait Saisset, Havet et Jules Simon. La promotion de cette année-là, dit M. Gréard, fut «une des plus brillantes que l'Université ait produites. Elle réunissait Taine, Sarcey, About, Paul Albert, de Suckau, Liberl, Merlet et bien d'autres qui se sont fait un nom dans la critique ou dans l'enseignement (2) ».

(1) Les Maîtres de V Histoire, p. 60. — Ce livre de M. G. Monod, que j'aurai l'occasion de citer plus d'une fois encore, est la source la plus importante pour qui veut connaître Técrivain et l'homme. M. Monod a été en relations personnelles avec Taine, et il a pu, en oiitre, utiliser certains documents inédits relatifs aux premières études et aux premiers écrits de celui-ci.

(2) Prévost-Paradol : Étude suivie d^un choix de lettres, is" édit., 1894» pp. 12-14. — Nous croyons devoir reproduire ici la description vivante que trace M. Gréard de l'École normale en ces années-là. « Un souffle puissant, dit-il, agitait à cette époque et pénétrait l'École. Toutes les opinions, toutes les croyances y avaient, comme dans les périodes de développement libéral, leur pleine liberté de défense et d'action. Mais, à travers ces divergences, un courant général portait les esprits vers un ordre nouveau de recherches, auxquelles chacun, pour ses propres tendances, demandait une lumière et un appui. L'observation des faits en philosophie, en morale, en histoire, en littérature, était arrivée h prendre une part notable de la place qu'avait occupée par privilège, et non sans excès, l'étude des pures théories. L'École normale a été un des berceaux de la critique appelée depuis la critique scientifique. On dévorait les articles de Sainte-Beuve. Balzac excitait l'enthousiasme ; c'était, pour les veillées prolongées

La maturité et la force d'intelligence de Taine, la largeur et la solidité de ses études, étonnantes chez un jeune homme de vingt ans, lui attirèrent aussitôt l'estime et le respect affectueux de ses camarades, qui allaient souvent le confçulter, ou, comme ils di4saient, le « feuilleter ». Ils sentaient en lui un esprit déjà formé et en possession d'idées personnelles. Aux jeunes gens que nous avons nommés vint s'ajowter un peu pins tard Prévost-Paradol, que Taine avait connu au cal-. lège Bourbon. Dans une lettre en date du 2omarrs 184^ que cite M. G. Monod, Taine fait à son ami les aveux suivants : « Je me suis fait un grand plan d'étude, et je destine mes trois années d'Ecole à le remplir e» partie; plus tard, je le compléterai. Je veux être philosophe... Si je voulais simplement soutenir un examen ou occuper une chaire, je n'aurais pas besoin de me fatiguer beaucoup;... mais comme je me jetterais plutôt dans un puits que de me réduire à faire uniquement un métier, comme j'étudie par besoin de savoir et non pour me préparer un gagne-pain, je veux une instruction complète.

(( Voilà ce qui me jette dans toutes sortes de recherches et me forcera, quand je sortirai de l'Ecole, à

ou pour les matinées commencées aux premières lueurs du. jour, le livre de chevet; à ceux que retenait la consigne du jeudi ou du dimanche, les règles de la camaraderie prescrivaient d'apporter un volume de la Comédie humaine. On suivait avec la môme curiosité réfléchie les découvertes de la chimie et de l'histoire, les progrès de la physiologie w . — Prévost-Paradol avait pour Taine, dit plus haut M. Gréard, « une affection empreinte de déférence; ...en philosophie, alors que Taine était déjà à l'École, il avait entretenu avec lui une correspondance suivie ». — C'est dans ce livre de M. Gréard que se trouvent les lettres de Prévost-Paradol à Taine, que je citerai plus d'une fois. — Voir aussi Francisque Sarcey, Souvenirs de jeunesse, i885.

étudier en outre les sciences sociales, l'économie politique et les sciences physiques ; mais ce qui me coûte le plus de temps, ce sont les réflexions personnelles; pour comprendre, il faut trouver; pour croire à la philosophie, il faut la refaire soi-même, sauf à trouver ce qu'ont déjà découvert les autres (i) ».

Ici la philosophie est déjà conçue dans sa signification la plus vraie et la plus haute, comme Font toujours conçue et vécue les penseurs dignes de ce nom : moins comme une doctrine et comme un système de doctrines à étudier et à professer, que comme la consécration de l'existence entière à la conquête libre et désintéressée d'un savoir compréhensif , dirigé vers de hautes aspirations idéales (2). Et c'est ainsi que Taine devait la pratiquer.

Malheureusement, le résultat final des études ne correspondit pas aux efforts du jeune normalien ni aux jugements favorables de la plupart de ses maîtres. Il échoua au concours d'agrégation de philosophie d'août i85i, par suite de la divergence profonde qui s'accusait dès ce moment entre la direction de sa pensée et les doctrines de l'éclectisme, encore dominantes dans l'enseignement officiel, et qu'Adolphe (iarnier et d'autres défendaient à l'Ecole (3). Quoique

(1) G. Monod, Op. cit,^ pp. 62-63. — Cette lettre et le8 lettre» suivantes à Prévost-Paradol ont été communiquées à M . GL Monod par M™o Taine, qui « Fa guidé, dit-il, dans toutes ses recherches ».

(îi) Telle est aussi la conception très vraie que se faisait de la philosophie Gœthe, auquel Taine a tant emprunté, comme nous le verrons. Pour le poète allemand, « chaque philosophie est une forme différente de la vie, une façon particulière de la comprendre et de s'y poser ». E. Caro, La Philosophie de Gœthe, 1880.

(3) On trouvera dans le livre de M. G. Monod (pp. 68-74) et dans les lettres de Prévost-Paradol à M. Gréard, reproduites par celuici (xi à xiii), l'histoire de cet insuccès de Taine au concours

jugé incapable par ses examinateurs d'enseigner la philosophie, il fut cependant nommé en province ; il accomplit ses devoirs de professeur avec ractivité consciencieuse et Tenthousiasme qui étaient dans sa nature. Mais il n'eut pas la patience de supporter longtemps les ennuis et l'opposition sourde, trop visible, que ses convictions lui attirèrent de la part des autorités, surtout après le coup d'Etat (i). « En moins d'une année, il tomba d'une suppléance de philosophie à Toulon à une suppléance de sixième à Besançon (2) ». Il se révolta, et, abandonnant l'enseignement, retourna à Paris. En mai i853, il obtint le diplôme de docteur es lettres, après avoir soutenu brillamment ses deux

d'agrég.ition de philosophie, qui, dit M. Monod, fit presque scandale, tant était grande la réputation du jeune philosophe, et favorable l'impression que son examen avait faite sur ses condisciples. Victor Cousin, à Tinfluence duquel on a parfois attribué Téchec de Taine, non seulement n'y avait eu aucune part, mais s'en était montré fort mécontent. « La vérité est, conclut M. G. Monod, que ses juges avaient sincèrement trouvé ses idées déraisonnables, sa manière d'écrire et sa méthode d'exposition sèches et fatigantes » . L'opinion que s'était formée de lui et de son esprit Adolphe Garnier, on la connaît par Jules Simon, qui, après la mort de Taine, a reproduit dans le journal Le Temps le jugement de Garnier à l'égard de VEssai sur les Fables de La Fontaine, présenté par Taine comme thèse de doctorat. Jules Simon raconte que, l'ayant lu et admiré, il avait écrit à Adolphe Garnier pour lui recommander le jeune candidat. Et son collègue en Sorbonne, après avoir pris connaissance de la thèse, lui avait répondu qu' a elle manquait de jugement et de talent », sans parler de beaucoup d'autres choses, et qu'on agirait sagement en fermant à l'auteur la carrière de l'enseignement philosophique.

(1) Il y eut, au sujet du coup d'État, un échange de lettres entre Prévost-Paradol, qui était encore à l'École normale, et Taine. Les lettres du premier se trouvent dans le livre de M. Gréard. M. G. Monod cite quelques fragments de celles de Taine, qui, tout en désapprouvant l'acte de Louis-Napoléon, regardait comme un devoir, après le plébiscite, d'accepter en silence le nouveau régime.

(2) A. Sorel, Discours de réception à V Académie française.

thèses : la thèse latine, De personis plalonicis, dont il reproduisit ensuite les parties principales dans son essai sur Les Jeunes Gens de Platon, et la thèse française, Essai sur les Fables de La Fontaine, qu'il refît et publia de nouveau en 1860, sous le titre de La Fontaine et ses Fables,

Ses années d'études à l'Ecole normale et son court professorat en province laissent déjà apparaître chez lui les premiers germes des idées directrices et centrales que développera plus tard son œuvre. C'est là un des exemples les plus frappants de la persistance et de la continuité avec lesquelles un esprit foncièrement logique peut travailler pendant toute sa vie, en donnant à ses produits intellectuels, dès ses premiers essais, une même base de principes, de méthode, et, pour dire le vrai mot, d'orientation idéale (1).

Non pas, comme je chercherai à le montrer, — et c'est sur ce point en particulier que je m'écarte des biographes et des critiques les plus autorisés de Taine, — que, au fond et sous l'étroit enchaînement logique de sa doctrine, il n'y ait des contradictions qui la pénètrent tout entière (2). Mais celles-ci ne

(i) M. G. Monod, qui, comme je l'ai déjà noté, a consulté les manuscrits de Taine, dit à ce propos que, quand il quitta l'enseignement, il « avait déjà dans l'esprit sinon la formule, du moins la conception très nette des idées génératrices de son œuvre entière ». Dans une lettre du mois d'août 1862 à Prévost-Paradol, il lui parle d'un Mémoire sur la Connaissance, où sont déjà indiquées les idées fondamentales du livre de L'Intelligence, écrit seize ans plus tard, mémoire qui se réfère à cette théorie de la faculté de l'abstraction qui joue un si grand rôle même dans ses livres sur Tart.

(2) Pour ne citer ici qu'une de ces contradictions, échappées à MM. V. Delbos et G. Monod, comme à tous ceux qui affirment la cohérence logique absolue de tous les éléments de la doctrine de Taine, remarquons simplement que son pessimisme est en contra-

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sont pas imputables à des transformations, à des changements de direction et de convictions philosophiques qui se sont opérés dans sa pensée, laquelle a toujours procédé en droite ligne; elles proviennent bien plutôt de la disparité originelle des éléments et des aptitudes primitives dont se composait son esprit, qui était à la fois celui d'un penseur spéculatif tendant à Tabstraction, et d'un artiste né, d'un observateur et d'un fin psychologue.

Parmi les facultés dominantes de Taine, celle qu'il faut appeler sa « faculté maîtresse »,— expression heureuse créée par lui et devenue désormais presque populaire, — la puissance logique d'abstraire, de concevoir au moyen d'idées générales, et de déduire de celles-ci, qui est la faculté du philosophe, se révéla la première chez lui. Les notes des professeurs de rÉcole normale à son sujet indiquent déjà, connue premières caractéristiques de son esprit, « l'élévation, la force de pensée», et aussi, comme défaut principal, (c un goût excessif pour Tabstraction w.Vacherot, qui le comprit le mieux, avait dit presque prophétiquement : « La devise de Spinoza sera la sienne : Vivre pour penser (i) ». 11 n'est pas étonnant que, sur un pareil esprit, né pour la démonstration, ouvert à la rigueur des formules et des déductions d'une logique à outrance, la géométrie métaphysique des

diction avec Toptimisme qui constitue le fond et Tesprit de tout le système de Spinoza, dont il accepte plus d'une prémisse. Nous montrerons cependant en son lieu que le pessimisme de Taine n'est pas absolu et ne constitue pas le dernier mot de sa doctrine. — Voir, à ce sujet, l'écrit de M. Victor Giraud, professeur à Fribourg : Taine el le pessimisme d'après les autres et d'après lui-même, (1) G. Monod, Op, cit., pp. 65-68.

LA PHILOSOPHIE DE LA MÉTH<W>E ET DE l'hISTOIRE 3j

livres de VÉlhique ait excité, à la première lecture, une attraction irrésistible. Spinoza, dès le début de sa vie intellectuelie, avait été son maître.

« Je vais lire Spinoza, qui me semble ton maître », lui écrivait son cojadisciple Prévost-Paradol, en discutant de métaphysique avec lui, au mois de mars 1849. Et -dans une autre lettre, faisant allusion à une thèse « sur les sensations » écrite par son ami, alors professeur en province, pour l'agrégation des lettres, il lui disait ceci : « Tu as digéré le Spinoza que j'ai lu, et tu me le rends par tous les pores ». Et oe qui avait le plus contribué à l'insuccès de son examen à l'École normale, c'était d'avoir pris comme thème de sa seconde leçon orale, où il devait exposer les prin-cipes de la morale, quelques-unes des pn^jositions les plus hardies de VEihique, L'idée de la grande unité des choses et de leur nécessité, dont la loi pénètre tout, et qui est à la fois ordre logique de raison dans notre intelligence et ordre de causalité réelle opérante dans la nature, cette audacieuse conception panthéiste, entrée dans l'esprit du jeune collégien avec la première lecture de V Éthique^ ne cesse d'y demeurer, et reparaît comme fond suprême de sa pensée même dans ses œuvres littéraires et historiques. Il est vrai, nous le verrons mieux par la suite, que le Spinoza dont il s'inspire dans les œuvres qui rendent la substance de sa doctrine, est un Spinoza passé, pour ainsi dire, à travers les spéculations métaphysiques des Allemands, principalement de Hegel, regardé avec l'œil et entendu avec le pathos poétique de Wolfgang Gœthe et avec l'âme de Marc-Aurèle, dont Taine nommait les Pensées son « catéchisme ».

Durant son séjour en province, il s'était adonné tout rentier h l'étude des philosophes et des grands écrivains allemands, et ceux-ci avaient fait germer dans son intelligence des idées et des vues fécondes. Ce ([u'il y a de vraiment neuf et de plus durable dans son (cuvre, — ce concept d'une psychologie de riiisloire et des formes de la civilisation appliquée î'i l'analyse du génie des peuples, des races et des individus, et à l'interprétation des produits des arts et des littératures, — nous le voyons poindre dès ce moment dans les détails que nous offrent ses lettres sur cette période de labeur solitaire et fécond, alors ([ue la lecture de Hegel l'introduit dans l'étude du monde de l'histoire, tel que, après Vico, l'esprit germanique l'avait conçu, de Herder aux romantiques, dans sa loi d'évolution organique.

« J'essaye de me consoler du présent en lisant les Allemands », écrit Tainè à Ernest Havet, le !i4 inars i859. « Ils sont par rapporta nous ce qu'était l'Angleterre par rapport à la France au temps de Voltaire. J'y trouve des idées à défrayer tout un siècle (i)». Paroles que ne doit jamais perdre de vue celui qui veut bien s'expliquer la formation de l'œuvre de Taine. Elles nous montrent comment s'est éveillée de bonne heure en lui la conscience des conditions historiques de la pensée contemporaine et de

(1) G. Monod, Op. cit. 9 p. 84. — Voir aussi le jugement dans VHistoire de la Littérature anglaise, t. IV, p. 289, sur les Allemands : « L'Allemagne imprime le branle à la révolution des idées, comme la France à la révolution des mœurs. Ces bonnes gens... se trouvent tout d'un coup les promoteurs et les chefs de la pensée humaine. Nulle race n'a l'esprit si compréhensif ; nulle n'est si bien douée pour la haute spéculation ». Au tome V du même ouvrage, page 271 et suivantes, on lit des jugements analogues.

LA PHILOSOPIUE DE LA MÉTHODE ET DE l'hISTOIRE 33

celles de la civilisation de son pays, au milieu desquelles, ainsi que nous le verrons, il chercha à s'orienter dès ses premiers pas. Parmi les idées qui soufflaient autour de lui, et dont le génie germanique, entré le dernier dans la culture européenne, avait produit un nombre à « défrayer tout un siècle », celles qu'il respira aussitôt à pleins poumons, ce furent les idées historiques. Il était porté vers elles par son tempérament de critique réaliste, et ces idées, à cette époque, répondaient le plus, dans toute l'Europe, à l'esprit du temps (i).

Par contre, la critique de la connaissance, telle que l'avait conçue Kant, qui constitue, avec les doctrines de l'école historique, une des acquisitions durables apportées dans la culture moderne par l'esprit germanique, ne l'attira jamais beaucoup. Ses œuvres n'indiquent pas qu'il ait étudié Kant ex professa^ qu^il en ait reconnu toute la valeur historique et scientifique. C'est peut-être là l'unique lacune dans une culture aussi large, et, sous tous les autres aspects, aussi complète que la sienne; lacune visible, je crois, dans sa doctrine. Au demeurant, il fut et resta toujours, en philosophie, plutôt un métaphysicien et un psychologue qu'un critique au vrai sens du mot. Et puis, la ferme et saine direction logique de son esprit lucide de Français, le sens vif et sûr qu'il eut toujours de la réalité, ses fortes études de choses et de sciences positives, tout cela l'éloigna

(i) La Préface de V Histoire de la Littérature anglaise et un passage des Philosophes classiques (pp. 3o3-3o4J nous renseignent sur ce qui, au temps de Taine, avait déjà été fait, même en France, sur le terrain deThistoire.

Barzellotti. 3

de rintempérance et du vague de la métaphysique des écoles postérieures à Kant, Tachemina dans une tout autre voie. Hegel lui-même, qu'il affirmait avoir lu en province chaque jour, pendant un an entier, avait fini par le fatiguer. « Je viens de lire la Philo^ Hophie de V Histoire de Hegel », écrivait-il en juin 1802 . « Cest une belle chose, quoique hypothétique et pas assez précise (1) ».

Lui aussi a dû éprouver ce qu'éprouvent nos âmes latines — j'en ai fait moi-même Texpérience — à la suite d'une longue étude passionnée de la métaphysique allemande, qui est certainement, avec les métaphysiques grecque, hindoue et alexandrine, Tun des plus énormes efforts de la pensée humaine. A côté du vif sentiment, inspiré par elle, d'une espèce d'ivresse intellectuelle et d'une sorte d'action communicative, nous sentons surgir peu à peu en nous le besoin de rétablir l'équilibre de toutes nos facultés dans Teutythmie de la pensée des classiques anciens, et de nous reposer sur eux comme sur une terre ferme, après avoir flotté dans cet océan de spéculations.

Or, nul esprit plus que celui de Taine n'a ressenti ce besoin, si latin, de la régularité, de la mesure, des formes et des processus de Tintelligence. Il dut le ressentir d'autant plus fortement, — comme cela ressort de ses œuvres, -^ que sa vocation et son art d'écrivain devenaient plus conscients, et que la direc-

(1) G. Monod, Op. cit., p. 85, en note. — Voir, en outre, ce que Taine lui-môme a dit de la philosophie allemande^ en 1874, dans, on article que reproduisent les Derniers Essais de critique et 'd^histoire (2» édit.,p. ii2). A propos de Schopenhauer, qu'il appeUe pourtant un penseur, il qualifie les systèmes philosophiques aUe^ mands d' « immenses ballons dégonflés qui'gisent à terre >».

LA PHILOSOPHIE DE LA MÉTHODE ET DE l'hISTOIRE 35

tion de ses études le porta des hauteurs des théories sur le terrain des faits.

Et néanmoins, je le répète, dans ce premier contact de son esprit avec Tesprit germanique naquit et se développa ce qui est proprement la partie originale de sa doctrine, la conception, ou, pour mieux dire^ la vision de Tunité et de l'organisme vivant du monde de rhistoire; conception, vision à la fois de philosophe et d'écrivain artiste, auxquelles il imprima la forme de son talent, et qui contrastent avec ce qu'il ne cessa d'emprunter par la suite aux doctrines, de la philosophie du xviu® siècle et du positivisme contemporain (i).

Gœthe, que Taine a appelé « le père de toute la grande culture contemporaine », lui servit d'interprète quant à ce que l'esprit germanique pouvait lui offrir déplus vital.

On doit remarquer, en effet, qu'il cite l'auteur de Faust chaque fois qu'il lui faut signaler les origines •et les premières impulsions, dans le dernier siècle et dans le siècle actuel, de ce courant d'idées qui porte avec soi la pensée moderne. Pour cette raison, il le range, avec Herder et Ottfried MuUer, parmi les promoteurs de cette étude « des variétés de l'âme humaine », dans laquelle consiste, suivant lui, un

(i) Dans une de ses lettres, dont nous parlerons à la fin du livre, il dit avoir emprunté à Montesquieu sa conception de l'histoire. Mais il faut noter que, mentionnant cet écrivain dans son Essai sur Tile-Live (p. 171), il dit de lui qu' « il prend plus do plaisir à placer des commentaires qu'à saisir des lois universelles », que « son système imparfait est encore incomplet », et que « la philosophie de l'histoire est dans les contemporains ». Voir, en outre, Les Philosophes classiques, pp. 3o3-3o4.

des « [)as décisifs qu'on a faits en histoire » à notre époque (i).

Le jeune critique qui prenait la recherche et la compréhension de ces « variétés » pour une des hases de sa méthode, se sentait très redevable au « grand Gœthc, qui par son Tasse^ son Iphigénie, son Divan ^ son second Faust ^ devenu concitoyen de toutes les nations et contemporain de tous les âges, semblait vivre à volonté dans tous les points de la durée et de l'espace, et donnait une idée de l'esprit universel ». Gœthe, en outre, avait été « le premier à faire pénétrer Tesprit philosophique dans la littérature ». Puis, (c devenu naturaliste tout en restant poète », il avait entrevu et transporté de la métaphysique dans la science l'idée de révolution {Entfvickeliing)^ et avant Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire

(1) Pour se rendre compte de l'importance capitale que Taine attribue, dans Fhistoire de la pensée et de l'art modernes, à Tinitiative de l'esprit germanique et particulièrement de Gœthe, il suffit de lire, outre l'Introduction de l'ouvrage, les nombreux endroits du tome IV de YHiatoire de la Liftéralure anf/laise, où il met en relief cette initiative. Aj)rôs la page 289, dont nous citons un passag-e dans notre texte, il faut voir la page 809, où Gœthe est appelé « i)6rc ou promoteur de toutes les hautes idées modernes » ; la page 3 10, où il est dit que « la domination de l'esprit philosophique », i)orté par les Allemands dans toute la culture moderne, passa aussi en Angleterre ; la page 826, où le sentiment que Shelley eut do la nature est qualifié de « germanique » ; la page 288, où on lit ceci : « Dans cette confusion laborieuse, deux grandes idées se dégagent : la première, qui produit la poésie h!9tori((ue, la sjecQnde, qui produit la poésie philosophique ; ...l'une et l'autre si profondes que nul de leurs représentants, sauf Gœthe, n'en a deviné la portée »; et, enfin, les passages du livre IV {U Age moderne^ chap. i, § 4), où, parlant du Faust, Taine dit que cette œuvre est « Vépopée du siècle etThistoire de l'esprit humain » (p. 809), que Tidée mère du poème est » Vidée dominante du siècle » (p. 879), et que le poète « ressuscite le vieux monde... en historien, non en croyant » (p. 882) Dans l'Introduction (p. ix), parlant du premier pas fait à

LA PHILOSOPHIE DE LA MÉTHODE ET DE l'hISTOIRE 87

et Darwin, il Tavait appliquée à la biologie, grâce à sa géniale conception d'un type et d'un dessin communs aux organismes. Cette conception, je crois, jointe aux idées de l'école historique, a suggéré à Taine plus d'un élément de sa doctrine, qu'il nous présente « comme fondée sur les analogies entre l'histoire humaine et l'histoire naturelle », et qu'il a exposée avec tant de force synthétique dans l'Introduction de VHistoire de la Littérature anglaise^ puis dans la Préface des Essais de critique et d'histoire {1),

notre époque en histoire, et qui consiste à retrouver « Thomme agissant, l'homme corporel et visible, qui mange, qui marche, qui se bat, qui travaille », il ajoute : « On l'a fait en Europe à la renaissance de Timagination, à la fin du siècle dernier, avec Lessing; ...un peu plus tard en France avec Chateaubriand» Augustin Thierry, M. Michelet et tant d'autres ». Du reste, il ne faut pas oublier que si, comme le pense Taine, la culture moderne de la France doit beaucoup à la culture germanique, Gœthe disait à Eckermann : « Je dois beaucoup aux Grecs, aux Français... », et Ton sait quelle chaleureuse attention il prêtait, dans les dernières années de sa vie, aux productions de la jeune littérature française et aux écrivains du Globe.

(1) Je ne puis qu'indiquer ce point, qui demanderait un développement beaucoup plus long. Mais avec quelle méthode Taine applique à l'étude de Thistoire les procédés des sciences de la nature, spécialement de la biologie moderne, et reproduit les idées mères de la philosophie de la nature de Gœthe, le lecteur peut le voir non seulement dans les œuvres scientifiques du poète allemand, — en particulier dans Y Introduction à Vanatomie comparée (1795) et la Métamorphose des plantes (1790), — mais aussi dans Vérité et Poésie {Wahrheit und Dichtung) et dans les Conversations avec Eckermann . Dans celle du i3 février I829, entre autres, Gœthe, observant la façon dont les plantes et les animaux se développent en vertu d'une unité de dessin et de type, constate des lois et des faits analogues dans le monde humain, a La plante va de nœud en nœud et se termine enfin par la fleur et la semence. Dans le règne animal, il en est de même... Ce qui se produit ainsi chez chaque individu se produit également pour les collections d'individus... L'idée que j'ai est mystérieuse, difficile à exprimer, mais je la

Ce qui, de plus, devait l'attirer vers Gœthe, ce fut 'également Taffinité qui existe entre le sentiment delà nature, dont s'inspirent tant de ses plus belles pages, et ce qu'il nous donne comme caractéristique de la grande poésie de notre temps, apparue, ainsi qu'il le pense, avec l'auteur de Faust et d'^/phigénie en Taiiride; sentiment tout pénétré d'une idée panthéiste de la divinité et de la vie universelle de la nature, que lui-môme signale comme «germanique », et retrouve aussi chez Shelley, uni à des « émotions païennes ».

M. Albert Sorel a noté, avec beaucoup de raison, <iomment une telle manière de sentir la nature s'unit aussi chez Taine à une disposition « singulière », qui lui venait peut-être de ses premières impressions juvéniles, « à découvrir, dans leur genèse, les mythes primitifs, à deviner, derrière la légende humaine, la majesté des choses naturelles ». Et M. A. Sorel ajoute : « Ce fut là son trait d'union avec Gœthe ; c'est parce

conçois pourtant bien ». La lecture attentive des œuvres scientifiques du grand poète montre, je le répète, que de sa façon <i'observer l'unité et révolution des formes naturelles, Taine a tiré les idées directrices et les procédés de sa critique psychologique ; <|ue, comme il le disait dès i852, dans une de ses lettres à Prévost- Paradol, il voulait faire « de l'histoire une science, en lui donnant, comme au monde organique, une anatomie et une physiologie ». <Juant à Gœthe, on sait de reste quelles découvertes capitales, aujourd'hui reconnues par la science, il a faites en anatomie comparée et dans la morphologie des plantes. Il a précédé, sur ce terrain, Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire et Darwin, et on connaît ses relations avec le second de ces savants. — Voir sur ce point plus spécialement : E. Cavo, La Philosophie de Gœihe; — Lewes, Life of Gœihe, chap. ix; — et David-Frédéric Strauss, U ancienne et la nouvelle Foi, trad. L. Narval, |§ 55-.56, pp. iG3 168. Strauss fait observer que Kant a précédé non seulement Laplàce, mais aussi Darwin.

LA PHILOSOPHIE DE LA METHODE ET DE l'hISTOIRE 89

détour qu'il atteignit Tâme antique, et ce n'est pas sans intention qu'il a réuui, dans l'une de& études où il a le plus livré de lui-même, la vision de la foçêt des Vosges et l'évocatioii de la piété païenne : Saiftle Odile et Iphigéuie (i) ».

Oa peut ajouter : Gœthe est le trait d'union par lequel, dans la pensée de Taiiiie, la conception spinoziste de l'unité et de la nécessité rationnelle et causale des choses s'unit à une intuition de la vie divine et de la puissaïaie^e créatrice des forces de l'univeirsi. C'est une intuition poétique et métaphysique à la fois;, qui constitue, nous le verrons, l'un des traits. domir nants de sa doctrine, celui par lequel elle se rapproche le plus de celle des métaphysicieçts allemands.

On sait comment Gœthe — lui-même l'a racoB^té dans Vérité et Poésie çt dans ses Conversatians amc Eckermann -^ sentit, dès la première lecture de Spinoza, que cette doctrine, feant condamnée, satisfaisait au vif k besoin qu'il éprouvait de se représenter Tœuvre de Tabsolu divin sous la forme de la nature indéfiniment et éternellement productrice. Le sens de profonde vérité, à la fois religieuse et poétiqui^, qu'eut toujours, pour l'auteur du Faust, la conception d'un Dieu, vivant et opérant en toute chose, fut le contenu nouveau et concret à l'aide duquel son génie de penseur poète remplit et aviva les formes abstraites des idées spinozistes de substance et de cause. L'« absolu » de VÉthique du philosophe hollandais et sa conception géométrique et mécanique de la nature s© transformèrent, en passant par l'esprit du grand écrivain, en quelque chose de bien difiPérent. Il

(1) Discours de réception à P Académie française.

4o LA PHILOSOPHIE DE H. TAINE

a exprimé son idée à ce sujet en quelques vers magnifiques. <' Oue serait un Dieu qui donnerait l'impulsion du dehors, qui forait tourner Tunivers en cercle autour de ses doigts ? Sa tâche, c'est de mouvoir le monde dans l'intérieur, de porter la nature en lui, de résider lui-même dans la nature, de sorte que ce qui vit et opère et existe en lui ne soit jamais dépourvu de sa force, de son esprit (i) ».

Or, ce besoin ressenti par Goethe de repenser à sa façon le panthéisme de VÉthifjiie^ en ladaptant à la forme de son esprit, est le même qui porta le g'énie philosophique allemand, comme le remarque M. V.Delbos, i\ (' s'assimiler le spinozisme en le transformant», en y ajoutant de son fonds propre « le sens de la vie partout diffuse qui anime la nature et l'histoire, de l'évolution dans la vie et du progrès dans révolution ». Car, — je continue à citer M. Delbos, — « ce qui reste au fond de Tesprit allemand comme principal ressort de son activité, c'est le sens ou l'idée de la nature infinie et divine, créatrice d'elle-même et de ses formes, faisant émerger à sa surface, par une génération spontanée et incessante, les êtres sans nombre qui Tannoncent à la conscience de l'homme (2) ».

(Ju'il suffise d'indiquer ici, comme l'a très bien fait

1; Was wàr ein Gott, der nur von aussen stiesset Im Kreiss das AU am Finger laufen liesse!

Ihm ziemis, die Welt im Innern zu bewegen, \atur in Sichj Sich in Natur zu hegen, So dass, was in Ihm lebi und webi und ist, Xie Seine KrafU nie Seinen Geist vermisst.

(Gœtiie, Golt und Welt, Proœmium.)

(2; Victor Delbofif Le problème moral dans la philosophie de Spinoza et dans l'histoire du spinozisme, iSyS, Félix Aloaii. C'est un livre d'une faraude valeur.

LA PHILOSOPHIE DE LA MÉTHODE ET DE l'hISTOIRE ^1

le critique en question, que c'est là une des idées mères de la grande spéculation germanique tout entière, depuis Leibnitz jusqu'à nos jours. Nous aurons Toccasion de revenir sur ce point. En attendant, quiconque a bien lu Taine se rappellera avec quelle fréquence cette idée réapparaît, dans ses œuvres, comme un Leitmotif; et elle y est empreinte d'une force et d'une intensité d'expression qui font penser bien plus à la forme qu'elle revêt dans Faust^ à partir de la première scène, qu'aux arides notations abstraites dans lesquelles l'enferment les métaphysiciens qui ont succédé à Kant. C'est particulièrement dans les œuvres de la première période (i853-i864), notons-le, que le jeune universitaire, devenu écrivain et étudiant les Allemands, transcrivit — pour employer son mot heureux — dans le langage et dans les images du grand poète panthéiste, la nouvelle conception du monde (Weltansckauung) dont la trame idéale, lors de la formation de sa pensée, était venue en quelque sorte s'ourdir dans la chaîne du spinozisme abstrait de ses années de collège et d'École normale (i). Dans l'essai sur Sainte Odile et dans les superbes pages de V Histoire de la Littérature anglaise ^quonid il parle du Faust ^ l'aride formule géométrique du panthéisme de VÉthique^ présente à l'esprit de Técrivain. S'emplit, s'avive tout entière de cette poétique intuition de « la nature vivante et créatrice », qui est la

(i) Cette transcription du mécanisme du système spinoziste dans le dynamisme de la poésie panthéistique de Gœlhe apparaît avec évidence dans Yllistoire de la Littérature anglaise, spécialement aux très belles pages du livre IV, chap. ii, où l'on retrouve des imafçes et des expressions employées par Gœtho dans son Faust (monologue de la première scène).

4li LA PHILOSOPHIE DE H. TAINE

forme sous laquelle le jeune Gsœthe repensait le Dieu de Spinoza. Ces « profondes puissances génératrices... par lesquelles tous les vivants arrivent sous la clarté du jour, qui sont désormais nos dieux »,dit Taine, célébrées par Gœthe et par les autres grands poètes modernes, nous font penser à la naiura naturans du philosophe d'Amsterdam. Et de même, quand Taine, dans les pages dont il s'agit, énumère les diverses réponses faites par les poètes au problème actuel de la vie et nous indique comme la dernière et la plus profonde de toutes, comme celle « où aboutissent tout le travail et toute l'expérience du siècle », la réponse faite par Gœthe et qu'il résume ainsi : « Tâche de te comprendre et de comprendre les choses», que fait* il, en réalité, sinon reproduire en même temps la sub^ stancedes conclusions morales de V Éthique? C'est, je le répète, la pensée de Gœthe à laquelle il recourt comme moyen d'interprétation et de transcription^ et à travers laquelle son tempérament de philosophe artiste sent le besoin de faire passer, pour mieux se l'assimiler, tout ce qu'il emprunte aux produits de la culture germanique.

Mais bornons-nous pour le moment à ces considérations. Il est temps de revenir aux détails de la carrière littéraire de Taine. J'ajouterai seulement que je consens à reconnaître, avec M. V. Delbos, --^ qui a affirmé par maintes bonnes raisons « la pareaté philosophique de Spinoza et de Taine », — que le spinozisme est, avec l'hégélianisme, au nombre des éléments originaux qui constituent la doctrine dy critique français. Je n'hésite pas à l'admettre, comme le lecteur a déjà pu le voir ; à cette condition, toute-

LA PHILOSOPHIE DE LA MÉTHODE ET DE l'hISTOIRE 43

fois, qu'on ne perde jamais de vue, en analysant cette doctrine, ce qu'ajoute à cet élément spinoziste, en particulier dans certaines œuvres de Taine, Tinfluence exercée sur lui par la pensée germanique, à travers laquelle le spinozisme n'avait pu passer, — c'est M. V. Delbos lui-même qui le démontre d'une façon très claire, — sans se transformer profondément.

La renonciation de Taine à l'enseignement et son retour à Paris, où il avait décidé de se fixer en y vivant de sa plume, furent un pas décisif pour le développement de pon esprit. Affranchi d'entraves professionnelles et de tout autre stimulant que le besoin intime de rechercher et de proclamer la vérité, il se mit en devoir de le satisfaire de son mieux. Il y était aidé en outre par le <;ourant du temps et par l'esprit de sa génération, dans « ce Paris studieux de i853, qui, dans une sorte d'effervescence sourde de mine et de laboratoire, couvait une révolution dans la science et dans les lettres françaises... On y travaillait, on y pensait, sans autre objet que la vérité, sans souci des conséquences pratiques ; que dis-je? avec le mépris de ces conséquences (i)».

Dans ce milieu, « qui était fait pour développer, mais aussi pour pousser aux extrêmes, du côté où il penchait », un esprit inexorablement logique tel que le sien, il put exercer, à l'aide d'un large contact avec la vie et avec les hommes, qui jusqu'alors lui avait manqué, toutes ses rares aptitudes de penseur et d'écrivain.

(i) A. Sorel, Discours de réception à V Académie française.

C'est le moment où l'esprit d'Hippolyte Taine entre en pleine possession de lui-môme. Jusqu'ici, Tobligation des études universitaires et son métier de professeur Tout contraint à méditer presque uniquement sur ce qu'on pourrait appeler l'aspect doctrinal et technique de la philosophie, sans lui permettre de sortir du champ des abstractions et des générs^lités. Luimême, dans une lettre de i852 à Prévost-Paradol, se disait « desséché et durci par plusieurs années d'abstractions et de syllogismes ». Maintenant, à Paris, la nécessité où il se trouve, comme écrivain, de traiter les sujets les plus variés de littérature, d'histoire et de critique, et de s'exprimer en une forme accessible à un vaste cercle de lecteurs, lui donne occasion de porter tous ses efforts là où, du reste, l'incline sa vocation véritable, « le pli primitif et permanent » de son esprit : vers l'analyse psychologique et Texplication raisonnée du monde de la réalité humaine et de sa vie historique.

A un tel ordre de recherches appartiennent, dès cet instant, presque toutes les œuvres qu'il produit en quarante années de travail intense, à peine interrompu par de courts repos forcés. Lui-même, raconte M. Gaston Deschamps, qui l'a connu personnellement, affirmait, « dans un des rares moments où il consentait aux confidences personnelles», avoir passé sa vie « à faire de la psychologie appliquée (i) ».

(i) La Vie et les Livres: Taine, 2* s^»rie, 1895. — Le journal le Monde, (lu 12 mars 1894, a cité une leUre du 12 décembre 1890, où, à propos d'un article dont il était Tobjet, Taine écrivait à l'auteur, M. Yves Le Querdec : « Je n'ai jamais fait <fue de la psychologie appli^iuée ou de la psychologie pure, chacune des deux aidant l'autre ». V. Giraud, Essai sur Taine, son œuvre et son influence. {La Quinzaine, 16 avril 1899).

LA PHILOSOPHIE DE LA METHODE ET DE l'hISTOIRE 45

UEssai sur TileLive, écrit de mai à la fin de décembre 1853, pour un concours de l'Académie française, mais publié seulement en i856, ouvre la série de ses travaux dans ce champ de recherches. L'Essai sur les Fables de La Fontaine^ en effet, ne parait, entièrement refondu, qu'en 1860 (i).Taine discourt sur le grand historien de Rome avec une* vaste érudition. Il établit un parallèle constant entre son auteur et les phases historiques, les instincts, les institutions, les tendances héréditaires du peuple dont il est l'interprète, et, en môme temps, compare sa pensée et son art avec l'idée que l'on doit se faire aujourd'hui du devoir du critique et du philosophe en matière d'histoire, comme de celui de l'historien entant qu'artiste.

Cet Essai sur Tite-Live fut chaleureusement recommandé à l'Académie par Guizot, qui depuis quelques années connaissait Taine et savait l'apprécier; il ne put néanmoins obtenir l'entière approbation de ses juges qu'après une prorogation du concours, qui per. mit à l'auteur de corriger quelques passages incriminés. Le rapport de Villemain en parle comme d' « un travail solide et neuf, où le sentiment de Fantiquité et la méthode moderne s'unissent à propos ... Le jeune et habile érudit... a dû faire un morceau d'histoire autant qu'une œuvre de critique... Non que l'auteur ait nulle part pris le ton du panégyrique, ni qu'il ait na-

(1) n est vrai que cet Essai; publié en 1860 sous ce titre : La Fontaine et ses Fables, avait déjà paru auparavant, et on en trouve annoncée une seconde édition, antérieure à i856, imprimée chez M"* y* Joubert, rue des Grés, 14. Quoi qu'il en soit, VEssai sur Tite-Live est le premier travail que Taine composa et refit pour le public, au début de sa carrière d'écrivain, après avoir quitté renseignement.

46 LA PlIlLOSOPUjlE DE H. TAINE

turellemenl Tcspril trop admirateur... Sa réflexion fine et sévère est plutôt disposée à trouver le côté faible de la grandeur... Son style [est] net et juste, parfois énergique et nouveau (i) ».

Ce jugement fait très bien saillir les traits les plus visibles du génie de Taine, considéré comme critique et comme écrivain. Mais ce qu'il faut noter avant tout, dans ce travail déjeune homme, comme caractéristique pour sa pensée, déjà fixée dans ses contours principaux, c'est l'apparition de l'idée qui constitue une des bases de sa doctrine et de sa méthode, l'idée de la faculté maC tresse. Celle-ci est pour lui la cause, la force première et génératrice ou le germe auquel, par une loi d'intime développement et de dépendance mutuelle, peuvent se réduire toutes les facultés d'un homme, formant dans leur ensemble un système de forces qu'on peut exprimer en une formule unique, et dont l'énergie et les effets, une fois donnée cette loi qui les mesure et les produit, peuvent être calculés et prévus. Telle est la hardie affirmation de Taine, résumée à peu près dans ses propres termes. C'est la forme la plus tranchée que le déterminisme scientifique puisse donner au concept mécanique de « l'automate spirituel qui est notre être », et dont les mouvements « sont aussi réglés que ceux du monde matériel où il est compris (2) ».

Notons que cette phrase et les deux ou trois autres (pas plus d'une demi-page en tout) par lesquelles s'ouvre le livre, y ont été ajoutées en guise de Préface

(i) La partie du rapport de Villemain relative à Taine est reproduite en bête de VEssalsur Tlte-Liue, 2^ édit., 1860, pp. i-v. (2) Essai sur Tiie Live^ Préface, p. vu.

LA PHILOSOPHIE DE LA MÉTHODE ET DE l'hISTOIRE 4?

seulement lors de la publication de celui-ci, en i856; ce qui, soit dit en passant, fut loin d'être du goût de TAcadértiie, qui, non sans hésitation, l'avait couronné. Mais, en l'examinant bien, on constate clairement que le livre avait été conçu et exécuté de manière à pouvoir rentrer sous ce canon abstrait de méthode que l'auteur, en le retouchant pour l'impression, y a étalé en tête comme mot d'ordre. Il ne s'était en effet proposé que de prouver ceci : en premier lieu, que '« toutes les parties du caractère et de la vie romainf; se tiennent, et l'historien, en les rapprochant, en les classant, en les interprétant, voit du milieu de tant de lois s'élever une idée dominante, qui exprime en abrégé le génie du peuple et contient d'avance son histoire, de même qu'une définition comprend en soi toutes les vérités mathématiques qu'on en déduira » ; et en second lieu, que toutes les parties et les qualités du génie de Tite-Live «forment un système,... .sont les effets d'une qualité unique;... qu'une âme a son mécanisme comme une plante, qu'elle est une matière de science, et que, dès qu'on en connaît la force qui la fonde, on pourrait, sans décomposer ses œuvres, la reconstruire par un pur raisonnement (i) ».

La substance de ce livre, où la critique psychologique de Taine fait ses. premières preuves, réside dans les faits fondamentaux auxquels il arrive, en cherchant à surprendre le trait dominant du génie de Rome et du génie de son historien. Le trait dominant du génie de Rome, il le trouve dans l'esprit de réflexion, qui calcule les moyens en vue de la fin, esprit tout d'intérêt etd'égoïsme national, ne visant qu'à

(i) Essai sur Tite-Live, pp. 122 et 3i5. '

la coïKiuôtc ; et dans la prédominance de la volonté raisonnée, cl non du sentiment, non de Tidéalisme religieux, intellectuel ou artistique. Quant au caractère du génie de Tite-Live, sa qualité maîtresse est c(»lle de Torateur. Elle détermine d'elle-même le fond et le contenu ainsi que chaque partie extérieure de son œuvre, la pensée de l'écrivain et sa forme, son style, son art.

Le procédé d'analyse et de démonstration critique suivi ici par Taine, lui-môme l'appelle « une construction », à la façon et avec le langage des mathématiciens. Ce mot nous fait aussitôt penser à la méthode géométrique de « son maître Spinoza », qu'il cite au début de sa Préface. Il est absolument conforme aux principes de celui-ci de supposer, comme fait Taine, qu'à Tordre réel des causes et de leurs effets, se développant dans les choses et en nous-mêmes, réponde et soit adéquat l'ordre logique des idées qui le rendent dans notre pensée ; de sorte que la science, retournant de celui-ci à celui-là, puisse nous donner dans ses formules le contenu entier de la réalité objective des choses, en le refaisant par déduction, on l'engendrant, pour ainsi dire, par définition.

Une telle présupposition, que Kant appellerait dogmatique^ est contenue dans la doctrine de Taine, et revient dans ses autres écrits. Dans celui-ci elle ne lui sert que pour y encadrer le dessin logique de son travail.

C'est ainsi également que, dans la conclusion du livre sur Z^s Philosophes classiques^ composé deux années plus tard, la notion spinoziste et hégélienne de Tunité de la nature apparaît en dernier lieu sim-

LA PHILOSOPHIE DE LA MÉTHODE ET DE l'hISTOIRE 49

plement pour servir de cadre au tableau, rapidement esquissé, d'une théorie positive de la méthode et de la science.

L'Essai du «jeune et habile érudit », que Villemain félicitait de « son noble et savant début dans les lettres classiques », conserve encore l'empreinte des habitudes d'esprit du studieux universitaire et des procédés d'art de l'Ecole. La trame des idées directrices est un peu lâche el se montre trop à découvert, çà et là, dans le tissu de la démonstration. Et de même, quant au style, « il y a encore dans cet Essai quelque chose de raide, de froid et d'abstrait», comme le remarque M. G. Monod. Celui-ci note très justement la différence qui existe entre ce premier travail de jeune homme et les travaux postérieurs, où Taine s'est révélé dans la pleine liberté de son esprit ; cette différence saute plus fortement encore aux yeux de celui qui compare, comme l'a fait M. G. Monod, les thèses du jeune normalien, pour son concours d'agrégation et pour son doctorat, avec ses travaux d'un âge plus mûr, dont elles contiennent déjà en germe le concept et nous donnent comme une première esquisse. Un changement notable s'opère, dit M. G. Monod, non seulement dans sa manière de composer et dans son style, mais encore dans sa méthode d'exposition philosophique, alors que, dans toute l'ardeur de l'intelligence et de l'étude, il s'affirme écrivain, « se met en contact plus direct avec la réalité », et regarde les choses, les hommes et la vie pour philosopher, comme voulait Bacon, dictante mundo. Son style s'anime, se colore, acquiert du relief et s'illumine d'une profusion d'images. Au lieu du procédé déductif suivi Barzellotti. 4

jusqiie-It'i par lui dans ses travaux d'iUudiant, où il pari « du fait le [ïIus général ou de l'idée la plus abslraiU; pour en suivre de degré en degré les consé- (pirncesel les réalisations concrètes », on voit maintenant apparaîlrr. le procédé inverse, Tinduction. « 11 prend la réalité pour point de départ et remonte par groupements successifs de faits jusqu'aux faits los ])lus généraux et aux idées directrices. Les con- <M']>ti()ns fi priori n'auront plus de place dans sa méthode ([ue comme procédé d'investigation, au même titre que Thypothèse dans les sciences (i)».

Kii |)assanl ainsi de l'Ecole et du travail solitaire des dernières années (1852-1854) dans le plein mouvement (le la culture moderne, l'esprit de Taine dépouille, en môme temps que tout reste d'apriorismc^ philosophique, ce qu'il pouvait y avoir encore v,\\ lui d'idées traditionnelles. M. Gréard, entré à TKcole normale, avec Prévost-Paradol, dans la

(i; Il importe de reproduire ici ce qu'.ijoule M. G. Monod, qui, je Viù déjà indi(jué, a pu consulter les manuscrits du phUosophe et l«»s archives de THcole normale. « Rien de plus instructif à cet é^^ard, dit-il, (pie la comi)araison de sa thèse française avec jC volmiie intitulé : La Fontaine et ses Fables^ qui parut en 1860 et <(ui en est le remaniement. La théorie sur la fable poétique; qui formait en i853 le premier chapitre, devint en 1860 le derniedr. Une Introduction toute nouvelle sur l'esprit j^aulois, le sol, la race, sur la personne et la vie de La Fontaine, prend la place de cette (héorie ol est «lestinée à expliquer l'onivre. Enfin, au lieu d'une conclusion abstraite et vague sur le beau, nous avons une conclusion 1res concrète et précise sur les circonstances historiques <iui ont favorisé Téclosion des divers génies poétiques. De même VFssai sur les sensations sous sa première forme partait du moiy de r6VT£Xi/^£'.a,pour aboutir à l'impression sensible ; dans V Intelligence, Taine partira des sensations les jdus ordinaires pour s'élever, par «les généralisations de plus en plus étendues, à la loi et à la cause, et enlni jus(iu'au point où l'être même s'identifie avec Tidée ». Op. c:7.,pp. (jG-y;.

LA PHILOSOPHIE DE LA MÉTHODE ET DE l'hISTOIRE 5i

promotion qui suivit celle de Taine, et qui fut paiijonséquént condisciple de celui-ci, dit que, dans leurs discussions commencées au collège Bourbon, les deux amis « avaient d'un même mouvement jeté toutes leurs idées, toutes leurs croyances dans l'abîme dq. scepticisme». Mais, notons-le, «pour Taine, ce n'était que le scepticisme cartésien, le doute par provision ; et dès son entrée à l'École, il avait travaillé froidement, géométriquement, à renouer l'enchaînement de sa pensée, à se refaire des principes (i) ». Il les avait retrouvés, nous le savons, jdans le rationalisme de Spinoza, auquel, il le disait

(i) Je me permets ici de m'écarter de l'idée que M. A. Sorel, dans son Discours, semble s'être faite de cette crise de scepticisme par laquelle, comme l'atteste aussi M. Gréard, passa Taine encore très jeune. M. A. Sorel nous la présente presque comme une crise de la pensée et du sentiment à la fois, à laquelle se ramènerait le pessimisme postérieur de Taine; tandis qu'il me semble, au contraire, comme cela résulte aussi des paroles de M. Gréard, son condisciple, que dans l'esprit du jeune écrivain, dominé par ses exigences logiques et spéculatives, ce scepticisme est resté un fait exclusivement de l'intelligence et un court moment de transition, en attendant le retour à la conviction rationnelle de la possibilité d'atteindre scientifiquement le vrai. Chez Taine, nous le verrons, Tobservateur seul fut pessimiste et sceptique, non le philosophe: H faut lire dans le livre de M. Gréard (p. 20) réloquent parallèle qu'il trace entre Prévost-Paradol et Taine : « Celuirci grave, serein, replié sur lui-même, jouissant de la recherche solitaire et de la moindre parcelle de vérité conquise <x>mme du souverain bien; celui-là non moins perçant ni moins profond, pour peu qu'il appliquât sa pensée, mais sollicité par toutes sortes de passions, épris de toutes les jouissances du monde, dévoré du désir d'en savourer Fivresse ». Taine déconseillait toujours à son ami Faction, et avant tout l'action politique, en lui montrant du doigt sapientum templa serena. — Voir en outre l'essai de M. Giraud qui admet, liti aussi, mais sans en fournir la preuve, une crise de Tûme de Taine, « peut-être plus longue et surtout plus douloureuse que ne le fut celle de Renan ».

."):> I.A nilLOSOPIIIE DE II. TAINE

lui-in(Mnc, il nvait «initié» son ami. Mais aux yeux de celui-ci, (jui s'affirmait panthéiste matérialiste, le spinozisme de Tainc semblait une doctrine à base spirilualiste. « (^(^Ite pensée dont tu es si fier, — lui écrivait Prévost-Paradol en 1849, ' — ^"^ l" ^^ veux d'une nature unique et supérieure à l'univers...» Et deux années plus tard, dans une thèse sur les Sensalions, préparée en province et que la liberté de ses conclusions empocha d'être admise par la Sorhonne, Taine avait pris pour point de départ révre/i/eia d'Aristote: il y traitait de « la nature de l'Ame » et de « son union avec le corps ». Par suite d'un n^stanl d'idées philosophiques traditionnelles, le jeune» normalien (employait encore, en partie, le lan- }^af*;(* te<hnique usité dans les écoles (1).

Mais, (lés qu'il se mettra résolument de lui-même à l'étude des choses et des faits, la forme méthodique des procédés de la science, sa matière et sa terminologie donneront aussi, dans chaque œuvre nouvelle qu'il publiera, un caractère positif toujours plus accusé aux manifestations (le sa pensée. Dans le livre sur les Philosophes classiques, qu'il dit avoir conçu vers iS5:>, en prenant part aux discussions d'une société de jeunes gens du Quartier Latin, tous imbus de connaissances positives, Spinoza et Hegel occupent déjà dans la jïensée de Tauteur une place beaucoup

(ly A l'appui do ceci, voir encore la lettre du 1" août i85a à Prévost-Paradol. Taine lui expose le plan d'un Mémoire sur Plntelligence, —où sont indicjuées les idées fondamentales du livre, écrit seize ans plus tard. — et lui dit : « Tu y verras entre autres choses la preuve que l'inlelligence ne peut jamais avoir pour objet que le moi étendu sentant, qu'elle en est aussi inséparable que la force vitale l'est de la matière, etc. » C'est là encore la manière de concevoir et le langage doctrinaire des écoles.

LA PHILOSOPHIE DE LA METHODE ET DE l'hISTOIRE 53

moins importante que celle qu'y ont prise Condillac et les autres empiristes du siècle dernier, sur les traces desquels il veut ramener le positivisme contemporain. A VHistoir^e de la Littérahire anglaise^ écrite peu de temps après, appartient la phrase célèbre, que j'ai citée plus haut, contre laquelle protesta Dupanloup et qu'Emile Zola et les autres chefs du naturalisme littéraire prirent pour mot d'ordre. Et, pour ne pas parler ici des écrits relatifs à l'art, c'est la principale de ses œuvres philosophiques, L'Intelligence^ qui, aboutissant au phénoménisme, marque un pas décisif dans son acquisition des procédés, du matériel, des moyens de recherche de la science positive, qu'il transporte dans Tordre des disciplines morales (i).

Malgré cela, des premiers aux derniers pas faits par Taine dans cette direction, son attitude en face du plus haut problème du savoir restera toujours la même. La métaphysique aura toujours pour lui sa fonction nécessaire et sa place dans l'organisme de la science. La foi profonde qu'avait dans la recherche des premiers principes l'élève du collège Bourbon et de l'École normale, demeurera inébranlable chez le penseur mûr, « qui jusque dans ses dernières semaines agitera dans son esprit une hypothèse mécanique sur la constitution de la matière et la nature

(i) Parlant (lu changement qui, vers i854, s'opère dans les études et dans la méthode d'exposition philosophique de Taine, M. G. Monod ajoute : « Ses carnets de notes, où autrefois tout était classé par idées abstraites, deviennent des recueils d'impressions visuelles, d'observations de caractères et de mœurs, rendues avec une intensité parfois excessive ». Op.cit,, p. 98. — Les impressions et les observations dont est rempli le Voyage aux Pyrénées sont de cette nature.

(les corps (i) »>. Même quand les idées capitale» du naturalisme et du déterminisme mécanique seront venues — dirait un peintre — sur le premier plan de perspective dans le dessin de sa doctrine, sur l'arrière fond de celle-ci et de la pensée du philosophe restera encore la vision métaphysique et poétique de l'univers, qui lui inspirera ses plus belles page&(2').

MM. G. Monod, Emile Boutmy, et tous ceux de ses biographes qui Tout le mieux connu, sont unanimes à affirmer que le motif dominant de l'œuvre entière de Taine a été le besoin logique de la démonstration, appliquée à des données réelles et concrètes- et à des faits. « Il aimait d'amour la preuve, — dit M. E. Boutmy; — il y excellait, il s'y délectait. D'abord et à l'origine, il pratiquait surtout la méthode déductive, celle du mathématicien et du géomètre; iî rapprochait et enchaînait des abstractions. Plus tard, il se voua 9V€C prédilection et exclusion à la méthode expérimentale ; il dressait des tables de présence et de caren<^ ; il dégageait des inductions et des inférences... C'était toujours la preuve ». « Taine était — dit M. G. Mo-

(i) E. Boutmy, H. Taine: Annales de V Ecole libre des sciences politiques, livraison du i5 avril 1898. — Ces belles pages de réninent directeur de l'École libre des sciences politiques, dont Taine fut un des fondateurs, nous le retracent vivant dans sa physionomie intellectuelle et morale, par la main d'un des hommes qai Vont lé mieux connu et le plus aimé.

(2) Les notes inédites Sur les éléments derniers des choseSy. écrites par Taine au mois d'octobre 1886, au mois d'octobre 1891 et au mois de juin 1892, et publiées dans la Revue philosophique (juillet 1895), traitent en fait un sujet métaphysique. Elles étaient probablement la préparation d'un appendice à une nouvelle édition de U Intelligence. Dans les dernières, celles de juin iSga,. la doctrine de Taine sur l'essence des choses et de leurs éléments* qu'il envisage au double point de vue externe et interne, physique et psychique, apparaît toujours la môme, et l'auteur n'y ajoute-

LA PHILOSOPHIE DE LA MÉTHODE ET DE l'hISTOIRE 55

nod — un logicien réaliste, et sa logique n'opérait que sur des notions concrètes. Ce serait mal connaître sa doctrine que de la séparer de sa méthode. La forme particulière de ses aptitudes mathématiques nous donne à cet égard un précieux renseignement pour la connaissance de sa constitution intellectuelle. 11 était admirablement doué pour les mathématiques, et avait au plus haut degré le don du calcul mental. Il pouvait faire de tête des multiplications et des divisions de plusieurs chiffres. Mais cette aptitude calculatrice était associée à un don remarquable d'imagination visuelle. Quand il faisait une opération mentale de ce genre, il voyait les chiffres et opérait comme il aurait fait sur le tableau noir. De même, le travail logique de son e&prit avait toujours pour point de départ les faits, observés avec une puissance extraordinaire de vision, recueillis avec une conscience infatigable, groupé» avec une méthode rigoureuse. Il procédait en histoire et en criliquelittéraire ou artistique comme en philosophie (i)». Pour bien comprendre la structure de sa théorie et saisir le secret de son art, U ne faut jamais perdre de vue cette riche complexité d'aptitudes, à la fois logf-

rlen de vérilablement nouveau. Mais ce qu'il faut noter dans- ces pages, comme témoignage d'un raffinement auquel était parvenue sa pensée philosophique, qui prévoyait une des objections les plus fortes qu'on pouvait soulever contre sa doctrine, c'est le scru|>%ile critique qui lui suggère de la rapprocher le plus possible de la théo>rie de la relativité de la connaissance. « En somme, — co^nclut-il, — ces mots : derniers éléments, premiers éléments, composants, indécomposables, signifient non pas la chose en soi (qui en soi est inaccessible], mais la chose par rapport à Fesprit, aux exigences de l'esprit., etc. » Ces paroles, les dernières qu'il ait écrites, et qui jettent comme une nouvelle lumière sur le fond de sa pensée, peuvent être qualifiées de « kantiennes ». (i) G. Monod, Op. cit., pp. 97-98 et i55-i56.

qucs et intuitives, qui donnaient à son génie de philosophe et d'écrivain un double aspect, je dirais presque un double organe d'appréhension de l'être et de la réalité des choses et de la vie.

L'aptitude à les voir et à les représenter s'éveille en lui en même temps que sa faculté d'écrivain. Le Voyage aux Pyrénées est le premier ouvrage où il se révèle observateur et peintre d'une puissance de dessin et d'une touche descriptive qui lui assignent un rang des plus élevés dans la littérature française. Le livre, publié en i855, renferme les impressions rapportées par lui d'un voyage et d'un court séjour fait, l'année précédente, dans ces montagnes, pour se remettre d'un épuisement nerveux dû à une application excessive (i). Cette même année, il demeura longtemps à Orsay, chez un de ses cousins qui était médecin. Il l'accompagnait souvent dans ses visites, recueillant des observations au sujet des lieux et des habitants, et s'amusant à herboriser. Rentré à Paris, il se remit

(i) Dans ce livre, dit très bien M. G. Monod, « sous le voyageur érudil, observateur et humoriste, on voit partout percer le phUosophe, dont la forte pensée affleure à chaque page comme la roche au milieu des gazons des vallées pyrénéennes, et qui cherche dans le sol, la lumière, la végétation, les animaux elles hommes, la force unique dont l'univers entier n'est que la manifestation infiniment variée ». Les pages piquantes intitulées : Vie et Opinions philosophiques d'un chat, ne portent pas seulement déjà l'empreinte du pessimisme exprimé par Taine dans ses autres ouvrages, et en particulier dans ses Notes sur Paris; elles sont de plus une satire de l'orgueil de Tesprit humain, qui croit avoir touché le fond du problème des choses, en se servant uniquement, pour le résoudre, des résultats très limités de Texpérience personnelle. Le livre fut écrit pour l'éditeur Hachette et devait être une sorte de guide aux Pyrénées. Il fut imprimé pour la première fois avec de belles illustrations de Gustave Doré, sous ce titre : Voyage aux eaux des Pyrénées,

bien vile au travail. II demeurait avec sa mère et avec sa sœur dans Tîle Saint-Louis ; il voyait souvent Prévost-Paradol, Edmond About, Gustave Doré, Planât, le (( Marcelin » de La Vie parisienne^ qui Tintroduisirent dans la société des artistes, et Franz Wœpke, philologue et mathématicien éminent, pour lequel il eut toujours une espèce de culte (i). Ce fut alors qu'il fit la connaissance d'Ernest Renan et de Sainte-Beuve. En attendant, il continuait assidûment à étudier les sciences naturelles, qu'il avait toujours aimées ; il fréquentait les amphithéâtres de TEcole de médecine, les salles de dissection, les laboratoires des chimistes et des physiologistes ; il allait partout « où il croyait pouvoir saisir la réalité d'une vue directe et lucide (2)»; à la Salpêtrière, aussi, « tâchant de découvrir, à travers les grossissements et les déformations de l'intelligence malade, le passage mystérieux de la sensation à l'image, et de l'image à la perception (3) ». Ce furent là les études auxquelles le livre de L^ Intelligence emprunta la plus forte partie de son riche contenu scientifique. Ces années (i854-i864) de pleine exubérance juvénile, en particulier les années i855 et i856, sont les plus fécondes et les plus sereines de sa vie. Il ne les passe pas entièrement sur les livres, et, comme il avait fait jusque-là, sans presque quitter la conversation des savants; mais il se mêle au monde, regarde autour de lui, et étudie dans les rues, dans les salons, dans le peuple, les couches, les formes variées, les

(1) Voir, dans les Nouveaux Essais de critique et d^hisloire^ 2» édit. 1866, pp. 385-394) la belle et touchante nécrologie de son ami, dont il apprit la mort en Italie, en 1864.

(2) Gaston Deschamps, La Vie et les Livres, 2' série, p. i35. l3) A. Sorel, Discours de réception à l'Académie française.

nuances de la société parisienne ; et la riche matière des observations sur les choses et sur les hommes, spécialement sur leur âme et sur leur caractère, rcÈCueillies sur ses carnets d'explorateur psychologue à travers la grande ville, vient se fixer dans une série <c de croquis et de caricatures dessinés avec une méthode qui fait songer à l'application consciencieuse des maîtres de l'école flamande, et une fantaisie amère qui fait penser à Gavarni ou à Forain (i) ». Il en composa les Notes sur Paris : Vie et Opinions de M. Frédéric*Thomas Graindorge, publiées dans la Vie parisienne de i863 à i865, et qui parurent en volume, en 1868. C'est une galerie d'études qui sontpriseSy ou voudraient être prises sur le vrai, mais qui ne rendent pas toujours le vrai, ou, du moins, tout le vrai. Cela provient de ce que, en le regardant des yeux, Fauteur tient son esprit trop fixé sur l'idée qu'il s'est déjà formée des hommes et de la vie. En ces années-là, il voyageait beaucoup. En i858, il était en Angleterre ; et c'est ann mois de septembre de cette année que doit se rapporter le voyage qu'il dit avoir fait, dans son livre sur La Fontaine, « l'an dernier par la mer et le Rhiû,. pour revenir par la Champagne », et qui lui laissa dans l'esprit le dessin et les teintes vives et précises du beau tableau par lequel s'ouvre ce livre.

La puissance de production qui distingue cette période d'épanouissement de son talent, est merveilleuse ; la vie des écrivains les plus féconds offre peu d'exemples pareils. En moins de deux années, de février i855 à octt)bre i856, il publie, rien que dans

(1) Gaston Deschamps, La Vie et les Livres, 2^ série, p. 110.

LA. PHILOSOPHIE DE LA MÉTHOWE ET DE l'hISTOIRE 69

la Revue de V Instruction publique^ trente-sept articles relatifs à Thistorre de la littérature française et de la littérature anglaise, et à Téclectisme contemporain. C'est presque déjà toute la matière des Essais de eritique et d'histoire rassemblés en deax volumes, le premier publié en i858, et le second en i865 ; c'est une partie de la matière de V Histoire de la Littérature anglaise, annoncée dès le commencement de i856», et qiri se dessine, à partir de cette date, dans une autre série d'articles de la Revue des Deux Mondes, jusqu'à ce qu'elle paraisse en trois volumes, en i863;^ c'est enfin tout le livre Les Philosophes français du XIX^ siècle, qui fit son apparition au commencement de 1867 (î). Dans cette série d'articles, dont les premiers déjà laissent apparaître cette analyse dm caractère et du génie français « qu'il reprendra sans cesse, l^éteiktoat et la complétant (2) », le critique tente, dans tous les sen-s, le terrain sur lequel il institue la vaste enquête de psychologie historique qui doit servir de pierre

(1) L'auteur donna de ce livre, eu 1860, une deuxième édition, légèrement adoucie, et, en 1868, une troisième, plus profondément retouchée, sous ce titre différent : Les Philosophes classiques dix xïx» siècle en France. « Cette édition di^re assez notablement des précédentes », lit-on dans l'Avertissement . « Le titre de l'ouvrage a été modifié et se trouve plus exact. Un grand nombre de morceaux ont été retranchés, et plusieurs ajoutés. On a essayé d« mieux marquer Torigine d«s théories que Ton réfutait et le caractère des philosophes que l'on décrivait. Mais le livre reste ce qu'il était, une étude d'histoire et de criticpie ». Les deux première» éditions, qui donneraient lieu à un très intéressant travail de comparaison avec les suivantes, sont à peu près introuvables aujourd'hui, et c*est d'après la troisième que noDB ferons nos citations. C'est pour cette raison auasi qu'après avoir donné ici le titre de la première éditian de ce livre, nous le désignons partout ailleurs par son titre définitif. [Note du frad.)

(2) A. Sorel, Discours de réeeptîon à l'Académie françai^e^.

6o LA IMIILOSOPIIIE DE H. TAINE

(le touche à sa méthode. On comprendra bien sa manière de composer, en remarquant comment « Vessai » — contrairement au procédé d'Ernest Renan, maître aussi dans ce genre littéraire — lui sert en quelque sorte d'instrument de travail, pour y éprouver et y préparer non seulement l'élaboration de matériaux, mais encore le jet des idées directrices qui, refondues, entreront ensuite dans les œuvres de plus longue haleine. Plus d*une de ces dernières œuvres, comme les Origines de la France contemporaine^ nous montre le développement ultérieur d'idées déjà indiquées et comme éprouvées dans tel ou tel des essais de jeunesse. Citons simplement ici la comparaison, à laquelle il revient sans cesse, entre l'esprit classique des Latins et l'esprit des peui)les germaniques. Elle poind déjà dans le bel essai sur M, Troplong et M. de Monialembert, écrit en avril 1807. Elle a des contours plus accusés dans le La Fontaine, refondu et publié en 1860. Elle forme une partie considérable du plan de V Histoire de la Littérature anglaise^ et reparaît dans la dernière œuvre historique, où elle devait entrer aussi dans la conclusion, ([ue l'auteur ne put écrire. On retrouve dans les œuvres principales les traces ou les germes de ses écrits nïôme moins importants, qui peuvent paraître de circonstance. Plus d'un parmi eux, qui ne rentre pas dans les œuvres principales, mais qui y a été ajouté, comme les essais sur Carlyle et sur StuartMill^ nous fait penser à ces études de figures et de têtes ])ar lesquelles les peintres se préparent à de grandes compositions, et qui parfois sont aussi finies que les tableaux dont elles devraient constituer l'esquisse.

LA PHILOSOPHIE DE LA METHODE ET DE l'hISTOIRE 6i

L'essai sur Balzac est resté fameux dans Thistoire de la critique du naturalisme contemporain (i).

Tandis qu'il « projette en ces ouvrages conçus en même tiemps, publiés coup sur coup, les idées directrices » de sa méthode philosophique, Taine en présente, dans l'Introduction de VHisloire de la Littérature anglaise^ un exposé magistral. « Elle se ramène — c'est ainsi que M. A. Sorel la résume — à quelques données simples: toutes les choses humaines, que ce soit le génie d'un artiste ou le génie d'un homme d'Etat, la littérature d'un peuple ou ses institutions, ont leurs causes, leurs conditions et leurs dépendances. Pour rhomme et pour le peuple, il y a une disposition initiale maîtresse et supérieure, qui dirige toutes les idées, et tous les actes. Elle procède de trois forces primordiales, la race, le milieu, le moment ». Il reviendra d'autres fois sur les lignes de ce plan de sa méthode historique et critique (après avoir parlé, dans Les Philosophes classiques^ de la méthode en général par rapport à la science); et, chaque fois, il accentuera toujours davantage — comme dans la Préfa ce des Essais de critique et d'histoire^ écrite en 1866 — les points de contact que les sciences morales et historiques ont aujourd'hui avec les sciences naturelles, à

(1) Pour ce qui concerne la publication de ses écrits de moindre importance, il suffit de transcrire ici la note suivante de M. G. Monod : « Les articles de Taine qui ne rentraient pas dans le plan des Philosophes français au xix* siècle et dans VHisloire de la Littérature anglaise, ont formé les deux volumes d^Essais de critique et d^histoire (i858), et des Nouveaux Essais de critique et d^ histoire (i865). La première édition des Essais contient quelques articles sur des écrivains anglais contemporains qui ont été remplacés par d'autres dans Tédition de 1874, parce qu'ils avaient pris place en 1867 dans le dernier volume de la Littérature anglaise. Un volume de Derniers Essais de critique et d'histoire a paru en 1894 ». Op. cit., p. 101.

laide desquels, pour employer son expression caractéristique, celles-là « se soudent » désormais avec celles-ci. A cet égard, la Préface des Essais et celle du premier volume des Origines de la France cantemporaine, écrite en 1876, sont encore plus nettes et plus explicites que l'Introduction de Y Histoire de la Littérature anglaise. Et si, comme on le verra, les conclusions de la critique et de riiistoire, sur le terraîû de lesthétique et de la morale, pourront lui sembler différentes, sur quelque point, du pur naturalisme de sa doctrine, ce sera l'effet d'une heureuse contradiction à laquelle Tamènera, malgré lui, son profond sens moral. Pour voir comment ce naturalisme s'affirme, prend des contours toujours plus fermes à Tépoque vraiment productive deson œuvre (i852-i864^, il suffit de comparer la formule de la méthode dn Tile-Live à celle, bien plus positive et scientifique, mise quatre ans plus tard en tête du Lra Fontaine, Là, tout en disant en substance la même chose, le philosophe déterministe exposait en termes abstraits, en citant Spinoza, une théorie métaphysique. Ici, dans le La Fontaine^ comme, parla suite, dans la Préface de V Ancien Régime^ on croit entendre, bien plutôt qu'un critique ou un historien, un naturaliste qui se propose de disséquer un insecte. Dans le Tile- Live^ il parlait de « l'automate spirituel qui est notre être » ; le Là Fontaine commence par ces mots : «On peut considérer Thomme comme un animal d'espèce supérieure, qui produit des philosophies et des poè^ mes à peu près comme les abeilles font leurs ruches. Imaginez qu'en présence des Fables de La Fontaijoe vous êtes devant une de ces ruches ».

LA PHILOSOPHIE DE LA METHODE ET DE l'hISTOIRE 63

Dans V Histoire de lu Littérature anglaise se révèlent au plus haut degré, marchant de pair, IWiginalité géniale de la p^ensée et la . puissance de l'art littéraire de Taine. Dan« cette œuvre, dit M. A. Sorel, « il donna sa mesure. Par ce coup de maître, il ne se plaça pas seulement au premier rang de nos écrivains, il fit grand honneur, en Europe^ à la littératune française (i) ». Mais si cette oeuvre ca&t celle où il a. le plus rép«ndiaia richesse de son géaaie. Les PMlosaphes français da xix® siècle sont le livre où il a mis toute Timpétuosité de sa jeunesse batailleuse, toute la verve de sa critique, où il a déployé le plus de fantaisie et d'abandon, et où sa prose se montre plus flexible et plus variée qu'en aucun autre. C'est un aicte d'accusation dirigé contre l'éclectisme par le jeune normalien, refusé à l'examen, et qui à présent ose prendre les armes de la critique, de l'ironie et de la science contre les doctrines de ses maîtres, en découvrir les côtés faibles, en supputer la valeur historique et spéculative dans des formules si exactes, que la génération .suivante les acceptera et les répétera comme des jugements définitifs.

A un autre point de vue enicore, ioe livre a une importance spéciale dans l'ceuvre de Taine. Il nous fait voir celui-ci au moment où il regarde autour -de lui pour s'orienter à ses premiers pas, comme penseur et comme écrivain, où il marche, dans une direction opposée à celle du spiritualisme contemporain, sur les traces de Condillac, qu'il « veut réhabiliter en le complétant et en l'élargissant », et où il suit dans

(i) A. Sorcl, Discours de réception à l'Académie française.

les matières morales et historiques, en psychologie et en métaphysique, les procédés des sciences exactes (i).

La doctrine qu'il oppose, dans ce livre, à l'éclectisme de ses maîtres, et qui s'était formée dans son esprit durant les années d'Université et à l'époque de son enseignement en province, veut se tenir aux traditions de l'esprit français, et, en même temps, elle est en contact intime avec la philosophie contemporaine, spécialement avec la philosophie allemande.

Comme je l'ai déjà noté, l'auteur dit, dans sa Préface, que le livre lui a été suggéré par des conversations et des discussions tenues au Quartier Latin en i859. Cela signifie tout au moins qu'il le conçut alors ou vers ce temps, car c'est l'époque où il commence à étudier les philosophes allemands et surtout Hegel, qu'il cite fréquemment et dont il accepte la doctrine sur certains points capitaux.

Bien que publié un an après le Tile-Live et quatre ans après que le La Fontaine avait déjà été écrit sous forme de thèse, le livre sur Les Philosophes classiques remonte donc par son contenu, sinon par son élaboration définitive, à une période antérieure de la formation de la pensée de Taine. Pour bien se rendre compte de la genèse et des éléments de celle-ci, il est nécessaire d'examiner cet ouvrage.

(i C>. Monod, Op. cii.,i>. io3.

LA PHILOSOPHIE DE LA MÉTHODE ET DE l'hISTOIRE 65

Taine a déterminé avec vérité la place que la philosophie éclectique occupe dans l'histoire de la culture intellectuelle moderne, en la présentant comme un fait en rapport avec le romantisme français, et en lui attribuant des raisons plutôt littéraires, politiques et sociales, que spéculatives et scientifiques. Quand, par une matinée de 1811, Royer-Collard acheta chez un bouquiniste — raconte ironiquement Taine — les Recherches sur V enlendemenl humain de Thomas Reid, et se servit de ce livre pour son éloquente réfutation de Condillac et de Cabanis, de laquelle sortit la nouvelle école spiritualiste de Victor Cousin et de Théodore Jouffroy, la France était, comme lui, fatiguée du scepticisme et du matérialisme des derniers Encyclopédistes, et éprouvait un vif besoin de foi, d'autorité et d'ordre. L'esprit des temps refluait vers le passé et vers la tradition religieuse presque avec la même force que le torrent de la Révolution, au milieu du dernier siècle, s'était précipité contre l'un et contre l'autre. Un indice de ce mouvement jadis inauguré par Jean-Jacques Rousseau, et que Michelet a si bien appelé « une résurrection du cœur », avait été le succès du Génie du Christianisme de Chateaubriand, publié en 1802, quand Bonaparte cherchait à réconcilier, par le Concordat, la France révolutionnaire avec Rome et avec l'Eglise. Six années plus tard avait paru le livre de L'Aile- Barzellotti . 5

maf/ne, par M'"*' de Staël. Le titre seul indiquait la dérivation du nouveau courant d'idées et de sentiments apporté en France par la littérature que Georges Brandès a justement qualifiée de « littérature des émigrés ». Le romantisme, inné dans l'âme germanique, poussait chez nous autres Latins, quand déjà, sur son terrain natif, il n'était pas très loin de s'éjmiser; il y avait cependant produit une vég'étatioD d'idées et de formes littéraires qui ont des côtés [)uérils et maladifs, mais qui fut néanmoins i)eaucoup plus riche que les rameaux qu'elle allait projeter hors de TAllemagne.

En Angleterre, à partir de Robert Burns, qui précède de plusieurs années tous ceux qui tentent ensuite d'affranchir la poésie des formes artistiques traditionnelles, le mouvement romantique, poursuivi par Waltcr Scott, par William Cowper, par Byron et par Shclley, ne quitte jamais le domaine de la littérature, ne s'unit pas, comme en Allemagne, à un large développement de la spéculation philosophique et relig^ieuse, ne pénètre à fond aucun milieu social. Il n'en fut pas ainsi en Italie, où Manzoni et son école en tirèrent une nouvelle veine d'inspiration et de critique qui, sous rimpulsion du sentiment et de la poésie patriotique» pénétra comme une force vive jusque dans les classes populaires (i).

En France, la tendance propre à l'esprit national de convertir les idées et jusqu'aux formes de l'art en ar-

(i) Voir mon essai sur La Littérature el la Révolution avant el après 1848-1849, publié pour la première fois, en allemand, dans Vltalia^ dirigée par Karl Hillebrand (Leijizig, 1874), et republié, en italien dans VAniologia délia nostra crilica letteraria moderna^ de Luigi Morandi, i885.

LA PHILOSOPHIE DE LA MÉTHODE ET DE l'hISTOIRE 67

mes et en instruments de gouvernement ou de réformes politiques, qui chercha alors à greffer sur le passé, comme pour les légitimer, les nouvelles institutions nées de la Révolution de 1789, fit de la littérature de la Restauration et de la Monarchie de Juillet Tune des périodes les plus fécondes de la culture moderne. Cette littérature a laissé surtout dans le champ des études historiques des germes qui fructifient aujourd'hui encore. Ce mouvement de sympathie avec le passé, qui, interrompu pendant presque deux siècles à partir de la Renaissance, avait recommencé à vibrer dans Tesprit allemand après 1770, fut importé en France par les romantiques. Le jeune auteur de V Histoire de la conquête de r Angleterre par les Normands put dire avec raison que notre siècle « était destiné à devenir le siècle de l'histoire ». Mais le désir qu'eurent toujours Augustin Thierry, Guizot, Thiers, Michelet, et aussi Saint-Simon et Victor Hugo, de s'inspirer des besoins moraux des temps et de leur pays, accroît plutôt qu'il ne diminue leur valeur et leur importance dans l'histoire de la pensée et de la littérature (1). L'écho d'une société aussi intellectuellement agitée que Tétait alors, en particulier, celle du grand centre parisien, — que le vieux

(1) Dans la Préface de son livre intitulé : Dix ans d! études historiques ^i835), Augustin Thierry dit : « Mon attention... se porta avec curiosité vers Timmense désordre qui, dans le vi« siècle, avait succédé, pour une grande partie de l'Europe, à la civilisation romaine. Je crus apercevoir, dans ce bouleversement si éloigné de nous, la racine de quelques-uns des maux de la société moderne : il me sembla que, malgré la distance des temps, quelque chose de la conquête des barbares pesait encore sur notre pays, et que, des souffrances du présent, on pouvait remonter, de degré en degré, jusqu'à l'intrusion d'une race étrangère au sein de la Gaule et à sa domination violente sur la race indigène ».

Gœthe enviait à la littérature française, disait-il à Eckermann, — ne se perd jamais dans les écrits de Sainte-Beuve. C'est là ce qui constitue un des plus grands mérites de sa critique : celui d'être, comme il le réclamait pour la critique en général, « alerte, quotidienne, publique, toujours présente, une clinique chaque matin au lit du malade (i) ».

Or, il me paraît que ce contact avec l'esprit de la société française, qui donna tant de mouvement et de vie à la littérature de la Monarchie de Juillet, a enlevé de sa valeur et de son originalité à la philosophie des spiritualistes, au lieu d'y en ajouter. Celle-ci entre tout entière dans le cadre historique et national du moment où elle se produit, mais ne le déborde point, n'a point de vrai relief qui lui assigne une place à part parmi les hautes manifestations désintéressées de la pensée moderne. Elle eut certainement le mérite d'affranchir Tûme française de l'étroitesse du sensualisme et du matérialisme du siècle précédent, d'éveiller un mouvement de recherches dans l'histoire de la philosophie, de donner, comme l'a dit Renan, «une forme éloquente et en un sens populaire aux grandes vérités de Tordre moral (2) ». Mais cette façon de s'inspirer des motifs de convenance ou d'opportunité sociale, plus que des exigences idéales du vrai ; de se poser, avec Victor Cousin, en protectrice de Tordre public et presque en doctrine d'Etat; cette mainmise, pendant plus de trente ans, sur l'enseignement officiel, cette espèce de tutelle et de charge d'àmes qui la contraignait à

(i) Du génie critique et de Bayle: Portraits littéraires, 1862, t. L p. 3G5 (2) Essais de morale et de critique : M. Cousin, p. 08.

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regarder toujours autour d'elle, à se plier à des égards et à des compromissions assez souvent de nature politique, — tout cela imprime à la philosophie des éclectiques le caractère historiquement inférieur de ces doctrines qui n'ont été que l'expression d'une classe et d'un milieu, des besoins d'un moment ou d'une forme sociale, non d'un peuple ou d'une époque.

Taine a mis admirablement en relief ce qui se cachait de vain et de faux, quant aux idées, sous la riche livrée littéraire et oratoire des doctrines éclectiques. Malgré leur empire sur l'opinion des classes dirigeantes et leur efficacité politique, cela les laissa isolées et impuissantes vis-à-vis de la science contemporaine, laquelle s'en détourna d'elle-même, ne recevant d'elles aucune idée générale et directrice. Le point de vue sous lequel les envisage Taine ne diffère pas beaucoup, en réalité, de celui auquel s'était déjà placé Auguste Comte, en condamnant les théories métaphysiques traditionnelles ; il consiste pour celui-ci à exclure de la philosophie toute recherche des causes et de l'essence des choses regardées comme servant de base aux faits, et à réduire toute la science à l'étude de ceux-ci, de leurs lois et de leur système. Mais chez le jeune positiviste, qui pourtant — et cela me paraît digne d'être noté — ne nomme jamais Auguste Comte, respire déjà un esprit spéculatif plus large que celui du maître, plus en contact avec la pensée critique et historique de l'époque (i). On sent à chaque page,

(i) Nous verrons comme pourUnt Taine, en indiquant la voie qu'il voulait suivre, se proposait de s'écarter non seulement du spiritualisme, mais aussi du positivisme d'Auguste Comte, et, nous l'avons déjà indiqué, comme il admit dès le début la possibilité de la métaphysique. Dans son étude sur Stuart Mill, au seul

chez le savant et le philosophe qui analyse les faits et les idées avec la précision scrupuleuse du chimiste^ le psychologue artiste, sous le burin duquel apparaissent et s'animent les figures des philosophes qu'il passe en revue, en les plaçant chacune dans le milieu historique qui leur est propre.

Ce qui frappe les lecteurs, c'est la lucidité de l'analyse et du dessin^tracéd^unemain sûre par un observateur qui, tout en dépeignant les hommes et les choses de son temps, en semble déjà éloigné. Et cependant Tœuvre est toute pénétrée de la chaleur latente d'une passion juvénile de l'auteur pour les nouvelles idées scientifiques, sous-entendues par lui, et qu!il dessine ensuite à la fin du livre. Chacune de ces figures a son milieu, son plan de perspective historique, qui est celui d'autres époques déjà passées. Un des principaux effets obtenus par le critique consiste précisément à faire voir au lecteur quelle distance il y a désormais entre la pensée de ces chefs d'école, dont queli^esuns vivaient encore au moment où il écrivait, et la pensée de notre époque. Le bon Laromiguière, dernier commentateur de Condillac dans le premier quart de ce siècle, qui ne peut s'expliquer les accusations d'athéisme et d'impiété portées par les spiritualistes contre les doctrines de son maître, et se sent comme perdu au milieu d'eux, est une vignette croquée, aux premières pages, d'une façon fine et définitive. Puis viennent deux nobles profils aux traits sévères et vigoureux : d'abord Royer-Collard, l'initiateur des

endroit où soit nommé Auguste Comte, bien que Taine fasse parler un jeune Anglais, on peut croire, à la façon dont il le fait {>arler, qu'il ne tenait pas en grande estime Tesprit et la doctrine du fondateur du positivisme.

doctrines spiritualistes, empruntées par lui à l'école écossaise ; esprit précis et dominateur, chrétien fervent, moraliste austère, homme d'ordre et d'autorité, qui met toute la puissance de sa pensée et de sa parole au service des principes traditionnels qu'il croit menacés, « et fait la police en philosophie » ; ensuite Maine de Biran, psychologue de vocation, qui pendant de longues années concentre tout l'effort de sa pensée à pénétrer au fond d'une idée unique, l'idée du moi^ et la transforme en une entité métaphysique, en une espèce de monade leibnitzienne ; admirable explorateur du monde intérieur, mais écrivain abstrus et enveloppé, scotiste attardé, dont ceux-là seuls comprennent les doctrines, qui sont initiés au sens intime du langage scolastique qui les recouvre.

Dans le groupe, deux figures seules se détaohent du fond et se dessinent entières : celles des deux véritables chefs de Técole, Théodore Jouffroy et Victor Cousin. Le premier nous est représenté par le critique, qui en parle avec un respect plein de sympathie, comme « un homme intérieur », comme un esprit religieux par instinct et par éducation, qui, en passant du christianisme à la philosophie, y avait apporté avec lui la grande préoccupation des âmes religieuses : le besoin de les grouper toutes autour du problème des destinées humaines. C'est à cela que Jouffroy avait voulu, ^n fait, ramener tout le système de la philosophie pour y chercher « le salut sous un autre nom ». Taine nous fait voir combien ce grand intérêt moral, qui absorba toute l'existence du philosophe, mort jeune encore, projeta sur elle de dignité et de recueillement attristé. Et il se figure Jouffroy né et vivant en Angleterre,

dans le comté de Kent, vers la fin du xvii® siècle et les premières années du xviii®, au sein d'un protestantisme à la fois pieux et éclairé qui conciliait les nouvelles idées de la science avec la Bible; passant son existence au milieu de ses livres et de sa famille, « à la campagne, dans une petite maison, au pied d'une colline, près d'une jolie rivière murmurante ».

A côté de cette figure sévère de philosophe, celle de Victor Cousin forme un vivant contraste. Celui-ci n'est ni un philosophe, ni un véritable penseur, mais un orateur, que Taine, par la plus heureuse fiction, transporte deux siècles en arrière, à l'époque de M*"® de Sévigné, de M™<^ de La Fayette et de Bossuet; il en fait un disciple de celui-ci et son successeur dans la chaire, un théologien gallican, homme d'église et de bonne société, qui, même en écrivant sur des matières philosophiques, y porte le langage et les habitudes intellectuelles du prédicateur, le besoin de réduire toute la science à la claire exposition des « vérités moyennes » demandées par son auditoire. Il tonne contre Timpîété naissante, et meurt retiré du monde, après avoir réfuté les œuvres de jeunesse de Voltaire, et écrit vingt volumes « devenus classiques et que les élèves de rhétorique apprennent par cœur en même temps que les oraisons funèbres de Bossuet ».

Cette fine satire de Tesprit et de l'œuvre de Victor Cousin renferme tout le nerf de la polémique de Taine à l'égard de l'école éclectique. C'est la partie du livre où l'on sent le plus vibrer les sentiments personnels de l'auteur, qui, avec la confiance hardie de ses vingtsept ans, attaque de front le maître toujours puissant, qu'il se met à démolir pièce à pièce, comme écrivain

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philosophique et comme philosophe, comme historien et comme biographe, comme érudit et comme philologue. Dans cet assaut à coups de scalpel contre la statue couronnée du chef de la philosophie officielle, on trouve déjà toute la pénétration psychologique des critiques futures de Taine. En lui, juge de Cousin, parle, et non sans passion, l'adversaire qui, abattant Tidole, dirige ses coups contre les parties qui répugnent le plus à son propre idéal. Il condamne avant tout, chez l'écrivain philosophe, la prédominance du génie oratoire, qui sacrifie le fond et la rigueur >à la forme de la pensée, à son effet sur le public, aux convenances morales et civiles, à l'opportunité politique; il blâme, chez Thistorien et le biographe, Tadmiration accordée par lui à toute une époque, au xvn^ siècle, et son indifférence absolue à en bien définir les traits, la physionomie, le caractère; il combat la tendance de l'écrivain à disserter sur les personnes et sur les choses, au lieu de nous les dépeindre et de les faire revivre. Chez Cousin, collecteur de minuties érudites et commentateur de textes inédits destinés à servir à une histoire de la philosophie éclectique, Taine admire l'homme d'étude, mais voit plutôt un ouvrier qu'un constructeur et un architecte original. Sous quelque aspect qu'il l'envisage, Victor Cousin reste toajours pour lui un orateur « égaré dans la philosophie », « un Père de l'Eglise », un écrivain du xvii^ siècle, un Bossuet de la philosophie, qui, « dans l'exposition des vérités moyennes et dans le développement des sujets oratoires, a presque égalé la perfection des écrivains classiques (i) ».

(i) Quand je pense à Victor Cousin, je me rappelle toujours le

En dépit des sévères critiques qui lui furent adressées par les philosophes de profession, le livre fit du bruit et valut à Taine de la réputation. S'il Pavait pu* blié en Italie, on l'aurait probablement tenu à dessein sous le boisseau, à moins qu'il n'eût provoqué les sarcasmes de la majorité de nos hommes positifs, qui sourient de la philosophie en général, ou ne peuvent se l'imaginer qu'écrite en mauvais jargon.

En France, au contraire, où une veine de philosophie a toujours pénétré les nouvelles formes de Tart, celle-ci, si vigoureuse et si colorée, qui marquait de son empreinte l'examen critique des idées traditionnelles sous la plume de leur jeune contradicteur, plut et attira aussitôt l'attention. Et d'ailleurs la critique, qui n'est souvent, au fond, qu'une espèce de haute médisance intellectuelle, se fraie toujours d'elle-même sa voie et trouve des oreilles qui Técoutent.

Quant aux idées du positivisme, dont Taine se fai-

récit très vivant que Marco Minghclli, l'homme d'État italien, nous fit plus d'une fois, à moi et h d'autres de ses amis, des dernières paroles que lui adressa le philosophe français. Minghetti, ^ la veille de quitter Paris, vint lui faire ses adieux. Il avait déjà pris congé du vieux chef de l'éclectisme et était sur Pescalier, quand il l'entendit crier derrière lui : « Donc, rappelez-vous, je^jine homme, il nous faut un Dieu personnel et l'immortalité de l'àme ». Ce « il nous faut » est caractéristique.

LA PHILOSOPHIE DE LA MÉTHODE ET DE l'hISTOIRE 76

sait un outil de démolition, elles avaient commencé à apparaître dès avant i85o parmi les philosophes et spécialement les savants ; mais, même dans les dix années suivantes, on ne pouvait dire qu'elles fussent très répandues. Auguste Comte n'avait pas possédé lart, si cher aux Français, de se faire lire, et les doctrines humanitaires et mystiques imaginées par lui dans sa vieillesse, puis continuées par ses adeptes dans une espèce de cénacle, diminuaient, aux yeux de beaucoup, la foi en la vérité des principes exposés dans ses premiers travaux. Emile Littré avait déjà entrepris la tâche de les interpréter et de les développer, mais sous une forme sévère et sobre qui ne sortait presque pas du champ de la philosophie des sciences naturelles. Le positivisme, en France, attendait encore, pour devenir populaire, d'être porté sur le terrain de la psychologie et de l'histoire, et d'être rendu plus accessible au moyen de formules trouvant leur emploi dans la littérature journalière.

Sous l'Empire issu du Deux Décembre, le positivisme n'avait nul accès dans l'enseignement, dominé encore, nous dit Taine, par les doctrines de Técole éclectique, entourées d' « une escorte d'hommes instruits, d'hommes de talent et d'hommes dé cœur». « Les Français, par habitude et dans une demi-somnolence, écoutent avec un air un peu ennuyé et distrait les morceaux de bravoure, les belles phrases éloquentes que l'enseignement public leur répète depuis trente ans ». Apporter une note intellectuelle suspecte dans le noble milieu des hommes d'ordre et des conservateurs catholiques qui étaient le soutien du gouvernement impérial, c'était risquer la destitution, comme

cela arriva à Renan en 1864 (1). Un sourd ferment de nouveauté et de liberté hardie, même en philosophie, bouillonnait cependant parmi les jeunes gens, en particulier parmi les étudiants en sciences naturelles du Quartier Latin. Et c'est de leurs discussions, dans lesquelles la philosophie littéraire était appelée une rhétorique élégante, et la philosophie classique définie « la philosophie à Tusage des classes », que sortit — c'est Fauteur lui-môme qui nous le dit — le livre de Taine.

La partie générale et théorique de sa doctrine, développée plus tard, pour ce qui concerne la psychologie, dans les deux volumes de L'Intelligence^ apparaît déjà tout entière dans Les Philosophes classiques, dessinée sur le fond de ces principes de méthode et de ces prémisses que Tauteur lui donnera dans ses autres œuvres. C'est comme un édifice d' « architecture savante et solide », suivant le mot de M. Paul Bourget, auquel Tartiste continue toujours à travailler, mais sans toucher à une seule pierre des fondations.

(1) « Dans les dix dernières années du second Empire », dit M. G. Monod, « l'air et la liberté commençaient à rentrer dans l'Université en même temps que dans le gouvernement ». Cependant Tainc, qui en 1862 avait été sur le point d'être nommé l»rofesscur de littérature à FÉcole polytechnique, vit mettre en péril, Tannée suivante, par suite des dénonciations de l'évêquc Dupanloup, sa nomination d'examinateur d'histoire et d'allemand h Saint-Cyr. Cette nomination, « un instant rapportée, ne fut confirmée que sur l'intervention pressante de la princesse Mathilde ». G. Monod, Op. ci7.,pp. 108-109. — Lesparoles de Taine citées plus haut dans le texte sont empruntées aux Philosophes classiques (chap. xii), et à la Préface de l'étude sur Stuart Mill. Il faisait observer que la doctrine éclectique, quoique puissante encore dans l'enseignement, « n'avait plus de prise sur la foule savante, jeunes gens et gens du monde ».

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Dans cette étude sur les Philosophes classiques^ il y a un endroit sur lequel il convient de s'arrêter un peu, parce qu'il nous montre comment, dès les premiers pas, le jeune écrivain a su fixer d'un œil sûr les points d'orientation de sa pensée dans la culture contemporaine. Après s'être livré à la critique des doctrines spiritualistes, encore dominantes à ce moment, il se demande si, et comment, une nouvelle philosophie, pouvait se former; et après avoir admis qu'elle était possible, il se met à conjecturer par quelles voies elle pourrait naître (i). Son pronostic à ce sujet est vraiment remarquable. Taine n'aperçoit que deux voies pouvant s'ouvrir à un nouveau système philosophique, à une nouvelle « vue d'ensemble ». En premier lieu, « il se peut, disait-il, qu'un savant comme Ampère et Geoffroy Saint-Hilaire réunisse les découvertes des sciences positives, forme avec elles un système du monde, et que ces vues d'ensemble s'imposent au public comme la loi de l'attraction, ou l'hypothèse du plan animal unique. La chose n'est guère probable ; car la science s'agrandissant chaque jour, chaque jour il devient plus difficile d'être universel, et Humboldt lui-même n'a fait qu'un catalogue des faits acquis (2) ».

En second lieu^ on pouvait recourir à l'analyse, à la revision critique des idées dominantes, conduite, €omme il lui semblait en voir déjà les symptômes, par un intime besoin de démonstration rigoureuse, avec un tout autre esprit que l'esprit aridement sceptique du xviii® siècle, et en tendant à réédifier sur les

■i) Les Philosophes classiques, pp. 3o6-3o8.

(2) Ibidem, p. 3o6.

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ruines produites par ce siècle et par le nôtre. C'est « qu'aujourd'hui — écrivait-il — le scepticisme est usé, que la pleine destruction ennuie, que les progrès de l'expérience ont amassé depuis cinquante ans des moitiés de science et des sciences entières^ prouvées et solides, utiles pour bâtir la route, et des lumières grandioses, quoique fumeuses, érigées en Allemagne pour nous « indiquer le but ». Et de ce côté plus spécialement, il semblait à Taine que « toute espérance n'était pas perdue ». Il en jugeait ainsi par les premiers signes^ qui se manifestaient aussi en France : le dégoût des vagues aspirations, des courses à l'idéal, du trop long abus qu'on avait fait du sentiment; dégoût qui, joint à une vive tendance, alors renaissante, vers l'observation des faits et les démonstrations rigoureuses, devait, par la suite, en littérature aussi, porter vers le naturalisme, le réalisme et l'analyse psychologique, et commençait déjà à s'affirmer en ressuscitant le nom et les écrits de Henri Beyle (Stendhal), que Taine appelle « le plus grand psychologue du siècle (1) ».

Ce qui me paraît ici le plus remarquable, c'est, je le répète, la sûreté du coup d'œil avec laquelle sont tracées les lignes générales de cette prévision. Dans sa seconde partie, elle s'est vérifiée et se vérifie chaque jour davantage, bien que différents indices semblent annoncer que le règne du naturalisme et du réalisme touche à sa fin. Et tandis que, d'autre

(1) Les Philosophes classiques^ p. 3i2. — Taine ajoutait dans une note, disparue de la 3® édition : « Et des siècles précédents », ce qui était exagéré, mais caractérisait l'état d'esprit de l'écrivain.

LA PHILOSOPHIE DE LA M^THODK-ET DE l'hISTOIRE 79

part aussi, s'est vérifié le cas qui semblait à Taine « peu probable », la chose s'est pourtant effectuée de façon à confirmer étonnamment la manière dont il avait établi son pronostic. Dans les dernières trente années, en effet, une synthèse est sortie des résultats des sciences naturelles et surtout de ceux de la science des organismes vivants : je veux parler de la doctrine de l'évolution, qui « s'est imposée à l'esprit du public », et qui, mise par un audacieux génie systématique à la tête de toute une nouvelle reconstruction spéculative, est devenue aujourd'hui une métaphysique qui a ses disciples et ses croyants dans le monde entier (i).

Taine ne le prévoit pas, et il n'était pas facile de le prévoir, même pour lui, qui n'admettait pas, comme l'admettait Auguste •Comte, que l'avènement définitif de la science positive avait mis pour toujours fin à l'ère de la métaphysique. Mais pour bien voir avec quelle justesse il avait néanmoins saisi les lignes principales du moment historique où se trouvait alors la philosophie, il suffit de se rappeler que le livre fut écrit quelques années avant la publication de l'ouvrage fameux de Darwin sur V Origine des espèces , qui eut lieu en iSôg, et dix Système de philosophie synthétique d'Herbert Spencer. Ce dernier ne parut qu'au mois de mars 1860 et ne devint qu'au bout de plus de dix ans le programme du mouvement spéculatif qui s'est opéré en Europe et au dehors autour de la nouvelle doctrine biologique, et qui lui a donné une popularité et une importance historique égales à celles des

(1) Jusqu'au Japon, où la philosophie d'Herbert Spencer est professée dans les Universités.

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grands systèmes métaphysiques d'un autre temps. Herbert Spencer a déclaré plusieurs fois, il est vrai, qu'il avait déjà rédigé le plan de son système avant la publication du livre de Darwin (i). Ses Essais aussi, dont celui sur le Progrès fait pressentir les Premiers Principes^ avaient commencé à paraître peu après i852. Mais son nom ne fut en réalité connu en France que vers 1864, quand Emile Littré se mit à défendre contre lui la doctrine de son maître au sujet de la classification des sciences, et que, dans la Revue des Deux Mondes, Emile Laugel le présenta à ses compatriotes comme « le dernier des métaphysiciens anglais », chez lequel pourtant, ajoutait-il, était visible l'influence du positivisme d'Auguste Comte.

Contre ce malentendu qui faisait de la philosophie scientifique anglaise, provenant en ligne directe de Berkeley, de Hartley et de Hume, une dérivation des doctrines françaises, Herbert Spencer eut beau alors protester; le malentendu persista et persiste encore dans beaucoup d'esprits, spécialement en Italie. Il s'y introduisit aussitôt avec les exposés erronés et de seconde main que des écrivains plus ou moins dénués de culture philosophique donnèrent des doctrines d'Herbert Spencer et de ceux qu'on nomme à tort les positivistes anglais. Ces écrivains, dans leur haine contre toute forme de spéculation, ne pouvaient comprendre comment la philosophie, après sa condamnation absolue par le positivisme de Comte, pût être en état de répondre à un besoin intellectuel encore vivant à notre époque. Dans un livre écrit par moi en

(1) Dans une lettre que m'écrivit Herbert Spencer en 1881, il m'affirme ce fait.

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1870, et que je ne cite ici qu'à litre de fait ou de date, j'ai essayé de démontrer que les doctrines scientifiques anglaises étaient issues d'une tradition d'analyse et de recherches spécialement psychologiques, particulière à ce pays, et je signalai le caractère et la tendance métaphysique de l'esprit de Spencer, caractère et tendance qui devaient, par la suite, s'affirmer toujours davantage dans ses doctrines morales et religieuses (i). Et ce livre, vu son dessein bien arrêté de revendiquer pour l'Angleterre sa part d'initiative originale dans la nouvelle direction de la psychologie contemporaine, eut l'honneur d'être cité à côté d'un travail de M. Th. Ribot, dans V Introduction à la science sociale. Il me semble voir encore l'attitude et le regard animé du philosophe, et entendre le ton bref et vibrant de la laconique réponse bien anglaise qu'il me fit dans son étroit cabinet de travail, à Londres, quand je lui dis qu'un rapide coup d'œil jeté sur ses livres m'avait aussitôt convaincu qu'il n'avait pas les idées de Comte, quoique beaucoup pensassent le contraire. — I hâve none (Je n'en ai aucune), me ripostat-il. — Il se leva, se dirigea vers un bureau tout surchargé de livres, en prit un et me le tendit. C'était la troisième édition, qui venait de paraître, de son livre intitulé The Classification of the Sciences : to which are added reasons for dissenting from the Philosophy of M. Comte (1871). Herbert Spencer ajouta, au moment où je prenais congé de lui, que tous ceux qui, comme lui-même, professaient la/>Ai7o-

(1) La Morale nella filosofia positiva, 1871, Florence, CeHini. — Ce livre a été traduit en anglais sous le titre The Ethics of Positivîsm, 1878, New-York, C.-P. Somerby.

Barzellotti. 6

Sophie scientifique^ n'étaient pas des positivistes et ne pouvaient être qualifiés tels.

Revenons à Taine. Lors de sa première orientation dans le champ des études et des idées de son temps, il ne pouvait donc arrêter sa vue sur Herbert Spencer, qu'il ne connaissait probablement même pas de nom(i). Mais il s^appuie sur le livre de Darwin et le cite déjà dans l'Introduction de VHisloire de la Litté^ rature anglaise^ tout en observant, au sujet de l'origine des espèces, que « l'immensité de la distance ne nous (la) laisse entrevoir qu'à demi et sous un jour douteux (2) ». Dans son livre de L'Intelligence^ publié sept ans plus tard, parlant des méthodes des sciences expérimentales et traitant aussi de la théorie de l'évolution, il accorde une grande valeur aux idées de Darwin, même dans leur application aux études historiques.

Du reste, ce que le concept de l'évolution avait en soi de plus vrai et d'applicable à l'étude du monde moral et historique, avait déjà, selon Taine, été mis en lumière par la philosophie allemande dès la fin du dernier siècle (3). Et à l'envisager au point de vue sous lequel le critique français l'avait approfondi et

(1) Dans V Intelligence (t. II, 3® édit., 1878, p. 433), il cite pourtant les Principles of Biology d'Herbert Spencer, à propos de la théorie de l'évolution, et il qualifie ce livre de « très hardi, très précis^ très suggestif ».

(2) Introduction, p. xxiv.

(3) J'ai essayé de le démontrer dans la leçon d'ouverture d'un cours sur la philosophie de l'histoire, professé à Rome. Cette leçon a été publiée dans la Rivista dl filosofia scieniiftca de Turin, sous ce titre: // concetto délie scienze sioriche e la fdosofia moderna (1886). Je constate avec plaisir que des positivistes aussi admettent la thèse que j'ai opposée à celle d'après laquelle le concept de l'évolution dériverait des sciences naturelles seules.

LA PHILOSOPHIE DE LA MÉTHODE ET DE l'hISTOIRE 83

compris dès ses premiers travaux, il indiquait aux esprits plus d'une voie dans laquelle les partisans de la doctrine de révolution auraient pu se rencontrer avec les partisans des doctrines biologiques anglaises.

Taine lui-même, qui avait tant lu Hegel, et qui, dans la Préface de ses Philosophes classiques^ montrant le fond de la doctrine métaphysique acceptée et exposée par lui, la ramène à Thégélianisme, Taine luimême était entré dans la conception des lois du monde historique, sur les traces des Allemands.

Par quelle voie et avec quelles intentions, c'est ce que nous avons déjà indiqué, et ce que nous montrerons plus complètement bientôt. Maintenant il est bon d'examiner d'un peu plus près l'état de la philosophie entre i852 et 1864, période où toutes les idées directrices de la méthode et de la théorie de Taine, contenues en germe dans ses écrits de jeunesse et dans sa première œuvre philosophique, s'appliquent au plan déjà formé de ses travaux de critique historique et d'art.

Dans la Préface de son étude sur le Positivisme ^anglais et sur Stuart Mill, publiée en janvier 1864, Taine, examinant la situation de la philosophie contemporaine, écrivait: « En ce moment, la scène est vide en Europe. Les Allemands transcrivent ou trans-

posent le vieux matérialisme français ». Et cela était vrai. L'Allemagne, après la mort de Hegel, avait cessé de philosopher. Dans ses Universités et aussi parmi les hommes qui cultivaient Tétude des sciences morales, on y condamnait bien haut la métaphysique, dont on avait fait un si gpsfnd abus pendant plus d'un demi-siècle. Celle-ci n'avait plus de partisans que parmi ce public qui, en fait de philosophie comme dans le reste, n'y regarde pas de si près, et qui prenait pour le dernier mot de la science contemporaine le matérialisme métaphysique de Moleschott et de Bûchner.

Le mouvement critique néo-kantien, qui déjà se dessinait peu après 1860, et auquel se joignirent ensuite des naturalistes éminents, tels que Helmholtz, Du Bois-Reymond et Wundt, était chose trop germanique et qui restait trop exclusivement entre les limites d'une théorie de la connaissance et de la méthode, pour pouvoir surtout alors, en France aussi, attirer à soi les esprits comme une nouveauté philosophique importante. Les doctrines d'Hermann Lotze, une des intelligences les plus vastes qui aient tenté, à notre époque, de se frayer une voie à travers de nouveaux systèmes philosophiques, étaient alors et ont toujours été peu connues en dehors de l'Allemagne. Edouard Hartmann et les autres continuateurs les plus hardis des idées d'Arthur Schopenhauer, dont la réputation s'était lentement répandue vers i85o, n'avaient encore, avant 1870, rien publié qui fit du bruit. Et, d'ailleurs, même en ces dernières années, lorsque le pessimisme a trouvé un large écho dans la littérature française, il est pro-

J.A PHILOSOPHIE DE LA MÉTHODE ET DE l'hISTOIRE 85

bable que cette philosophie, beaucoup plus semblable à une gnose religieuse qu'aune doctrine scientifique, n'a jamais eu grand poids, sinon peut-être comme signe des temps, sur un esprit critique tel que celui de Taine, si ami de l'analyse et si hostile à toute fantaisie (i).

La conception qu'avait celui-ci de la vie et des hommes, et qui ressort de toute son œuvre, — comme M. Paul Bourget Ta bien noté, — est profondément pessimiste. Mais, ainsi que nous le verrons, cette conception ne domine sa pensée que quand il examine en critique les formes de l'art en tant que manifestation du sens moral intime qu'ont pour nous les choses, et non quand il recherche la signification prise par les lois de celïes-ci aux yeux du philosophe, à la lumière de l'expérience et de la science. A ce point de vue, la réalité du monde lui apparaît, ainsi qu'à tout adepte rigoureux de la méthode positive, comme un grand et fatal enchaînement de faits, qui sont ce qu'ils sont, et auxquels le sentiment et la conception de l'homme, qui en est spectateur et partie, peuvent seuls attribuer un éloge ou un blâme qui ne leur appartient pas.

Si alors, vers la fin de la période s'étendant de

(i) Je renvoie les lecteurs qui voudraient avoir une idée plus large et particulière de Tétat de la philosophie en Allemagne, en Angleterre et en France, durant cette période, à mes deux essais publiés dans la Nuova Antologia de Rome, Tun en date du i5 février 1880, sous ce titre: La nuova Scuola del Kant e la fdosofia scieniifica conlemporanea in Germania, et Tautre dans les livraisons des ]6 janvier, 16 mars, i«' mai, 16 mai 1889: // Pessimismo filosofico in Germania e il problema morale dei nosiri tempi. Ce second essai s'étend aussi sur les relations des doctrines philosophiques avec la littérature et l'état social de cette époque, et j'y parle de Taine.

m LA PHILOSOPHIE DÉ H. TAINE

i85o à 1860 et un peu après, dans Tétat général de la philosophie en Europe et plus particulièrement dans celui de la philosophie allemande, Taine ne voyait apparaître aucun mouvement d'idées vraiment remarquable, il trouvait cependant au delà de la Manche des écrivains et des penseurs dignes d'attention. En 1857 parut le premier volume de V Histoire de la civilisaiion en Angleterre, de Thomas Buckle, qui fît tant de bruit et sembla indiquer une rénovation définitive apportée par la méthode scientifique dans la conception moderne de l'Histoire. Je parle ici de ce livre fameux, parce que, bien que Taine — chose à noter — ne le cite pas dans l'Introduction de VHistoire de la littérature anglaise, où il aurait dû le mentionner, semble- t-il, à propos des récents progrès historiques, on ne peut nier qu'il n'y ait un point de ressemblance entre sa façon de considérer l'histoire comme science, et la façon du philosophe anglais. Même sans emprunter au livre de celui-ci, comme quelques-uns le croient à tort, le motif et l'inspiration de ses œuvres historiques, il a tout aii moins reçu de lui, inconsciemment, plus d'une impulsion.

Ces années où se formait l'esprit de Taine marquent le moment historique où la culture anglaise reprend peu à peu, dans les idées scientifiques et philosophiques, l'hégémonie sur la culture du continent, que l'Allemagne, au contraire, va chaque jour perdant davantage. Le fait est à noter, parce qu'il n'y a peutêtre pas d'écrivain du continent — comme l'a noté aussi Karl Hillebrand, ce critique exquis de la littérature contemporaine — sur lequel l'influence de la culture anglaise se soit exercée autant que sur

LA PHILOSOPHIE DELA MÉTHODE ET DE l'hISTOIRE 87

Taine, «pour lequel Thistoire est devenue de plus en plus une science d'observation (i) »,

Immédiatement après ses premiers travaux, presque tous consacrés à la France, il se mit à étudier l'Angleterre, par suite peut-être d'une certaine affinité entre son talent et le génie de cette nation, qui est observateur minutieux des faits, analytique, ennemi de toute emphase, et avant tout des théories vagues. Parmi les pays d'Europe dont il étudia la culture et la vie, l'Angleterre est, après la France, celui qu'il connut et qu'il comprit le mieux, Quelques-uns de ses écrits antérieurs à 1864, qui se réfèrent à son Histoire de la Littératare anglaise (i863), constituent une vaste étude psychologique et critique des facultés dominantes et du développement du génie anglo-saxon, auquel le riche génie français, pourtant si différent, a jusqu'ici tant emprunté et peut tant emprunter encore.

- « L'Angleterre — disait Taine, dont nous résumons l'idée — • découvre les faits, l'Allemagne crée des théories, la France les clarifie (2) ». Dans ce

(1) Karl Hillebrand, Zeiten, Vôlker and Menschen, t. IV: Profile, H. Taine als Historiker, pp. 2o3-23o. — L'auteur dit dans une note que, dès 1862, ouvrant à la Faculté des lettres de Bordeaux, où il était professeur, son cours sur Gœthe, il avait déjà prédit que Vhégémonie intellectuelle anglaise succéderait à celle de TAllemagne. Quant à la philosophie, l'appauvrissement et la décadence de la production intellectuelle dans ce dernier pays devient chaque jour plus évidente, et les Allemands eux-mêmes en conviennent. Cest là un fait que mettait en relief, il y a quelques années, dans un bel article portant ce titre : Was uns Kant sein kann ? le professeur Paulsen, de Berlin.

(2) Histoire dé la Littérature anglaise^ Introduction, p. xiv. — Il s'exprime en ces termes, à ce sujet, dans Les Philosophes classiques (p. 20) : « On a dit que le propre de Tesprit français est d'éclaircir, de développer, de publier les vérités générales ; que les faits

moment d'arrêt de la pensée philosophique européenne, alors que TAllemagne ne créait plus de théories et que l'Angleterre en voyait éclore une — celle de Darwin — fondée uniquement sur la recherche scientifique des faits naturels, le jeune critique français remarqua surtout, parmi les écrivains anglais vivants qu'il fit connaître en France, Carlyle et Stuart Mill (i).

Très dififérents l'un de l'autre et procédant par des voies opposées, ils représentaient pourtant à ses yeux deux aspects contraires, quoique assez souvent réunis, de la physionomie intellectuelle de la race anglaise : Carlyle, la tendance spéculative et religieuse aux visions intérieures, à la foi vive dans le mystère divin des choses, alimentée par le sentiment moral profond qui faisait de lui presque un voyant, un puritain de notre siècle ; Stuart Mill, la tendance à l'observation positive, exacte, expérimentale^ à l'analyse minutieuse et méthodique des faits intérieurs, la sobriété en matière d'abstraction et de

découverts en Angleterre et les théories inventées en Allemagne ont besoin de passer par nos livres pour recevoir en Europe le droit de cité ; que nos écrivains seuls savent réduire la science en notions populaires, conduire les esprits pas à pas et sans qu'ils s'en doutent vers un but lointain, aplanir le chemin, supprimer Tennui et l'effort, et changer le laborieux voyage en une promenade de plaisir ».

(i) A l'appui de ce qui a été dit quant à Faction de la culture germanique sur le développement intellectuel de Taine, rappelons ici que Carlyle fut dans son pays Fun des propagateurs de cette culture, et que Lewes, le biographe de Goethe, lui a dédié son livre, « en témoignage d'estime à celui qui, le premier, apprit à l'Angleterre à apprécier Goethe ». — Au sujet de l'état de la philosophie au delà de la Manche, Taine dit dans Les Philosophes classiques (p. 3o8) : « L'Ecosse flotte entre le scepticisme érudit d'Hamilton et les successeurs innocents de Reid ».

LA PHILOSOPHIE DE LA MÉTHODE ET DE l'hISTOIRE 89

déduction, resprit de la tradition philosophique de Locke, de Hume, de Hartley, recueillie et continuée par l'auteur de la Logique. Comme Taine n'a pas nommé Stuart Mill dana ses Philosophes classiques^ on est en droit de croire qu'il n'a connu sa valeur spéculative, et peut-être commencé à lire ses œuvres, que lors de son premier voyage en Angleterre, en i858. Il publia ensuite ses études sur Carlyle et sur Stuart Mill. Il imagine, dans celle-ci, qu'il s'est fait exposer par un jeune étudiant d'Oxford les principaux points de la doctrine de ce philosophe, dont il indique ensuite les lacunes et lès côtés défectueux, qu'à son avis Tesprit français aurait dû prendre à tâche de combler et de corriger (i). Stuart Mill écrivit à son critique « qu'on ne pouvait donner en peu de pages une idée plus exacte et plus complète du contenu de son livre comme corps de doctrine philosophique ». Seulement il ajoutait qu'il n'était pas vrai, comme Taine l'avait cru, que « la philosophie de l'expérience dût être considérée alors comme particulièrement anglaise ». Cela avait été vrai dans la première moitié du xviii« siècle, à partir de Locke et jusqu'à la réaction contre Hume, commencée en . Ecosse, nous Tavons dit, et qui « avait revêtu depuis

(1) CeUe étude sur Stuart Mill, ainsi qu'il résulte d'une lettre de Taine à Edouard de Suckau, en date du 20 juillet 1861, a été écrite dans le premier semestre de ladite année. Le fait que ces deux essais, dont M. G. Monod ne nous indique pas la date de composition (celui sur Carlyle avait été d'abord publié dans le Journal des Débals, en octobre et novembre 1860), sont de peu postérieurs au premier séjour de Taine en Angleterre, est une circonstance importante à noter pour ceux qui veulent, comme moi, s'en tenir autant que possible, dans l'exposition de ses idées, à un ordre chronologique.

go LA PHILOSOPHIE DE H. TAINE

longtemps la forme germanique et avait fini par tout envahir ».

« Qu^ï^d j'ai écrit mon livre, concluait StuartMill, j'étais à peu près seul de mon opinion, et, bien que ma manière de voir ait trouvé un djegré de sympathie auquel je ne m'attendais nullement, on compte encore en Angleterre vingt philosophes à priori et spiritualistes contre chaque partisan de la doctrine de l'expérience (i) ».

Eu égard à l'état général des idées et des études philosophiques en Angleterre, comme à la supériorité encore existante du nombre des spiritualistes^ Stuart Mill ne se trompait pas. Mais Taine avait voulu avec raison mettre en relief les traits intellectuels de famille et de race par lesquels la pensée de Stuart Mill reproduisait celle des philosophes qui avaient indiqué la voie à l'esprit anglais à partir de Bacon et de Hobbes, et montrer ainsi la persistance héréditaire d'un type mental, parent du type germanique, mais profondément distinct du type latin et français. A la fin du livre, dans une rapide et admirable description d'Oxford et de ses environs, le critique artiste faisait sentir au lecteur comment les doctrines et les idées exposées par lui étaient aussi, dans leur couleur locale, en harmonie avec la vie, le caractère, le paysage et le ciel anglais qui leur avaient donné naissance.

L'étude de Stuart Mill, économiste et philosophe.

(i) Le Positivisme anglais : Etude sar Stuart Mill, 1864, Germer- Baillière. •— La lettre citée de Stuart Mill se trouve dans rintroduction, que n'a pas reproduite le tome V de VHistoire de ta Litté* ratura anglaise.

donna occasion à Taine, comme nous le verrons plus tard, de mieux développer les théories du positivisme français, telles qu'il les professait, et de les opposer à ce qui, pour lui, était, le positivisme anglais, et avec lequel pourtant elles avaient plus d'un point commun. Carlyle, qu'il avait déjà lu avant d'écrire son Histoire de la Littérature anglaise ^ lui offrait, dans sa puissante originalité d'écrivain psychologue, comme un exemple grandiose, quoique inimitable, à étudier et à suivre dans cette même voie que, lui aussi, il s'était mis à suivre sur les traces des Allemands.

C'était la voie devinée par notre Vico, celle aussi par laquelle Herder et son école, Gœthe et les Romantiques, puis Hegel avec une plus large synthèse, d'autres encore, avaient élevé à la hauteur d'une doctrine le concept de l'unité organique du monde de l'histoire. Faisant de la critique une véritable interprétation du sens intime des faits, cherchant dans toutes les formes de l'art et dans les littératures, dans les langues, dans les systèmes religieux et philosophiques, dans les institutions civiles des peuples, autant de documents de leur pensée et de leur âme, qui se manifeste diversement et se déploie aussi dans le temps, comme l'âme des individus, le» nouveaux philosophes de l'histoire se Tétaient représentée telle qu'un tout vivant, mue par des forces intimes et dirigée par une loi de développement. Au

concept traditionnel considérant les divers aspects d'une même civilisation comme indépendants les uns des autres, comme des produits arbitraires de la volonté des hommes qui seuls en paraissaient les initiateurs, la nouvelle doctrine substituait le concept beaucoup plus vrai de l'action simultanée et convergente des grands groupes de causes historiques, qui à chaque moment original de la culture d'un peuple font concourir toutes ses forces à la produire et à imprimer son cachet à chaque partie. C'est l'esprit de ce peuple qui la tire inconsciemment, en quelque sorte, du fond de son propre génie, et y porte, comme l'artiste dans son œuvre, l'unité des idéals historiques qui l'inspirent. Ainsi l'esprit d'une race établie sous tous les climats, échelonnée à tous les degrés de la civilisation, transformée par de nombreux siècles de révolutions, n'en manifeste pas moins dans ses langues, dans ses religions, dans ses littératures et dans ses philosophies, la communauté de sang et d'esprit qui relie encore aujourd'hui tous ses rejetons. Si différents qu'ils soient, leur parenté n'est pas détruite ; les grands traits de la forme originelle subsistent.

La nouvelle doctrine, qui voyait ainsi dans les faits humains les formes d'une vie analogue à celle des organismes naturels, avait été, dès sa naissance, l'une des premières affirmations de l'esprit philosophique allemand et de ses idées maîtresses contre les idées alors dominantes dans la culture européenne. Le xvn*^ siècle et la première moitié du xviii® avaient apporté dans la philosophie ce concept du monde qui parut alors s'imposer aux esprits sous l'empire de la déduction

LA PHILOSOPHIE DE LA MÉTHODE Et DE l'hISTOIRE 98

mathématique appliquée pour la première fois à tout Tordre des forces et des mouvements de la matière inanimée : c'était le concept de la nature, pensée à la façon de Hobbes^ de Descartes et de Spinoza, comme un grand système de lois mécaniques. Et, par cette voie, les doctrines morales et historiques avaient été amenées à ne voir, même dans les formes de la vie de Tesprit et de la société, rien de plus que les effets de Faction du climat et des autres causes naturelles, ou les modifications purement extérieures d'un unique type humain préétabli. « Les Français ne comprennent pas — a écrit Gœthe — qu'il puisse y avoir dans Thomme quelque chose qui ne lui soit pas venu du dehors (i) ».

L'esprit germanique, à peine entré, avec Leibnitz, dans l'histoire de la philosophie moderne, avait au contraire conçu la nature comme animée de forces intimes, avait voulu trouver jusque dans les derniers éléments de la matière la sensation et la conscience. Et lorsque ensuite, dans son plein éveil vers le milieu du dernier siècle, il s'était tourné vers Tétude du monde historique, l'idée centrale qui l'avait toujours dirigé dans cette étude n'avait été, à bien la com-

(1) « Die Franzosen begreifen nicht, dass eiwas im Menschen sei^ wenn es nichi von aussen in ihn hineingekommen ist ». — Heinrich von Treitschke, qui cite ces paroles dans les magnifiques pages de sa Deutsche Geschichle im neunzehnten lahrhundert (1897, Erster Theil,p. 100), où il résume le mouvement de la culture germanique dans la seconde moitié du xviii* siècle, les commente en disant que le concept du monde issu de la philosophie de Técole de Kant peut être opposé à celui des doctrines de l'Europe occidentale. « Dem deulschen Idealismus erschien umgekehri gerade dies rœthselhaft, wie etwas von aussen in die Seele hineingelangen kœnne ». (L'idéalisme allemand, tout à l'opposé, a trouvé fort énigmaliqu« que quelque chose puisse entrer dans Tàme du dehors.)

prendre, que celle qui formait le point de départ de la philosophie de Kant, et qui porta son école à faire de Taclivité de Tesprit et de Tautonomie de la conscience le fond de la réalité et du vrai. Moins de dix ans avant que le philosophe de Kœnigsberg ne conçût le plan de sa Critique de la raison pure ^ dans laquelle les formes et les lois du monde objectif de l'expérience lui apparurent comme une empreinte frappée sur celui-ci par l'activité idéale de notre esprit, Winckelmann et Lessing avaient renouvelé l'histoire de Tart antique et la critique littéraire, en recherchant, celui-ci dans la spontanéité de la conception et de la production de l'écrivain qui invente, celui-là dans la spontanéité propre au génie de tout un peuple et d'une civilisation, les lois par lesquelles la vie de l'esprit humain, facteur éternel de l'histoire, s'y révèle dans toute la richesse de ses formes individuelles et collectives.

Puis était venu Herder. Et son vaste génie de penseur poète avait personnifié, avec cette puissance admirable de sympathie congéniale qui le transportait dans Tétat d'âme et d'esprit des âges les plus lointains, le nouvel instinct de l'histoire. Celui-ci, opposé au rationalisme abstrait du xviii® siècle, devait donner une tout autre forme à l'intelligence de notre siècle, en être, comme l'a très bien dit Taine, « le plus grand effort (i) ». Herder avait étudié surtout les origines de la civilisation humaine, comme étant les époques où le génie créateur de chaque peuple

(i) « Chacun sait que cette science (l'histoire) est le plus grand effort et la plus grande œuvre du siècle ». Les Philosophes classiques, p. 299.

LA PHILOSOPHIE DE LA MÉTHODE ET DE l'HISTOIRE 96

»e manifeste plus simple et plus entier, ce qui permet à la critique de surprendre en quelque sorte sur le fait le travail occulte des forces formatrices et transformatrices de l'histoire (i). La première impulsion donnée, cette grande œuvre d'investigation à la fois géniale et méthodique, vers laquelle les esprits germaniques étaient portés par leur tempérament, avait créé autant de sciences nouvelles que le champ de l'histoire renfermait de groupes de faits humains dont on cherchait l'unité d'organisme et de développement. Après les études homériques de Wolf, qui ouvrirent la voie à la philologie, Guillaume de Humboldt, les deux Grimm, Bopp, avaient jeté les fondements et indiqué les applications les plus fécondes de la science du langage ; Niebuhr, Savigny, Eichhom avaient recherché les lois de développement des sociétés et des institutions romaines et germaniques ; Kreuzer et Ottfried Muller, celles des mythologies et des religions antiques ; puis l'école de Tubingue avait créé la critique historique des origines du christianisme.

Ce mouvement d'études avait toujours emprunté davantage de leur rigueur, en avançant, à l'analyse et à l'observation scientifiques; il s'éloignait des conceptions abstraites et des constructions à priori vers lesquelles ridéalisme métaphysique alors dominant tendait à l'attirer. Sans doute, aucune des découvertes opérées alors dans le champ de ces études ne peut, prise en elle-même, être attribuée directement à la philosophie. Cependant la première impulsion du mou-

(1) Voir Robert Haym : Herder nach seinem Leben und seinen Werken dargesiellt, deux volumes, 1880, Berlin.

vement qui les produisit était sortie de celle-ci, ainsi que de ce concept de Vanité organique et de Vévolalion des choses, que, d'une part, Hegel exprima dans sa formule métaphysique de la loi du devenir^ et que Gœthe, d'autre part, avait entrevue avec l'imagination du poète dans son Introdaction à Vanalomie comparée (1795) et dans ses études sur Tunité de type des plantes, qui devancèrent la biologie de notre époque.

ïaine est du très petit nombre des écrivains non germaniques, et le seul écrivain français, je crois, qui ait reconnu qu'à l'Allemagne revient le mérite d'avoir donné l'initiative et la direction au courant des idées historiques qui dominent la pensée contemporaine.

Ces paroles de son étude sur Carlyle sont vraiment à noter dans la bouche d'un Français: « De 1780 à i83o, l'Allemagne a produit toutes les idées de notre âge historique, et pendant un demi-siècle encore, pendant un siècle peut-être, notre grande affaire sera de les repenser ». Et il ajoute un peu plus loin que toutes ces idées « se réduisent à une seule, celle du développement [Enlwickelang) », laquelle, remarque très bien M. Paul Bourget dans son essai sur Renan, est la même chose que celle du devenir \ « idée pour laquelle nous n'avons même pas de mot

LA PHILOSOPHIE DE LA METHODE ET DE l'hISTOIRE 97

national, tant elle nous a été peu familière avant ces trente dernières années (i) ».

Cela est vrai, et, par cette raison, raffirmation de Taine pourrait paraître d'abord un peu hasardée. Mais il la fondait sur toute une série de faits de l'histoire de la pensée et de l'art, observés par lui à l'aide d'une analyse large et pénétrante et à la lumière d'une théorie qui lui est favorite et qui dérive logiquement de celle de l'évolution.

Cette théorie est celle des moments historiques. Les

(1) P. Bourget, Essais de psychologie contemporaine, 1. 1, p. 87. — Dans son étude sur Carlyle (pp. 81-82), Taine dit que cette idée allemande de Vévolution^ « dépouillée de ses enveloppes, n'affirme que la dépendance mutuelle qui joint les termes d'une série et les rattache toutes à quelque propriété abstraite située dans leur intérieur. Si on l'applique à la Nature, on arrive à considérer le monde comme une échelle de formes et comme une suite d'états ayant en eux-mêmes la raison de leur succession et de leur être, enfermant dans leur nature la nécessité de leur caducité et de leur limitation, composant par leur ensemble un tout indivisible qui, se suffisant à lui-même, épuisant tous les possibles et reliant toutes choses depuis le temps et l'espace jusqu'à la vie et la pensée, ressemble, par son harmonie et sa magnificence, à quelque Dieu tout-puissant et immortel. Si on l'applique à l'homme, on arrive à considérer les sentiments et les pensées comme des produits naturels et nécessaires, enchainés entre eux comme les transformations d'un animal ou d'une plante, ce qui conduit à concevoir les religions, les philosophies, les littératures, toutes les concei»tions et toutes les émotions humaines, comme les suites obligées d'un état d'esprit qui les emporte en s'en allant ; qui, s'il revient, les ramène, et qui, si nous pouvons le reproduire, nous donne par contre-coup le moyen de les reproduire à volonté. Voilà les deux doctrines qui circulent à travers les écrits des deux premiers penseurs du siècle, Hegel et Gœthe. Ils s'en sont servis partout comme d'une méthode, Hegel pour saisir la formule de toute chose, Gœthe pour se donner la vision de toute chose ; ils s'en sont imbus si profondément, qu'ils en ont tiré leurs sentiments intérieurs et habituels, leur morale et leur conduite. On peut les considérer comme les deux legs philosophiques que l'Allemagne moderne a faits au genre humain ».

Barzellotti. 7

98 LA PHILO&QPiHlE DE H. TAINE

faits étaienl les jiombreuK exemples que lui donnait rhisloire, — plus spécialement à partir de la naissance de la culture moderne, — du mode de développement des germes et des greffes des idées, transportés de Tesprit d'mi peuple et d une race à Tesprit d'une autre race. « A de certains moments paraît une forme d'esprit originale, qui produit une philosophie, une littérature, un art, une science, et qui, ayant renouvelé la pensée de rjbiomme, renouvelle lentement, infailliblemient, toutes ses pensées. Tous les esprits qui cherchent et trouvent sont dans le courant; ils n'avancent que par lui ; s'ils s'y opposent, ils sont arrêtés; s'ils en dévient, ils sont ralentis; s'ils y aident. Us sont portés plus loin que les autres. Et le mouvement continue, tant qu'il reste quelque chose à inventer. Quand l'art a donné toutes ses œuvres, la philosophie toutes ses théories, la science toutes ses découvertes, il s'arrête; une autre forme d'esprit prend l'empire, ou l'homme cesse de penser. Ainsi parut à la Renaissance le génie artistique et poétique qui, né en Italie et porté en Espagne, s'y éteignit au bout d'un siècle et demi dans l'extinction universelle, et qui, avec d'autres caractères, transplanté en France et en Angleterre, y finit au bout de cent ans parmi les raffinements des maniéristes et les folies, des sectaires, après avoir fait la réforme, assuré la libre pensée et fondé la science. Ainsi naquit avec Dryden et Malherbe l'esprit oratoire et classique ,^ qui, ayant produit la littérature du xvir*' siècle et la philosophie du xviu*', se dessécha sous les successeurs de Voltaire et de Pope, et mourut au bout de deux cents ans, après avoir poli TEurope et sou-

LA PHILOSOPHIE DE LA MÉTHODE ET DE l'hISTOIRE 99

levé la révolution française. Ainsi s'éleva^ à la fin du dernier siècle, le génie philosophique allemand^ qui, ayanf engendré une métaphysique, une théologie, une poésie, une littérature, une linguistique, une exégèse, une érudition nouvelles, descend en ce moment dans les sciences et continue son évolution. Nul esprit plus original, plus universel, plus fécond en conséquences de toute portée et de toute sorte, plus capable de tout transformer et de tout refaire^ ne s'est montré depuis trois cents ans. Il est du même ordre que celui de la Renaissance et celui de l'âge classique. Il se rattache, comme eux, toutes les grandes œuvres de l'intelligence contemporaine. Il apparaît comme eux dans tous les pays civilisés. Il se propage comme eux avec le même fonds et sous plusieurs formes. Il est comme eux un des moments de l'histoire du monde. Il se rencontre dans la même civilisation et dans les mêmes races. Nous pouvons donc, sans trop de témérité, conjecturer qu'il aura une durée et une destinée semblables. Nous arrivons par là à fixer avec quelque précision notre place dans le fleuve infini des événements et des choses. Nous savons que nous sommes à peu près au milieu de l'un des courants partiels qui le composent. Nous pouvons démêler la forme d'esprit qui le dirige et chercher d'avance vers quelles idées il nous conduit (1) ».

Le passage est un peu long, mais il méritait d'être reproduit en entier. Il nous aide à comprendre un des faits les plus notables du procédé de formation de la

(1) Histoire de la Littérature anglaise: Carlyle, t. V, pp. 269-270.

pensée et de la doctrine dé Taine. C'est que ces mêmes principes de l'école historique allemande, à laquelle il rapportait le courant principal de la culture moderne, l'amenèrent dès ses premiers pas à rechercher par une méthode sûre comment il pourrait prendre une part efficace à l'œuvre commune de cette culture, en traduisant avec originalité^ dans son intelligence de Français, les idées qui lui venaient du dehors. Chez nul autre écrivain de notre temps ne s'exprime aussi nettement, dès le début, la conscience du besoin ressenti par quiconque est né penseur ou artiste, de vivre dans sa propre vie la vie intellectuelle de son pays et de son temps. Ce fut ce sentiment précoce qui le porta, plus peut-être qu'aucun autre de ses compatriotes, à voyager mentalement aussi dans d'autres pays, et le mit d'emblée sur la voie de l'étude des diverses « formes d'esprit et d'intelligence », c'est-à-dire des types et des habitudes de pensée propres aux individus, aux peuples et aux races, et qui en marquent, dans l'histoire, les grandes diversités de génie et de culture.

Ce qui, dans cette recherche, me paraît le plus remarquable et lui appartenir en propre, ce n'est pas Tusage qu'il y fait des trois lois historiques indiquées par sa formule : « la race, le milieu, le moment ». Elles avaient déjà été appliquées avant lui, bien que moins systématiquement, par des philosophes de diverses écoles (i). C'est plutôt sa tentative de péné-

(i) M. F. Brunetière, dans son excellent Manuel de Vhisloire de la Littérature française^ 1898, met très bien en relief la part qui revient à Taine dans le remaniement fait par lui des théories du milieu, de la race et du moment, dont il nous a surtout donné la

trer par l'analyse jusqu'au îd\ï psychologique des premières et diverses aptitudes intellectuelles et morales qui constituent au fond les différences de race et de culture des peuples, et qui s'y impriment comme autant de variétés primitives de structure mentate. Je noiT^me cela une tentative. C'est qu'en effet les admirateurs du talent de Taine — et je suis de ceux-là — ne peuvent se dissimuler que son analyse des deux ou trois types fondamentaux auxquels il veut réduire « les facultés d'une âme humaine considérée en général », et desquels il fait dépendre « l'ensemble des variétés historiques », nous donne plutôt une suite d'observations justes et très fines, qu'elle ne nous fait découvrir de véritables lois scientifiques. Mais, je le répète, il s'est néanmoins livré à un essai important et qu'on n'avait pas tenté avant lui, au moins par la même voie, en cherchant à créer une espèce de psychologie comparée des variétés primitives des organismes et des systèmes de la culture humaine, qui devrait être pour leur histoire ce qu'est pour la zoologie et pour la botanique l'anatomie comparée des animaux et des plantes, ce qu'est en minéralogie, pour l'étude des variétés de cristaux, la classification de leurs formes géométriques élémentaires (i).

synthèse. « C'est Gustave Planche », dit M. Brunetière, « non Sainte-Beuve, qui a le mieux compris où était l'entière nouveauté de la méthode ; si les éléments en étaient effectivement partout, — mais « la synthèse » nulle part; — et que personne surtout n'en eût aperçu les conséquences ». (P. 5o8.)

(i) C'est lui-même qui le dit dans Flntroduction de YHistoire de la Littérature anglaise, p. xviii.

Les grandes lignes de cette tentative, qui se dessine dès V Essai sur Tite-Live et apparaît le plus nettement dans la Préface des Essais de critique et d'histoire et dans VHidoire de la Littérature anglaise, restent ensuite toujours les mêmes dans les autres travaux de Taine. Elles nous fournissent la transition entre sa psychologie de l'histoire et sa psychologie générale^ pour la nommer ainsi, qui en devait être le fondement, et qu'il ne conçut et n'exposa que plus tard. Dans Tordre analytique auquel se réduit presque toute la substance de sa métliode, — telle qu'il nous la décrit dans la Préface des Essais ^^ — il a toujours égard à Tunité de système ou de groupe que constituent entre elles toutes les parties de la culture et de la civilisation communes, en un temps donné, à une race, à un siècle^ à un ou plusieurs peuples; cette unité se réduit pour lui à celle des aptitudes, des inclinations directrices qui sont les traits dominants et distinctifs de la physionomie de ce groupe humain envisagé à un certain moment de son développement. Ainsi le grand art italien de la Renaissance, la philosophie française, de Descartes à Malebranche, la littérature anglaise sous Elixabeth ou sous la reine Aniïe, portent l'empreinte du même esprit, des mêmes tendances héréditaires de la pensée et du sentiment qui, à chacune de ces époques et dans un même peuple,

LA PHILOSOPHrE DE LA MÉTHODE ET DE l'hISTOIRE I€>3

opéraient sur tous les autres produits de la culture de celm-ci.« Une civilisatk)!! fait corps ^t ses parties se tiennent à la façon des parties d'un corps organique ». Et cela est si vrai y que ce , qui advient dans les organismes animaux et dans leur structure, où la présence ou bien l'absence de certains caraietères, la prédominance de Tun ou de l'autre,, l'excès de développement de quelques-uns, impliquent également la variation^ d'espèce à e&pèce, du dessin et de l'économie du système anatomique tout entier, cela advient aussi et dé la même manière dans les organismes historiques humains. Ceux-ci sont l'effet d'un esprit collectif et presque d'un homme idéal qui y vit et s y révèle avee toutes ses facultés, avec ses tendances originales ou héréditaires, modifiées par le milieu ou par le» circonstances; et ilsopèrenten conséquence différemment dans l'histoire ,. selon que ces tendances et ces faeuiftés arrivent à être différentes et que, de plus, !eur harmonie de proportion et leur équilibre diffèrent aussi et sont diversement déterminés par des causes historiques plus ou moins profondes ou éloignées (i).

(i) Telle est ridée fondamentale donnée par Taine de l'application qu'on peut et qu'on doit faire aujourd'hui à la science historique des méthodes propres jusqu'ici aux sciences naturelles, et plus spécialement à la science des organismes. I>ans la Préface des Essais de critique et (Thisloire et dans le tome II de ^Intelligence (liv. IV, chap. m), il expose beaucoup plus en détail que dans l'Introduction de YHistoire de la Littérature anglaise les étroites analogies, ou plutôt les coïncidences qui existent entre les idées directrices ■des procédés des recherches scientifiques et les principes de la philosophie et de l'histoire . Ces analogies et ces coïncidences •consistent en la possibilité de rencontrer et de vérifier, dans la matière et dans le cours des faits historiques, dés lois et des théories identiques à celles que les naturalistes nomment : la connexion <les caractères (loi de Cuvier), le balancement organique (loi de Oeofl'roy Saint-Hilaire), la règle de la subordination des caractères

Le concept auquel Taine cherchait ainsi à donner une forme démonstrative empruntée aux sciences naturelles était, au fond, le même qui, en AHemagne, avait conduit Técole historique à retrouver dans les langues, dans les religions, dans les arts, dans les philosophies, dans les formes sociales et politiques de races et de peuples divers, leur unité ou leur différence d'origine, de caractère et de culture. C'était le concept de V évolution^ qui consiste, dit notre philosophe dans son étude sur Carlyle, « à représenter toutes les parties d'un groupe comme soHdaires et complémentaires, en sorte que chacune

(qui est le principe des classifications en botanique et en zoologie), la théorie des analogues et de Tunité de composition (de Geoffroy Saint-Hilaire), et la théorie de Darwin sur la sélection naturelle. Cette convergence, toujours croissante, que Taine observe entre les méthodes et les résultats des sciences naturelles et de la science historique, le porte, dans la Préface des Essais de critique et (Thistoirej à conclure hardiment : « Il suit de là qu'une carrière semblable à celle des sciences naturelles est ouverte aux sciences morales ; que l'histoire, la dernière venue, peut découvrir des lois comme ses aînées; qu'elle peut, comme elles et dans sa province, gouverner les conceptions et guider les efforts des hommes ; que, par une suite de recherches bien conduites, elle finira par déterminer les conditions des grands événements humains, je veux dire les circonstances nécessaires à l'apparition, à la durée ou à la ruine des diverses formes d'association, de pensée et d'action ». En d'autres termes, de même que « la découverte des conditions et des dépendances des choses dans les sciences physiques a donné aux hommes le moyen de prévoir et de modifier, jusqu'à un certain point, les événements de la nature », ainsi « une découverte analogue dans les sciences morales doit fournir aux hommes le moyen de prévoir et de modifier, jusqu'à un certain degré, les événements de l'histoire ». Il admet en substance la possibilité, très discutable, admise aussi par Renan, de véritables expériences et de prévisions dans le champ des phénomènes moraux et de l'histoire humaine. — Voir dans les A^owi;e//es Études d^hisioire religieuse^ d'E. Renan (1884), le chapitre sur la Méthode expérimentale en religion.

LA PHILOSOPHIE DE LA MÉTHODE ET DE l'hISTOIRE 1o5

d'eHes nécessite le reste, et que, toutes réunies, elles manifestent par leur succession et leur contraste la qualité intérieure qui les assemble et les produit ».

Ces mots nous donnent, jusqu'à un certain point, la formule de la méthode suivie par Taine dès ses premiers écrits ; méthode que, dans son Essai sur Tite- Live, il qualifie d'exacte^ et qui n'était autre que celle de l'école historique allemande passée à travers l'esprit d'un positiviste français (i). Dans son étude sur Carlyle, parlant de la façon dont l'auteur du célèbre livre sur Les Héros s'était fait l'interprète des idées mères de la culture germanique, il en donnait dans les termes suivants la « transcription » à ses compatriotes : « Il y a dans le livre sur Les Héros une théorie allemande, mais transformée, précisée et épaissie à la manière anglaise. Les Allemands disaient que toute nation, toute période, toute civilisation a son idée^ c'est-à-dire son trait principal, duquel tous les autres dérivent ; en sorte que la philosophie, la religion, les arts et les mœurs, toutes les parties de la pensée et de l'action, peuvent être déduites de quelque qualité originelle et fondamentale de laquelle tout part et à laquelle tout aboutit. Là où Hegel mettait une idée, Carlyle met un sentiment héroïque. Cela est plus palpable et plus moral. Pour achever de sortir du vague, il considère ce

(i) Karl Hillebrand, qu'il faut citer ici, en sa qualité d'Allemand ayant jugé avec finesse et impartialité les choses françaises, dit encore dans son étude sur H, Taine historien (pp. 219-220) : « C'est vraiment un grand mérite à lui de s'être fait... l'apôtre des idées de Herder en France, d'avoir ouvert, quoique un peu bruyamment, tant de fenêtres à ses compatriotes, et d'avoir contraint ceux-ci, presque par force, à regarder aussi au dehors ».

sentiment dans un héros. Il a besoin èe donner aux abstractions un corps et une âme ; il est mal à son aise dans les conceptïoiis pures, et veut toucher un être réel ».

Le même besoin, senti cependant sous une auti-c forme, qui est celle propre à Fesprit latin et français, et à laquelle la tendance de Fépoque vers l'analyse scientifique ajoutait son empreinte, porta Fauteur de Fétude sur Cariyîe à établir comme principe de sa méthode que là où Hegel mettait une idée et Cariyîe un héros, la science et la philosophie devaient, au contraire, chercher une canse ou un premier fait(î)^

Nous verrons quel rôte important a joué un tel principe dans cette transformation, ou, si Fon veut, dans cette réélaboration du positivisme français à laquelle Tainc se livra. Il me semble toutefois nécessaire de bien mettre en relief une chose r c'est que l'élément premier et le noyau générateur de l'unité de système dont s'inspire Fœuvre de Taine, qxiT nous la donne en germe et nous en fait pressentir cfcaque partie dès ses premiers écrits, réside dans Pobservation immédiate, dans Finèuition géniale appliquée par lui à Fétude concrète de Fâme humaine et de son histoire. Je dis : concrète j pour exclure d'emblée Fidée que le

(i) Dans son étude sur 1« Positivisme anglais^ Taine feint avec un étudiant d'Oxford une conversation dont je rapporte ce trait qui vient bien à propos : « Mais leur philosophie (celle des Allemands) n'est qu'une poésie mal écrite. —• Peut-être. — Mais ce qu'ils appellent raison on intuition des prmcipes n'est que la puissance de bâtir des hypothèses. — Peut-être. — Mais les systèmes qu'ils ont arrangés n'ont pas tenu devant l'exp^érience. — Je vous aban€bonnc teur œuvre. — Mais leur absolu, leur sujet, leur objet et le reste ne sont que de grands mots. — Je vous abandonne leur style. — Alors que gardez-vous? — Leur idée de la cause ».

LA PHILOSOPHIE DE LA MÉTHODE ET DE l'hISTOIRE IO7

procédé mental -qui le porta à sa conception psychologique de l'histoire ait été celui d'un penseur qui, à la lumière d'une théorie déjà donnée, envisage Tesprit humain seulement au point de vue abstrait, — sub specie œternitatis, disait Spinoza, — et à travers certains concepts très généraux qu'il appliquée ensuite aux faits réels. C'est la voie traditionnelle suivie jusqu'à nos jours par la philosophie et la psychologie des écoles, mais ce n'est pas celle dans laquelle entra l'esprit de Taine, à ses débuts d'écrivain. L'aptitude philosophique pour les larges synthèses, qui s'était éveillée en lui lors de ses premières études, ne se développa et ne produisit quelque chose de vraiment original, nous l'avons déjà dit, que lorsqu'il trouva à en faire l'application à ce monde de la conscience et de l'histoire qui l'attirait avant tout, à ces « intérieurs d'âme » que Henri Beyle, son auteur favori, considérait comme l'unique objet d'étude digne d'un écrivain philosophe (i).

(1) Nous avons déjà fait remarquer que ce changement dans la méthode d'exposition des idées philosophiques, qui, selon M. G. Monod, s'opère chez Taine quand, au début de sa carrière d'écrivain, il acquiert la pleine confiance de ses forces et de la voie à suivre, n'a pas modifié seulement la forme et le procédé, mais aussi le contenu de sa pensée. Des abstractions plus ou moins conventionnelles et traditionnelles de la philosophie classique, il passa, tout en restant philosophe, sous Tinfluence des intuition» géniales des fondateurs de l'école historique et de Gœthe, à l'étude directe, concrète et positive de la réalité des faits et des époques, et des variétés historiques. Cela ressort non seulement de ses lettres, mais de la matière et des sujets de ses travaux, surtout à partir de i854, c'est-à-dire à partir du moment où, suivant le mot de M. G. Monod, son esprit entra directement en contact avec la réalité et avec les faits. En ce sens-là, mais en ce sens seulement, je trouve fondée cette affirmation de M.Emile Faguet : « Ce qui l'atUra d'abord d'un attrait invincible, ce fut le fait ». Politiques et Moralistes du XIX' siècle, dr série, 1900, p. 23^.

II était en réalité, par son tempérament intellectuel qui le faisait vivre « les yeux tournés vers le dedans », un fin essayeur d'âmes humaines. Et il se révèle tel dès le premier jour. Presque tous ses travaux — nous Tavons déjà dit — sont des études d'analyse psychologique, des portraits d'hommes et des tableaux de faits nouveaux, tracés au vif à Taide d'une observation directe et géniale. Sa théorie de la faculté mattresse^ introduite par lui dans la critique française, et qui recherche, à travers les éléments multiples du génie d'un écrivain, d'un artiste, d'un homme d'action, le fait premier et central d'où sort toute son œuvre, cette théorie, examinée en elle-même et en dehors de la forme sous laquelle elle se présente à nous dans VEssai sur Tite-Live, n'est autre chose que la notation abstraite de tout cet ensemble d'impressions dominantes qui restent dans l'esprit du lecteur, du critique, de l'observateur sagace, après avoir goûté et étudié un chef-d'œuvre ou connu un personnage éminent (i). Taine possédait à un très haut degré la

(i) Taine lui-même indique, dans la Préface des Essais de critique et d'histoire, la façon dont le lecteur et l'observateur peuvent recueillir ces notations d'après les impressions qu'ils reçoivent et les jugements qu'ils formulent sur les faits, les hommes et les époques. — Combien la théorie de la faculté maîtresse a pénétré dans la critique française, on peut le voir par le numéro unique du journal consacré en 1893 à Guy de Maupassant, déjà mort intel-

faculté de découvrir avant tout le côté caractéristique, typique des choses, ce qui en elles est représentatif d'une idée. C'est ce que nous montrent celles de ses œuvres qu'on peut appeler descriptives : le Voyage aux Pyrénées, les I\'otes sur Paris, le Voyage en Italie, les Notes sur V Angleterre, plus d'un des Essais, et, entre autres, celui sur Sainte Odile et Iphigénie en Tauride, qui, dans la description de la grande forêt des Vosges, nous fait sentir l'âme des choses et les émotions d'où surgit le mythe dans l'imagination des hommes primitifs.

Dans ces tableaux de la nature et de la vie sociale, qui sont parmi les plus beaux de la littérature française, le vigoureux coloris, la vérité des détails, le relief que l'auteur donne constamment à sa vision d'artiste, ne nous laissent jamais perdre de vue le fond sur lequel celle-ci se détache. Ce fond est la conception des lois, des causes, des forces, des puissances idéales, des formes génératrices inhérentes à tout ordre de choses et de faits humains. La riche toile des images coloriées et pleines de vie qui s'éveillent dans sa fantaisie très sensible à tout contact de la réalité, il la tisse constamment dans la trame des idées. Et dans cet accord de la spontanéité émue de l'écrivain avec la réflexion sereine du philosophe et du psychologue, réside le principal mérite des meilleurs écrits de Taine.

Il est vrai qu'il ne réussit pas toujours à Tatteindre.

lectuellement, journal à la rédaction duquel collaborèrent tous les principaux écrivains français d'aujourd'hui. 11 n'en est pour ainsi dire pas un seul qui n'y recherche dans Maupassant la faculté piatiresse.

IIO LA PHILOSOPHIE DE H. XAINE

Parfois et même fréquemment la tendance de son esprit vers les abstractions et les symétries logiques, le soin trop minutieux des détails, le besoin de tout démontrer, alourdissent sa main dans la composition et refroidissent celle-ci. Et alors se produit ce que Karl Hillebrand a bien remarqué au sujet des Origines de la France contemporaine, La représentation de la vie historique et des figures qui s'y détachent^ celle de leurs groupes, le sens et Tobservation immédiate des choses et des faits, ne s'animent plus sous sa plume en une peinture puissante (telle, par exemple^ que celle qu'il nous offre de la civilisation anglaise) ^ à laquelle ses. théories servent seulement de cadre ou de fond; c'est, au contraire, la théorie qui occupe presque toute Tétendue du tableau et lui enlève vie et mouvement, le réduisant à une énumération de matériaux et de données, à un inventaire de faits pas toujours bien épluchés, à une masse de citations entassées Tune après l'autre sous leurs rubriques. Parfois aussi, dans sa manière de sentir et de rendre les impressions que lui donnent la nature et surtout le paysage, — presque chacun de ses livres en renferme de très beaux, — il se glisse quelque chose de cherché et de voulu. Le lecteur remarque que Tauleur voit un peu les choses avec les yeux de sa théorie.

Mais il en est rarement ainsi dans ses œuvres de pleine jeunesse, écrites dans toute la vigueur de Tinspiration. Ce sont toujours celles, d'ailleurs, qui permettent d'apprécier le mieux la valeur d'un esprit. Dans celles de Taine, l'harmonie de la faculté artistique avec la faculté spéculative n'y est pas encore

troublée. L'obBervateur, récrivaiii génial s'y affirme en même temps philosophe, parce qu'il fait d'inspiration -et d'instinct oe qu'un autre grand écrivain, philosophe et artiste, lui aussi, Arthur Schopenhauex, regardait <5omme le devoir du penseur véritable : il îette une veine chaude d'intuition ei de sentiment dans les moules abstraits des concepts de soai esprit, qui la fixent sans néanmoins lui enlever l'expression immédiate et le mouvement du vrai d'où elle découle. Dans ces moments les plus heureux de sa production intellectuelle, on ne sent presque pas le désaccord latent qui pourtant y règne, et qui provient de ce que la spontanéité de l'art de l'écrivain, sa rare puissance d'assimiler et de rendre organiquement ce qu'il prend au dehors, est en opposition avec le mécanisme de sa théorie philosophique (i). Ce désaccord s'affirme surtout dans son livre sur les origines de la France contemporaine ; mais il existe déjà dans ses travaux sur la philosophie de l'arl. C'est ainsi, par exemple, que dans les pages qu'il consacre à l'art italien du xvi° siècle, la description vraie en grande partie qu'il en donne est trop violemment comprimée dans l'étroitesse de la théorie du mUieu, dont il prétend apercevoir partout l'influence. Or, cette théorie ne parvient pas à expliquer entière-

(i). Karl Hillebraod a dit dans son étude déjà citée (p. 221) : t< Sa manière de voir n'était nullement aussi méicanique que sa méUiode, de même que son art et sa mémoire n'avaient rien de mécanique. Tout ce qu'il absorbait pénétrait dans son organisme et reorichissait; ses descriptions formaient un tout, et non une série de détails péniblement entassés ». Il faut noter que Karl Ilillebrand se montre en général assez sévère dans son jugement sur Taine.

ment, comme il le voudrait, l'œuvre des plus grands d'entre nos artistes.

Mais dans les écrits où son talent a pu conserver tout son équilibre, la fraîcheur et la vérité originale de rintuition d'où jaillit son œuvre passent entières h travers la forme réflexe de la théorie. Bien plus, celle-ci se dessine en lignes toujours plus larges et s'adapte au développement opéré en elle par le premier germe des idées maîtresses du philosophe, qui la transforme en une conception toujours plus générale de la vie de l'esprit observée dans l'histoire.

C'est ce que nous montrent trois de ses premiers travaux, qui expriment le moment le plus harmonique de son talent : La Fontaine et ses Fables, Les Philosophes classiques^ et YHistoire de la Littérature anglaise. Ils forment en quelque sorte une série ascendante en extension et en complexité de vues historiques et philosophiques (i).

En fait, le motif fondamental de la critique de Taine, qui ressort déjà de V Essai sur Tite-Live, et qui consiste dans le concept d'une faculté maîtresse, reste constamment le même, sert de base à sa méthode

(i) Quoique la composition définitive du La Fontaine, sous sa forme actuelle, doive être de peu antérieure à sa nouvelle publication (1860), cependant les lignes principales du livre, où Tidée de la race tient une si grande place, apparaissent déjà dans la première conception de Touvrage, quand lauteur récrivit pour sa thèse de doctorat. C'est ce que témoigne une de ses lettres à Prévost-Paradol, en date du i^'aoùt i852. Quant aux Philosophes classiques, bien que les idées directrices de la doctrine du livre remontent tout au moins par leur contenu, comme je l'ai déjà noté, à la première période de formation et d'orientation de la pensée de Taine, cependant la forme et le plan qu'il a donné à ce livre sont le produit d'une phase de son esprit qui suit la composition du Tite-Live et du La Fontaine.

LA PHILOSOPHIE DE LA METHODE ET DE L'hISTOIRE 11 3

d'analyse dans chacun de ces trois travaux. Mais il s'y développe de l'un à l'autre presque en un continuel crescendo jk mesure que l'écrivain élargit le sens et la portée de sa théorie, en envisageant l'histoire de l'âme humaine d'après un champ de perspective de plus en plus vaste. Dans le premier ouvrage, en effet, il étudie la structure mentale du génie littéraire de la France tel qu'il est représenté par un de ses grands poètes. Dans le second, il analyse l'œuvre de tout un groupe d'esprits, français eux aussi, et y retrouve le résultat de l'action de leurs principales dispositions intellectuelles et morales, uni à l'œuvre du milieu et des moments historiques de leur pays. Enfin, l'ample revue qu'il fait des produits les plus caractéristiques de la culture anglo-saxonne, mise en parallèle avec les cultures latine et germanique, et déduite du fond du génie national, embrasse cette culture dans tout son cours historique : avant et après sa lente et pénible victoire sur l'oppression normande, et depuis son plein éclat, à la Renaissance, jusqu'à la Restauration et la Révolution, en s'étendant jusqu'à nos jours. Peu d'œuvres aussi géniales que celle-ci, suivant moi, ont été écrites à notre époque; et il y en a très peu où l'harmonie inspiratrice de l'ensemble se représente ainsi dans chaque partie. Le livre tout entier est un essai à la fois exquis et vaste de l'âme anglaise, étudiée dans cette littérature qui est peut-être la plus grande de l'Europe, celle, en tout, cas, dont l'histoire offre le développement le plus continu, le plus plein, le plus puissant, aussi bien dans la poésie que dans la prose. El, à son tour, chaque partie de V Histoire où il est question de tel Barzellotti . 8

Il4 LA PHILOSOPHIE DE H. TAINE

OU tel grand écrivain constitue, elle aussi, un essai achevé, tout dominé par ridée mère du livre, qui lui ajoute évidence et force, en la mettant en un contact pluç immédiat avec la vérité de l'observation psychologique qui Ta suggérée. L'Introduction est, je crois, le plus vigoureux morceau de philosophie historique qui ait été écrit en français de nos jours. Et plusieurs parties, comme celles qui traitent du théâtre anglais de la Renaissance et du génie de Shakespeare, du puritanisme, de Bunyan et de Milton, Panalyse des œuvres de Byron, le parallèle entre le Manfred de celui-ci et le Faust de Gœthe, en y ajoutant l'admirable résumé où l'auteur fait ^apparaître sous nos yeux, dans un dernier tableau, tout l'organisme historique de la civilisation anglaise, dont il montre l'avenir, constituent des pages qui suffiraient à elles seules à consacrer la mémoire d'un écrivain (i).

(i) Cela de l'aveu même des Anglais, qui disent que les principales parties de l'œuvre de Taine sont très belles et vraies. Ils critiquent les chapitres consacrés à leurs romanciers du dernier siècle. Le lecteur comprendra d'ailleurs que lexamcn du contenu et de la valeur historique et critique de cette œuvre de Taine, tel <iue devrait l'entreprendre celui qui l'étudierait à un point de vue littéraire, n entrait pas dans le plan de mon livre. Aussi ai-je négligé de parler des critiques et des objections qu'on pourrait adresser, et qui, en partie, ont été adressées à l'idée fondamentale qui domine toute Y Histoire de la Littérature anglaise et en fait, en quelque sorte, une démonstration partant, comme de sa prémisse, du rapport constant qui existe dans tous les produits du génie anglais entre lïnfluence originale de la race saxonne et celle de la conquête normande, et le milieu naturel et historique dans lequel ce génie s'est ensuite développé. M. Gaston Deschamps dit dans son étude sur Taine {Op. cit., p. i52) : « M. Jusserand dans son Histoire littéraire du peuple anglais, M. Angellicr dans sa thèse sur Robert Burns, ont montré ce qui manque, ici, aux analyses de Taine. Il est singulier que, dans la nomenclature <les éléments qui composent le peuple anglais, Taine ait omis la

L'idée qui revient constamment dans les livres de Taine, et qui les domine, est celle de la race^ dont il examine Faction sur le génie des individus et des peuples, en relation avec une autre action : celle du climat, des conditions sociales et des moments historiques. Envisagée sous ce seul aspect, l'œuvre du philosophe français ne présenterait d'autre importance et d'autre nouveauté, je Tai déjà dit, que d'avoir coordonné en un système plus rigoureusement déduit du principe d'une causalité naturelle, les critériums historiques de l'école positive. Et jusqu'ici, en faisant toutefois abstraction de l'idée de race^ dont Buckle a nié à tort Pinfluence, on pourrait qualifier Taine, ne fût-ce que pour avoir écrit son livre quelques années après rhistorien anglais, de disciple de celui-ci II s'écarte toutefois beaucoup de lui, et non seulement comme écrivain, mais aussi comme philosophe il prend également une position tout à fait indépendante et personnelle vis-à-vis d'Auguste Comte, en tentant de pénétrer par l'analyse au delà du fait naturel des dispositions héréditaires de race et des aptitudes primitives des hommes et des peuples, et de faire de la critique une psychologie du génie et de l'âme individuelle, et de l'histoire une psychologie de l'âme collective.

contribution des races celtiques. Lord Alfred Tennyson, sir Edward Burne Jones et, en général, tous les admirateurs du roi Arthur, ne peuvent lui pardonner cet oubli ».

Il6 LA PHILOSOPHIE DE H. TAINE

En cela réside roriginalité de Taine comme philosophe et comme écrivain. Elle est dans la force éloquente d'affirmation et d'évidence qu'a pour lui l'intuition du monde historique, pensé en tant qu'unité organique d'une conscience collective de l'humanité, vivant au cours des siècles d'une vie propre aussi vraie et réelle que la vie de la conscience des divers individus qui en font partie ; — intuition issue de la métaphysique des Allemands, et que Taine transcrit^ fait sortir du vague et veut ramener à des formules, à des faits exacts de psychologie, avec une clarté d'analyse et un art tout français, avec une grande abondance d'observations minutieuses à la façon des analystes anglais. Ce qu'il y a de vivant au fond de son œuvre, et qui se fait le plus sentir au lecteur, c'est, il me semble, cette ardente sympathie avec laquelle il sait se transporter, en véritable artiste, dans la grande âme de l'Histoire, et en retrouver les vibrations les plus cachées dans le cœur des hommes éminents, chez ceux que Çarlyle appellerait les héros de la pensée et de la volonté.

Certes, on ne peut le nier, la continuité persistante avec laquelle cette recherche de l'élément commun, national, ethnique, dans tout produit de l'intelligence, pénètre la critique de Taine, l'arrête presque exclusivement à cet aspect des œuvres littéraires et

LA PHILOSOPHIE DE LA MÉTHODE ET DE l'hISTOIRE 1 17

artistiques sous lequel elles nous apparaissent plus comme des effets nécessaires d'un concours de causes et de forces naturelles et sociales, ou comme des documents humains^ que comme des organismes esthétiques de chacun desquels le critique peut et doit étudier la structure, les exigences intimes de composition et de forme, et leur convenance avec le sujet, avec ridée dont Fauteur s'est inspiré. Sous ce second aspect plus étroitement littéraire, la critique a été pratiquée en France par Tun des plus grands écrivains de ce temps, Sainte-Beuve : un psychologue, lui aussi, et qui savait saisir au delà des mots, avec une admirable pénétration, les sentiments et les pensées, « retrouver » dans son Port-Boyal, en un petit coin de l'histoire des idées religieuses, « une grande province de psychologie humaine ». Taine a bien raison de dire qu'il est le maître de la critique contemporaine (i). Mais quoique Sainte-Beuve se qualifiât lui-même de <( naturaliste », son œuvre fut bien plus Tœuvre originale d'un essayiste sagace, mise au service de l'art et de la connaissance de la vie et du cœur humain, que l'œuvre systématique d'un philosophe et d'un savant, comme celle que se proposait l'historien de la littérature anglaise. Dans l'Introduction de ce livre, Taine nous dit que This-

(1) Histoire de la Littérature anglaise, Introduction, p. xiv. — Taine attribue à Sainte-Beuve la gloire d'avoir fait progresser la critique contemporaine dans la recherche des différences et des variétés historiques des âmes humaines, effectuée au moyen de Tinterprétation psychologique des littératures et des documents historiques, en un champ d'études où avaient travaillé en Allemagne Herder, OttfriedMuller et Goethe, et en Angleterre Carlyle. Au dernier siècle, « on connaissait Thomme, on ne connaissait pas les hommes ».

Il8 LA PHILOSOPHIE DE H. TAINE

taire, telle qu'il la concevait, était « en train d'achever » le pas que Sainte-Beuve lui avait fait faire en France ; et qu'après avoir cherché sous les faits, sous les formes visibles de la vie des peuples, dans les documents et dans les littératures, sous tous les aspects de la civilisation humaine, la forme interne des sentiments, les idées, Tâme du passé, ses variétés répondant aux individus et aux peuples, l'histoire devait aller plus loin et rechercher les causes générales et les lois ayant produit ces sentiments et ces idées à telle ou telle époque. « L'histoire — dit M.. Paul Bourget — lui est apparue comme une vaste expérience instituée par le hasard pour le bénéfice du psychologue (i) ».

Cette idée que Taine a de l'histoire, envisagée comme une grande et méthodique exploration de l'homme intérieur invisible, « vivant et caché » sous les formes visibles de la vie sociale et de la civilisation, est donc une partie essentielle de la doctrine du phi-losophe français. Pour lui, Thistoire n'est qu'une psychologie appliquée, et devient telle qu'elle doit être, c'est-à-dire science des causes et des lois des faits humains, en devenant philosophie ; c'est ainsi que la philosophie, et avant tout la psychologie, doivent, pour être vraies, pour ne pas donner dans le vague, pour ne pas aboutir à la stérilité, comme cela a été en grande partie le cas jusqu'à nous, ne pas se fonder uniquement sur l'observation individuelle, incertaine et trompeuse, mais avant tout sur une large enquête appliquée à la conscience collective ou bis-

(i) Essais de psychologie coniemporainet t. I, p. 221.

torique, dont les documents sont les littératures, lesreligions, les institutions sociales, les mœurs, tous le» aspects de la vie et de la culture humaine (i). C'est un grand mérite de Taine, qui, nous le verrons, se sépare d'Auguste Comte, en assignant à la psychologie un champ propre de recherches distinctes de celles de la physiologie, d'avoir néanmoins compris dès le début qu'une véritable science de Tâme humaine ne peut jamais se construire avec la méthode vague, informe, presque enfantine, des éclectiques, des Ecossais, et des autres psychologues de Técole classique. Bien qu'instruit à cette école et voué par tempérament à la réflexion intérieure, sa vive ten^ dance à l'observation précise, le sentiment de la nature et de l'art, la curiosité infatigable qui faisait de lui, tout jeune, un liseur universel, avide de tout savoir, et complétant plus tard son éducation par de nombreux voyages, le disposèrent pourtant dès le principe à étudier Thomme « en tout ce qui est humain », à croire, comme dit M. Paul Bourget, interprétant la pensée du maître, que « tout doit intéresser le psychologue et lui fournir un document. Depuis la façon de meubler une chambre et de servir une table, jusqu'à la manière de prier Dieu et d'honorer les morts, il n'est rien qui ne mérite d'être examiné, commenté, interprété, car il n'est rien où l'homme n'ait engagé quelque chose de son être intime... Mémoires et correspondances, monographies historiques et romans d'analyse, œuvres des artistes et

(1) Ici encore nous trouvons chez Taine une idée que les Allemands en particulier ont approfondie. C'est l'idée de Goethe, « que seule rhumanité tout entière constitue Thomme véritable ».

travaux des artisans, Tinvestigation du savant doit dépouiller tous ces dossiers des passions grandes ou petites. Apercevez-vous l'ampleur énorme que prend . soudain Tétriquée et grêle science des Thomas Reid et des Dugalt-Stewart? (i) ».

A cette vaste œuvre d'explorateur et d'interprète du monde moral humain,Taine a donné pendant quarante ans toutes les forces de son talent, avec une discipline et une distribution de travail qui font de sa vie intellectuelle comme Texécution d'une consigne. Il n'y a pas eu, je crois, à notre époque, un autre écrivain ayant uni une telle spontanéité de vocation artistique à une égale puissance de réflexion intentionnelle, persistante, toujours consciente d'ellemême et de sa tâche. Tout ce qu'une lecture prodigieuse, un sens aiguisé du vrai et des faits, une mémoire des plus heureuses suggéraient à sa pensée, s'encadrait aussitôt dans quelque idée directrice;. Tœuvre en sortait empreinte sous toutes ses faces d'une régularité logique, comme un traité de géométrie. La même régularité disciplinée se reflète ex-

(i) P. Bourget, Op. cit., p. 220. — Il faut songer à Tusage continuel et si large que Taine a fait, dans ses œuvres, et spécialement dans ses œuvres historiques, des mémoires, des biographies, des autobiographies. Nul philosophe peut-être avant lui n'est allé aussi loin sous ce rapport. Voir avant tout la partie de VHistoire de la Littérature anglaise qui traite de la période de la Restauration.

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térieurement dans la vie et dans les études de Técrivain. Ç est un ouvrier de la philosophie.

Ce qu'il y avait de plus merveilleux en lui, nous disent Francisque Sarcey et M. Berthelot, ses compagnons d'études, c'est que la quantité prodigieuse de connaissances qu'il ne cessait d'amasser dans son , esprit s'y organisait facilement, s'y distribuait en ordre si méthodique, qu'au premier appel de sa mémoire chacune sortait de sa case pour lui venir en aide quand il écrivait ou parlait. « Chacune de ses impressions, chaque notion nouvelle était aussitôt écrite, notée, classée par lui. Il a constitué ainsi un répertoire immense de faits et de documents. Pour en comprendre tout l'intérêt, il faut savoir que la Vie el Opinions de Thomas Graindorge ont été extraites presque textuellement de ces notes. La sensation se présentait à son esprit immédiatement sous forme littéraire. Cette bibliothèque lui fut parfois utile. On m'a conté, et la chose est possible, que pour arrêter la résurrection des dîners Magny mis en scène dans le Journal des Concourt, il écrivit à Edmond qu'il avait aussi noté ses conversations et classé ses plaisanteries (i) ».

Il a rapporté de ses voyages dans les Pyrénées, en Italie, en Angleterre, une masse énorme de notions précieusement enregistrées ; il prenait aussi un plaisir extrême à faire causer les autres, à tirer d'eux tout ce qui pouvait être un renseignement utile, une connaissance nouvelle. Ouvrier infatigable de la pensée, non seulement il n'a pas laissé se perdre

(i) h. Castets, Revue encyclopédique: Taine intime, i" avril 1898.

une miette de • ce qui pouvait servir à son travail, mais il a subordonné à celui-ci et aux exigences de sa méthode presque chaque acte, et, on peut le dire, les moindres moments de sa vie. Il a fait tous ses voyages ou pour se préparer à écrire un livre, ou pour revoir et vérifier les choses déjà écrites : telle est la raison d'être de son excursion aux Pyrénées, de son séjour en Angleterre en 1861 et en 1862, comme de son autre séjour en 1871, à la suite duquel il publia ses Notes sur V Angleterre (1), et du voyage d'Italie, en 1864, préparation à ses études sur l'histoire de l'art italien. Quant aux impressions d'autres voyages faits le long des c6tes de la mer du Nord, en Hollande et en Belgique, elles se traduisent, me semble-t-il, dans ce qu'il a écrit sur l'art des Pays-Bas et dans les premières pages de V Histoire de la Littérature anglaise^ où il dépeint si bien l'antique patrie des Angles et des Saxons (2).

Et la lecture aussi a toujours été pour lui une préparation à écrire. Peu d'hommes de nos jours ont autant lu que Taine. Il lisait — et il conseille aux autres, dans la Préface des Essais de critique et d'histoire^ de faire de même — d'une façon méthodique, le crayon ou la plume en main, en notant « les particularités saillantes, les traits dominants,

(1) « Les notes d'après lesquelles ce livre a été rédigé — dit Taine dans sa Préface — ont été prises en 1861 et en 186a. Les traits permanents m'avaient surtout frappé ; c'est pourquoi j'espère qu'aujourd'hui encore le portrait est fidèle ; du moins, il m'a semblé tel après un troisième voyage en 1871 >».

(2) Des Noies de voyage en Belgique el en Hollande ont été publiées, quelques années après la mort de Taine, par la Revue de Paris.

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les qualités propres » à un auteur, à un peuple, à une race, à un moment historique donné.

Parmi ses écrits, composés pour les revues et pour les journaux, il en est plus d'un, même de ceux inspirés par les circonstances du moment, qui renferment, nous Tavons déjà dit, le premier jet d'autres travaux de plus longue haleine. Ainsi, par exemple, les belles pages relatives au Voyage en Espagne de M™® d'Aulnoy, qui nous dépeignent en traits si vifs et si frappants la brusque décadence de cette nation à la fin du xvii® siècle. On voit que, tout en formant un article de revue, elles rentrent pourtant, aux yeux de Taine, dans ce vaste tableau de psychologie comparée de Tâme et de la culture des peuples modernes de l'Europe, esquissé par lui à grandes lignes dans tous ses livres.

Cette unité de composition et de travail discipliné, qui caractérise l'œuvre du philosophe français et y imprime la rigueur, la symétrie logique d'une argumentation jamais interrompue, procède en lui de l'habitude de la pensée méthodique; et cette pensée, son instinct d'observateur et d'analyste, son éducation intellectuelle, le milieu ambiant de l'époque l'ont ajoutée au fonds premier de ses facultés d'artiste et de métaphysicien, et fait ensuite prévaloir de plus en plus. Cela pourrait sembler Taspect le moins original et le moins spontané de son œuvre, en expliquant ce que celle-ci a de trop cherché, de' voulu et d'un peu artificiel; mais ici encore nous en apparaîtraient les motifs et les facteurs nécessaires, particuliers à l'homme et à ses dispositions. Dans le contraste qui se fait sentir en lui entre les exigences

de Tart et de la spéculation intellectuelle, pour laquelle il était peut-être né, et celles de l'analyse critique, répondant à une autre tendance non moins intime de son esprit d'observateur précis, il se révèle à nous homme et écrivain essentiellement de notre époque. Pour apercevoir dans son ensemble sa figure mentale, sa forma mentis^ — dirait Tacite, — il faut envisager Taine en relation étroite avec les idées et avec la culture de son pays et du moment historique où se forma sa pensée. C'est seulement examinée et étudiée ainsi, que sa doctrine peut apparaître tout entière et sous son vrai jour.

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