DEUXIÈME PARTIE
John-Stuart Mill a déterminé avec une justesse d'observation tout anglaise, dans son livre sur Auguste Comle et le positivisme (i), la nature du génie spéculatif de Taine et celle de ses doctrines. Il le qualifie de « critique subtil » et de « métaphysicien », et le met, avec M. Berthelot, au nombre des penseurs qui ont, dit-il, tenté un compromis ou un juste milieu entre la direction de l'école de Comte et celle de ses adversaires, adeptes de la philosophie traditionnelle.
La faculté dominante de l'esprit de Taine, qui le dispose à concevoir les choses et les faits par vastes synthèses, par « vues d'ensemble », lui suggère,
(i) Traduction française par G. Clemenceau. Paris, Félix Alcan.
comme nous Vivons montré, l'idée, le motif inspirateur et le plan de tous ses livres. C'est la faculté mère de l'œuvre du philosophe, qu'il concevait comme un des plus hauts exercices, et, par certains côtés, comme le plus haut de l'esprit humain, comme le don sans lequel, dit^il,« tous les autres restent médiocres, parce que, sans une philosophie, le savant n'est qu'un manœuvre et l'artiste qu'un amuseur ».
Cette œuvre du philosophe, qu'il envisageait au point de vue des exigences intellectuelles de notre temps, doit être, à son avis, quelque chose de plus qu'une large revision critique des idées que nous a léguées le dernier siècle, ou, comme le voudraient les positivistes orthodoxes, une synthèse finale des résultats les plus généraux des sciences particulières. S'appuyant sans cesse sur celles-ci, ne gravitant jamais en dehors de leur base expérimentale, elle doit cependant tendre à quelque grande « construction idéale », qui remplisse les lacunes laissées par l'expérience dans l'interprétation des choses et de leurs lois, qui serve en quelque sorte de cintre immense pour y appliquer « le concept du monde », en conformité avec le savoir et le génie d'un homme supérieur et d'une époque (i).
Je dis aussi : d'une époque. Bien que Taine, en effet, croie — et je le crois avec lui — que ces
(i) Dans une lettre que m'écrivait, le 2 avril 1896, l'éminent philosophe E. Boutroux, professeur à la Sorbonne, îl me donnait ce détail : « Taine m'a dit qu'il avait heaucoup étudié Spinoza. Il ajouta (c'était en 1875) qu'il jugeait l'étude de la métaphysique très utile, en ce qu'elle fournissait des cadres où l'on disposait des connaissances. La métaphysique comme forme, les faits comme matière, tels étaient, selon lui, les éléments de la science ».
superbes édifices d'idées construits par rimaginatian spéculative, qu'on nomme &ystème6, ont cela de commun avec les œuvres d'art, qu'ils nous donnent avant tout, comme elles, la mesure individuelle des esprits qui les ont créés, cela n'empêche pas que cette mesure, quand elle est celle de l'intellect d'un vrai philosophe, n'arrive à embrasser la capacité de la pensée d'un ou plusieurs siècles, d'une ou plusieurs nations. L'économie et la proportion de travail mental qui s'effectue dans le monde ont été très inégalement réparties par la nature. Il y a des hommes, comme Aristote, Galilée, Léonard de Vinci, Kant, Shakespeare, Gœthe, qui ont pensé pour tous les autres hommes et pour tous les temps. Mais ces hommes se comptent sur les doigts. Il y a une multitude infinie d'êtres dont la pensée s'étend à peine à leurs propres besoins.
La construction du philosophe s'écroulerait toutefois dans le vide, ressemblerait au travail de ces intelligences qui, disait très bien Manzoni, « jettent en l'air des crochets qui ne se fixent à rien (i) », si elle ne s'appuyait pas sur quelque grande idée capable d'en provoquer beaucoup d'autres, féconde en germes de nature à apporter à l'esprit humain une expansion de vie nouvelle. Or, quand un génie, né véritablement pour créer, a recueilli quelques-unes de ces idées, il s'y meut à l'aide de toutes ses forces : avec l'imagination comme avec la pensée, avec l'intuition profonde et le raisonnement comme avec le sentiment et la sensibilité, avec toutes ses facultés, en somme, con-
(1) « Geitano in aria dei ganci che non si allaccano a nuUa ».
vergeant dans un puissant équilibre vers leur haute fin. Iln'y a rien, me semble-t-il, d'aussi puérilement pédantesque, d'aussi opposé désormais aux progrès de la psychologie, que ces catégories commodes dans lesquelles beaucoup de gens croient encore pouvoir enfermer les produits les plus élevés du génie humain en matière de religion, de philosophie, d'art et de morale; comme si, dans chacun de ces domaines, ils étaient le fruit de puissances et d'énergies intellectuelles radicalement opposées entre elles. Le fondateur d'une religion, le saint, le grand métaphysicien ont en eux du poète et de l'artiste. Augustin d'Hippone était un métaphysicien pénétré de sainteté. De même, Tartiste et le poète, quand ils s'élèvent à la hauteur de Léonard de Vinci et de Gœthe, sont des philosophes et des métaphysiciens de race. Les hommes vraiment grands, les esprits représentatifs, au sens précis du mot, ne s'adaptent pas à Tétroitesse de nos pauvres classifications d'école. La division absolue du travail intellectuel, qui est le dogme de tous les pygmées de notre temps, n'entre pas dans la vaste économie de l'œuvre du génie. « Tout ce que l'homme veut produire dans la pensée, dans la vie et dans l'art, doit naître de l'harmonie de toutes ses facultés concourant entre elles », dit Gœthe (i), exprimant une idée de Hamann et de Herder. C'est la même idée d'où est sortie la doctrine de l'école historique professée par Taine. Dans une des plus belles pages de l'Introduction de 1'^/^toire de la Littérature anglaise,oix il démontre au lec-
(i) Vérité et Poésie.
leur Tunité indivisible qui réside toujours au fond des manifestations les plus hautes du génie d'un peuple ou d'une race, et dans lesquelles ce génie opère tout entier et avec toutes ses facultés, il définit la religion : « un poème métaphysique accompagné de croyance ».
Il n'a pas tenté lui-même, je l'ai déjà dit, la construction d'un système métaphysique; mais il admet cependant que la métaphysique est possible aujourd'hui encore, et qu'un esprit vigoureux, qui en aurait la force, pourrait essayer avec succès une construction de ce genre. Inutile d'ajouter qu'elle ne pourrait avoir la prétention de satisfaire une fois pour toutes les exigences de la pensée humaine, lesquelles croissent et s'élargissent avec l'extension indéfinie du savoir (i). Le livre de L'Intelligence se termine par ces belles paroles : « Ici nous sommes au seuil de la métaphysique ; à mon sens, elle n'est pas impossible. Si je m'arrête, c'est par sentiment de mon insuffisance; je vois les limites de mon esprit, je ne vois pas celles de l'esprit humain ». Paroles qui suffiraient à séparer toujours le nom de Taine d'avec celui de ces nombreux positivistes pour lesquels la philosophie se réduit à une stérile affirmation dogmatique de sa propre impuissance.
Tout en reconnaissant et en confessant avec sincé-
(1) Voir, dans une belle page de l'étude sur Stuart Mill (Histoire de la Littérature anglaise, t.V, p. 4i5)» l'esquisse tracée par Taine d'une métaphysique. Par métaphysique, il entend» la recherche des premières causes » . Elle « est possible, à la condition que Ton reste à une grande hauteur, que l'on ne descende point dans le détail, que l'on considère seulement les éléments les plus simples de l'être et les tendances les plus générales de la nature ».
Barzellotti . 9
l3a LA PHILOSOPHIE DE H. TAINE
rite les limites de son intelligence, Taine n'en aspirait pas avec moins de vigueur vers les cimes suprêmes de la science et de l'art. Nous en avons la preuve dans Tenthousiasme éloquent avec lequel il parle de ces « divinations grandioses par lesquelles^ en dépit de nos erreurs et de nos doutes, nousprenons part au contentement et à l'œuvre des siècles qui nous suivront ».
Au début de son étude sur Stuart Mill^ conversant avec l'étudiant qui l'accompagne à travers les rues d'Oxford, notre philosophe, qui veut se faire une idée delà civilisation de l'Angleterre, lui dit que, au milieu d'une si grande richesse et d'une culture pénétrée d'un sens si fin de la vie pratique, une chose lui semble manquer aux Anglais, « la philosophie, j'entends celle que les Allemands appellent métaphysique. Vous avez des savants, vous n'avez pas de penseurs (i) ». Et lorsque l'étudiant, après lui avoir nommé Stuart Mill, s'excuse de ne point exposer à son interlocuteur, qui insiste, les idées de celui-ci, sous prétexte qu'ils entreraient dans « une haie d'épines », de spéculations abstraites que les trois quarts des gens jetteraient là comme oiseuses, Taine riposte : « Tant pis pour eux. Pourquoi vit une nation ou un siècle, sinon pour les former? On n'est complètement homme que par là. Si quelque habitant d'une autre planète descendait ici pour nous demander où
(i) Ce jugement au sujet de la culture anglaise et de Timpuis- Bance métaphysique de Tesprit de ce grand peuple, qui revient plus d'une fois dans les œuvres de Taine, est un peu hasardé. L* Angle terre a eu, il est vrai, plus de moralistes et de philosophes pratiques que do grands métaphysiciens; mais elle a eu Hobbes et Berkeley, pour ne pas parler des vivants.
LA MÉTAI^HYSIQITE l3r
en est notre espèce, il faiidrait lui montrer les cinq ou six grandes idées que nous avons sur l'esprit et le monde. Cela seul lui donnerait la mesure de notre intelligence. Exposez-moi votre théorie ; je m'en retournerai plus instruit qu'après avoir vu les tas de briques que vous appelez Londres et Manchester ».
Quand Taine fit en Angleterre, en i858, le voyage auquel il a voulu référer ce dialogue, les traits principaux et le dessin de sa doctrine philosophique étaient déjà fixés depuis plusieurs années au fond de sa pensée. Les concepts et les principes qui la domi^ nent, déjà tous exprimés dans Les Philosophes classiques^ et qu'on retrouve à la fin de L'Intelligence^ nous montrent qu'il ne s'arrêta pas, comme il dit l'avoir fait, « sur le seuil de la métaphysique », mais qu'il aventura le pied un peu au delà, pour jeter tout au moins un rapide regard sur ces lointains inexplorés des régions intellectuelles accessibles seulement aux aigles humains. « Au delà de toutes ces analyses inférieures qu'on appelle sciences, ditil, et qui ramènent les faits à quelques types et lois particulières, il y a une analyse supérieure qu'on appelle métaphysique, et qui ramène ces lois et ces types à quelque formule universelle. Cette analyse ne dément pas les autres, elle les complète. Elle ne commence pas un mouvement différent, elle continue un mouvement commencé. Elle reçoit de chaque
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science la définition où cette science aboutit, celle de l'étendue, du corps astronomique, des lois physiques, celle du corpç chimique, de l'individu vivant, de la pensée. Elle décompose les définitions en idées ou éléments plus simples, et travaille à les ordonner en série pour démêler la loi qui les unit. Elle découvre ainsi que la nature est un ordre de formes qui s'appellent les unes les autres et composent un tout indivisible (i) ».
Contrairement à l'opinion des empiristes français et des disciples anglais de Hume, pour lesquels la science ne dépasse pas le phénomèney et l'ordre des choses n'est qu' « une rencontre de faits », Taine croit que, si limitée que soit la base de l'expérience sur laquelle nous nous appuyons, notre pensée peut pourtant aller « au delà de ce qui est purement relatif et accidentel », « à l'absolu et au nécessaire ». En passant, dans notre connaissance et dans l'étude des choses, de l'ensemble et de la trame variée et multiforme, du chaos toujours en mouvement de leur vie si riche et fourmillante de faits aux éléments simples qui en expriment les lois, nous passons avec l'œil de la pensée des apparences toujours changeantes de la nature à son aspect vrai et réel. Nous faisons comme celui qui prend en main une tapisserie qu'on lui présente à l'envers, et qui la retourne pour la regarder de face (2).
L'unité de l'univers, que la science cherche à com-
(1) Les Philosophes classiques, Préface, p. ix-x; — Histoire de la Littérature anglaise, t. V, p. 425 et suiv.; — Le Positivisme anglais, pp. 145-147; — et De r Intelligence, t. I, liv. IV, chap. m, p. 348.
(2) « Tant que nous ne regardons la nature que par Tobservalion seule, nous ne la voyons pas telle qu'elle est : nous n'avons
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prendre, en le simplifiant en formules toujours plus hautes et qui convergent vers une formule suprême, ne vient pas d'une chose extérieure, étrangère ^u monde, ni d'une chose mystérieuse, cachée dans le monde. Elle réside dans les faits eux-mêmes et dans leur ordre, d'où la pensée la fait sortir, pour parler ainsi, à l'aide de l'analyse et de l'abstraction, en suivant le lien qui unit le fait observé à la loi, qui le contient en soi et de laquelle lui-même se déduit, comme la conséquence sort du principe.. En cela consiste tout l'effort de notre esprit : il s'agit de s'élever de lois et d'éléments de faits moins simples, de notions encore susceptibles d'être décomposées, à des éléments et à des notions suprêmes impossibles à analyser, « desquels dérivent les lois les plus générales, et de celles-ci les lois particulières, et de ces lois les faits que nous observons, ainsi qu'il y a en géométrie deux ou trois notions primitives, desquelles dérivent les propriétés des lignes, et de celles-ci les propriétés des surfaces, des solides et des formes innombrables que la nature peut effectuer ou Tesprit imaginer (i) ».
Or, l'ordre de la nécessité des choses, qui unit les faits en lois toujours plus hautes et élémentaires,
d'elle qu'une idée provisoire et illusoire. Elle est proprement une tapisserie que nous n'apercevons qu'à Tenvers. Voilà pourquoi nous lâchons de la retourner. Nous nous efforçons de démêler des lois, c'est-à-dire des groupes naturels qui soient effectivement distincts de leur entourage et qui soient composés d'éléments effectivement unis. Nous découvrons des couples, c'est-à-dire des composés réels et des liaisons réelles. Nous passons de l'accir dentel au nécessaire, du relatif à l'absolu, de l'apparence à la vérité ». Histoire de la Littérature anglaise, t. V, pp. 409-410. (1) lUi., t. V, p. 410.
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desquelles noire esprit descend ensuite, par déduction, à travers « la hiérarchie des nécessités » logiques jusqu'aux phénomènes particuliers de Texpérience, cet ordre idéal, répondant à Tordre réel, se confond, selon Taine, avec l'ordre des causes. Tous deux s'équivalent ; ils sont une seule chose considérée sous deux aspects. Il y a plus : cet ordre des causes se réduit à celui des forces, des puissances génératrices des faits de la nature et de l'esprit. Dans la Préface des Philosophes classiques ^'\\ dit avoir démontré que « la cause d^un fait est la loi ou la qualité dominante d'où il se dréduit; qu'une force active est la nécessité logique qui lie le fait dérivé à la loi primitive ; que la force de pesanteur est la nécessité logique qui lie la chute d'une pierre à la loi universelle de la gravitation (i) ». Ce que Taine nomme V « axiome des causes, qui gouverne toute chose », n'a pas pour lui d'autre sens que celui-ci : « Il y a une force intérieure et contraignante qui suscite tout événement, qui lie tout composé, qui engendre toute donnée. Cela signifie, d'une part, qu'il y a une raison à toute chose, que tout fait a sa loi ; que tout composé se réduit en simples ; que tout produit implique des facteurs ; que toute qualité et toute existence doivent se déduire de quelque terme supérieur et antérieur. Et cela signifie, d'autre part, que le produit équivaut aux facteurs ;
(i) Ainsi la facialté maîtresse d'un esprit est une cause, et, en même temps, une force génératrice de toutes ses manifestations, et une nécessité logique, d'où ces manifestations dérivent comme conséquences d'un principe. « Lliomme, dit Taine, est un théorème qui marche ». Cette définition exprime au vrai la forme logique de rintelhgence française, que Frédéric Âmiel rangeait parmi les intelligences qu'il qualifiait de « mathématiques », par oppositkm aux intelligences « historiques ».
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que tous deux ne sont qu'imemêine chose S0os deux apparences ; que la cause ne diffère pas de reffet ; que les puissances génératrices ne sont que tes propriétés élémentaires ; que la force active par laquelle nous figurons Ja nature n'est que la nécessité iogique qui ti'ansforme Tum dans «raulre le composé et le sim{>le, le fait et la loi. Par là nous désignons d'avance le terme de toute science, et nous tenons la puissante formule, qui, établissant la liaison invincible et la production spontanée 4es 'êtres, pose dans la nature le ressort de la nature, en même temps qu^elle enfonce et serre au cœur de toute chose vivante les tenailles d'acier de la nécessité (i) ».
J'ai voulu rapporter ici, en partie dans les termes mêmes de Taine, ce qu'il nomme 1' i< esquisse d'une métaphysique », — point qu'il traite en quelques lignes, comme le géomètre indique par un rapide arc de cercle toute une circonférence. Mais ces quelques lignes suffisent à mettre nettement en lumière fa position de sa pensée spéculative au milieu des écoles antérieures et contemporaines.
11 est un idéaliste. Cela veut dire que pour lui aussi, comme pour tout adepte de la méthode scientifique comprise dans le véritable sens philosophique, les domaées dernières sur lesquelles s'appuient les démonstrations scientifiques sont des faits idéai^^ des faih de la pensée. Et il remarque avec justesse, à ce sujet, dans son livre De l'Intelligence, que « le monde physique se réduit à un système de signes, et il ne reste plus, pour le construire et !e concevoir en
^i) Histoire de la Litlératare anglaise,i, V, pp. (^\o-^i\.
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lui-même, que les matériaux du monde moral (i) ». Mais il n'est pas un idéaliste cr/Z/^we qui, adoptant la doctrine de Kant, croie impossible, avec lui, de passer de la pensée et de ses lois à Tessence des choses en elles-mêmes, et pour cela limite tout notre savoir à une connaissance purement relative, déterminée par les conditions et par la conformation de notre esprit. Taine croit au contraire possible une connaissance plus haute et métaphysique. Et vers la fin de L'Intelligencej parlant de la force qui nous contraint à affirmer les vérités nécessaires, il dit que, « si la contrainte éprouvée par notre esprit en leur présence a pour cause première notre structure mentale, elle a pour cause dernière l'ajustement de notre structure mentale à la structure des choses (2) ».
La doctrine de Taine reproduit, dans ce que nous en avons résumé ici, la substance des spéculations ayant donné naissance, avant Kant et après lui, aux systèmes qui admettent Tidentité de la pensée et de l'être (3). L' « esquisse d'une métaphysique », tracée dans Les Philosophes classiques et dans l'étude sur Stuart MilL et à laquelle aboutissent les dernières pages de L'Intelligence^ a non seulement pour centre l'idée spinoziste de nécessité^ mais implique en outre, comme postulat, la possibilité (que le philosophe présume, sans l'examiner critiquement) d'atteindre la réalité objective des choses dans les données dernières
(1) De V Intelligence^ t. I, liv. IV, chap. 11, p. 33i.
(2) Ihid,^ t. II, liv. IV, chap. m, p. 4^>2.
(3) Edmond Scherer, Hegel et Vhégélianisme : Mélanges d'histoire religieuse, i865, pp. 283-375. — Voir en outre, au sujet de la direction philosophique de la métaphysique de Taine, ce qu'en dit E. Caro dans Vidée de Dieu et ses nouveaux critiques^ 1878, chap. iv.
LA MÉTAPHYSIQUE iSy
de la pensée pure, obtenues par analyse et par ab? straction. C'est la présupposition qui nous apparaît dans la première page de VEssai sur Tite-Live, et à laquelle nous sommes ramenés chaque fois que l'examen de la doctrine de Taine nous en fait retrouver, au delà des applications concrètes qu'il en a données, les plus hautes prémisses idéales, et en quelque sorte la trame première, là où elle touche au spinozisme et à la Logique de Hegel. Des nombreux points où elle se rencontre avec ces systèmes, le plus important est celui-ci : elle emprunte, comme type et comme idéal achevé de. la science, le procédé de construction de la pensée mathématique et géométrique, qui prend comme point de départ des éléments de concepts obtenus par voie d'abstraction, et descend, en déduisant les propriétés des figures et des nombres, à des concepts toujours plus déterminés et concrets.
Un modèle de ce procédé de déduction, c'est YÉthique de Spinoza. Le système du monde y surgit tout entier et s'y construit en partant d'une définition qui l'engendre de lui-même par seule puissance de fécondité logique. Dans la troisième partie de son traité, l'auteur déclare qu'il parlera aussi des sentiments et des passions sous forme géométrique, comme s'il s'agissait (ce sont ses propres expressions) « de lignes, de surfaces planes, et de toute autre chose relative à des corps ».
Le principe sur lequel repose tout l'admirable édifice du système, et qui est exprimé en ces termes dans le Tractatus de Inlellectus emendatione : « JSecessario concatenatio inlellectus naturœ concatenationem re-
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ferre débet », nous donne la formule à Taide de la<fuelle Tesprit du siècle mathématique a osé croire pouvoir déchiffrer l'énigme de l'univers. Celte nécessité de dépef»dance logique, ajm lie le principe avec ses conséquences, qui dans Tordre de nos idées unit le général au particulier, et qui fait sortir des propriétés essentielles d'une figure géométrique toutes ses autres détciminations, s'identifie, dans la doctrine de Spinoza, avec la nécessité de la relation qui lie la cause à l'effet, la loi régulatrice et productrice d'un ordre de choses aux faits concrets (i).Le pivot autour duquel tourne tout le rouage des constructions û priori du rationalisme de VÉthiqae et de tout autre système du même type, est l'échange qui s'y fait tacitement du procédé logique de la pensée pure avec la production effective des ohoses; la présupposition qu'il y a équation et équivalence absolue entre l'ordre, ou — pour employer une expression de notre philosophe — entre la hiérarchie idéale des nécessités, des dépendances logiques de nos con-cepls, et la dépendance réelle des choses; de façon que la science puisse passer de l'une à l'autre, en saisissant, dans la vérité idéale de fe première, le contenu et la valeur objective de la seconde.
De là Taine s'ouvre la voie, comme nous l'avons vu, vers l'identification du <5oncept de nécessité idéale et
(i) Voir, par contre, les raisons pour lesquelles Sehopenfhauer, dans son Important écrit Ueber die vierfache Wurzel des Salies vom zureichenden Grande {De la quadruple racine du principe de la raison ^afftsank)^ di^ingue avec Justesse la loi de causalité [principitxm raimnis sufficienlis fiendi) d'avec celle qui règle le lien de nos jugements et de nos concepts (principium ralionis sufficienlis cognoseendî).
LA MÉTAPHYSIQUE iSg
rationnelle avec celui de nécessité causale, qu'il nous indique comme point central de sa doctrine et dit avoir emprunté aux métaphysiciens allemands (i). Dans un article remarquable de la Bévue philosophique^ publié il y a quelques années, M. Hommay s'est proposé de démontrer ee que, à son avis, offre de nouveau et d'original la conciliation, tentée par Taine dans sa théorie de la connaissance, entre « les exigences de la science qui postule l'idée de nécessité )),et « les exigences de l'empirisme qui repousse tout ce qui n'est pas fait ». Nous verrons plus tard si l'on peut dire que cette conciliation s'est véritablement accomplie. Il suffira de signaler ici, avec M. Hommay, que Taine part du même point que Stuart Min, et convient avec lui que « c'est l'expérience qui meuble Tesprit » ; mais il ne le suit pas jusqu'à ses conclusions, jusqu'à faire de nos notions de cause et d'effet, et en général de tout le savoir humain, uniquement une connaissance empirique des relations de coexistence et de succession des faits, un pur fruit de l'association de aos idées et de l'habitude (2), Pour Taine, la réalité, telle que nous l'apprenons en
(1) Voir la noie de la page 106. — « Les spiritualistes, dit Taine, relèguent les causes hors des objets^ en un itKmde inrvisible, incorporel ; les positivistes relèguent les causes hors de la science. C'est pourquoi, «i l'on prouvait que Tordre des causes se confond avec Tordre des faits, on réfuterait à la fois les uns et les autres... C'est t^ qu'on a tenté de faire ici ». Les Philosophes classiques, -Préface, p. vi.
(2) « La doctrine empirique pure, brisant tout lien entre l'es phénomènes, soindant le monde en une multitude de fragments ^é^rs, est incompatible avec la notion de nécessité, ^ par ec^nséquent avec ce caractère d'absolu que M. Taine veut conserver à la science ». Hommay, L'idée 4e néeessilté dans la philosophie de M. Taine : Revae philosophique, iSSjj XXIW,—1^. W, Delbos, dans
l40 LA PHILOSOPHIE DE H. TAINE
elle-même, n'est qu'une série de phénomènes (ce qui peut paraître assez difficilement coriciliable avec les autres parties de cette doctrine) ; mais les notions et les idées que nous nous formons des choses et des faits reçoivent dans leur ordre et dans leur enchaînement, comme dans leur mutuelle implication, une valeur absolue et objective des données suprêmes de la pensée rationnelle et de la science, dans lesquelles les éléments mêmes de la réalité viennent se résoudre et d'où Ton peut déduire d'autres données de connaissance, par la relation de dépendance nécessaire qui existe entre le simple et le composé, entre le contenant et le contenu, entre la partie et le tout, entre le principe et ses conséquences (i).
Le rapport entre l'effet et la cause ainsi assimilé à celui par lequel, suivant un axiome de V Éthique^ « le concept d'une chose, qui nous en fait connaître une autre, implique le concept de celle-ci (2) » ; l'impossibilité où est notre^ esprit de concevoir le contraire de
le beau livre que j'ai déjà citéf parlant, lui aussi, de Tidée de la nécessité « comme la comprenait Spinoza », la dit « une conception pure de l'intelligence logique ». C'est là ce que j'ai voulu démontrer dans ces pages.
(1) Voir page i3i.
(2) « Sa conception de la causalité ne sera donc ni celle de Mill, ni celle de la plupart des métaphysiciens, ni celle deMainedeBiran... En dehors de l'hypothèse empirique qui fait du principe de causalité un jugement synthétique a posteriori^ et de l'hypothèse kantienne qui en fait un jugement synthétique a priori, il n'y a qu'une voie ouverte : remonter par delà la critique de Hume, qui proclame l'hétérogénéité de la condition et du conditionné, la distinction de la relation causale et des relations purement logiques, jusqu'à la doctrine de Spinoza fondée tout entière sur l'hypothèse de l'homogénéité de la condition et du conditionné, sur l'assimilation de la relation de causalité aux relations du tout à la partie, du principe aux conséquences » . Hommay, article cité, et Spinoza, Éthique, V* partie, axiomes 4 et 5, proposit. 3.
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certaines notions (comme celle de cause), ainsi réduite à l'impossibilité de penser ce qui est contradictoire en soi (i), Taine aboutit, avec Hegel, à se représenter la structure des choses comme « une logique en acte » (c'est le résumé de M. Hommay), comme « une sorte de géométrie vivante. Les faits révèlent les lois et les lois impliquent les faits ; ce qui sera existe déjà virtuellement dans ce qui est ; les lois plus générales de la nature sont conçues sur le modèle des axiomes mathématiques, conçus eux-mêmes comme des aspects divers du principe d'identité (2) ». En outre, tous les rapports existants et imaginés étant ainsi réduits à de pures relations d'identité; en admettant, comme fait Taine, que ce qui rend intelligible pour nous la production d'un fait nouveau, que
(1) « Si les phénomènes sont unis de telle sorte que Teffet est virtuellement contenu dans la cause, la cause et l'effet sont indissolubles ; les concevoir l'un sans l'autre, c'est former une idée contradictoire ; on peut donc déduire avec une certitude infaillible de la présence de la cause la production de l'effet ». Hommay, article cité. — Voir encore Taine, Histoire de la Littérature anglaise^ t. V, p. 406.
(2) Hommay, article cité. — « La structure des choses est donc la même dans les sciences d'expérience que dans les sciences de construction, et, dans les unes comme dans les autres, l'intermédiaire explicatif et démonstratif qui sert de lien entre une propriété quelconque et un composé quelconque est un caractère ou une somme de caractères différents ou semblables inclus dans les éléments du composé ». De r Intelligence, t. H, p. 453. — « Il suit de là que dans les lois expérimentales, comme dans la loi géométrique, les propriétés d'un composé plus complexe lui sont liées par Tentremise de propriétés, de facteurs ou composés plus simples ». /6fd., t. H, pp. 44i-442* ^ <* L.es intermédiaires derniers qui les expliquent et les démontrent (les lois qu'on a découvertes dans les sciences de construction) sont les propriétés de cinq ou six facteurs primitifs énoncés par une douzaine d'axiomes, lesquels ne sont eux-mêmes que des applications du principe d'identité ». Ibid., t. II, p. 428-429.
l43 LA PHILOSOPHIE DÉ H. TAINE
ce qui le constitue objet de véritable connaissance scientifique» c'est seulement la possibilité de le déduire logiquement, de le démontrer implicitement contenu dans ses aatécédents causals^ le fond et la loi intime de Têtre et de la réalité viennent se résoudre en un processas non de création et de production, mais de transformatioa.
Dans la signification métaphysique que prends envisagée sous cet aspect, la doctrine du philosophe français, « le développement de Têtre n'est que le développement même de la nécessité », dit M. W Delbos. « Dans tout objet, il y a une propriété primordiale qui explique les propriétés dérivées, et qui les explique parce qu'elle les contient : elle est la réalité dans laquelle toutes les autres réalités se résument, la source profonde d'où jaillit le flot des phénomènes, le tronc robuste qui supporte et qui nourrit la riche végétation de l'arbre tout entier. Cette propriété sui generis, c'est ce que Spinoza appelait Vessence, c'est ce que Taine appelle tantôt la qualité principale, tantôt la faculté maîtresse. Définir une chose, c'est exprimer cette propriété, et avec elle toutes les autres ; raisonner sur une chose, c'est prouver que la vérité qu'on veut établir est logiquement impliquée pap^elle.
« Par la place qu'il fait à l'idée d'essence, M. Taine se rattache à Spinoza ; il s'en distingue en concevant l'essence autrement que lui. En affirmant l'existence d'essences, de propriétés primordiales, il s'est révélé métaphysicien ; il redevient empirique lorsqu'il s'agit de les définir (i) ».
(i) Hommay, article cité. — « Il n'y a pas deux mondes : le
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Ce que l'on ne comprend pa& ici, même sans tenir compte pour l'instant des nombreuses oscillations que Ton peut noter dans cette partie et dans les autres parties de la doctrine de notre philosophe, c'est ceci : comment cette doctrine peut-elle échapper à l'objection capitale, que doit lui faire le criticisme, d'avoir échangé la valeur relative et idéale des formes et des lois de notre pensée contre la valeur absolue, réellement objective, qu'aurait une connaissance capable de pénétrer le fond et la structure de Têtre ? Faisant une seule et même chose des données idéales dernières, des éléments simples de nos connaissances, extraits d'elles par voie d'abstraction, et des données réelles et causales, des éléments constitutifs^ et générateurs des choses et des faits de la conscience et de la nature, Taine part d'une présupposition que sa philosophie ne justifie pas, au moyen d'un examen préalable de la portée et de la valeur de notre connaissance, et avec laquelle sont inconciliables les nommonde transcendant des essences et des causes, et le monde de la pure expérience; il n'y en a qu'un seul, et c'est ce dernier; il n'y a pas deux sortes de réalités : les faits et les entités d'où ils émaneraient; il n'y en a qu'une seule, et ce sont les faits ; mais, parmi ces faits, il en est qui ont un rôle- à part : il y a des faits générateurs et des faits engendrés, des propriétés primitives et des propriétés dérivées. On peut donc admettre des essences sans sortir des limites de l'empirisme le plus strictement conséquent avec ses principes ; on peut aussi accorder à Fesprit humain le pouvoir d'atteindre ces causes premières, etc. » Voir aussi Taine, Histoire de la Littérature anglaise^ t. V, pp. 4oi-4o3, 398-40S. — A moins que la critique ne puisse dire que ces essences et causes premières (au sens aussi de Taine), que ces faits simples et générateurs de tous les autres, l'esprit ne les atteint qu'en travaillant sur le pur contenu idéal des notions et des lois de la pensée : ce qui signifie qu'ils sont un produit d'elle.
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breuses concessions qu'il fait, au même moment, à la doctrine des phénoménistes et des associationistes (i). Si Ton admet avec lui que ceux-ci ont raison en donnant à l'homme seulement la connaissance empirique de « ses états intérieurs tous passagers et isolés », on ne peut comprendre comment cette nécessité absolue qu'il veut trouver dans les choses et dans la science (et de laquelle il exclut tout élément ontologique ne la réalisant pas, avec Spinoza, en une substance éternelle), puisse « se soutenir elle-même en soutenant le reste », comme dit M. V. Delbos, et ne se résolve pas, au contraire, dans la pure impossi-
(i) Que rintime correspondance entre l'esprit et les choses en elles-mêmes, admise par Taine, soit dans sa philosophie un postulat, c'est ce qui ressort clairement du fait qu'il n'a jamais abordé en face le problème posé par Kant en vue de l'examen de sa doctrine, même là où il aurait dû surtout le faire (De l'Intelligence, t. II, liv. IV, chap. Il, I 8, p. SyS etsuiv.), et aussi de la faiblesse des arguments qu'il apporte à l'appui de la preuve que les faits de la pensée ont leur correspondance dans la réalité. Il dit, par exemple, en parlant des idées qui sont des modèles, que, après les avoir construites sans examiner s'il y a dans la nature des objets correspondants à elles, nous trouvons ensuite que la nature est conforme à ces idées et aux lois idéales à l'aidé desquelles nous les avons construites. Mais l'empiriste pourrait répliquer que le contenu de ces idées est constitué de résidus de l'expérience déposés dans notre esprit et élaborés par l'abstraction, et Kant pourrait répondre que le caractère d'objectivité exemplaire et d'universalité idéale dans lesquelles consiste leur véritable valeur n'a aucun équivalent adéquat dans l'expérience, toujours relative, particulière et flnie. La nécessité et V universalité ne peuvent être autre chose pour nous, comme elles le sont, que des données idéales, des lois de la pensée, en d'autres termes, des exigences ; elles ne peuvent être des données de fait, et, par conséquent, ne sont pas vériflables dans le fait ou par le fait. C'est là ce que la doctrine de Kant renferme de vrai et d'irréfutable. -— Voir Fingénieuse critique que M. Amédée de Margerie, qui n'est cependant pas disciple de Kant, fait de cette partie de la doctrine de Taine dans le livre qu'il a consacré à celui-ci.
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bilité logique, à laquelle nous réduit une loi de notre esprit, de concevoir le contraire de certaines de nos notions et expériences. La position prise par la pensée de Taine entre des doctrines diamétralement opposées Tune à l'autre et par leur contenu et par leur caractère et leur signification historique, est de celles où n'importe quel esprit philosophique, si vigoureux et si aiguisé soit-il, ne peut tenter de se maintenir, sans prêter de toutes parts le flanc à des objections invincibles (i).
On arrive à la même conclusion, en examinant un
(i) M. V. Delbos, qui cherche à prouver avec beaucoup d'ingéniosilé, sans toutefois y parvenir, à mon avis, la pleine et entière cohérence logique de toutes les parties de la philosophie de Taine, met en relief sa tentative d'accorder le concept spinoziste d'une nécessité absolue, — conçue cependant comme seule existante^ sans une substance en laquelle elle se réalise^ — avec le concept d'un phénoménisme universel pour lequel « il n'y a dans la perception extérieure, comme dans la conscience, rien de solide (voir Vlntelligence), sauf un groupement nécessaire d'images », et « tout se ramène en définitive à un jeu logique et mécanique d'illusions ». H semblerait, dit M. V. Delbos (Op. cit., p. Soy), que la nécessité universelle eût pour conséquence l'hallucination universelle; mais « c'est précisément, selon Taine, faute de reconnaître la nécessité, que nous sommes dupes de l'hallucination : les objets extérieurs ainsi que les individus, s'ils sont considérés comme des êtres distincts et indépendants, ne sont que des fantômes réalisés ; dès qu'ils sont rattachés les uns aux autres, ils ont en eux une certaine vérité qui consiste dans le lien qui les unit. Nos hallucinations deviennent vraies à mesure que nous prenons mieux conscience de la nécessité qui les engendre ». Mais on peut objecter ici, il me semble, que la vérilé de la représentation et du concept que nous nous formons de la réalité et de son ensemble, et sur laquelle nous nous réglons pratiquement dans nos relations avec les choses, n'est rien moins que fondée empiriquement sur l'instinct et sur l'intuition, qui nous font distinguer le réel du purement imaginaire. Gomment démontrer en effet, du point de vue de Taine, que la force et la valeur qu'a pour nous la conviction de la nécessité universelle des phénomènes, soit quelque chose d'objectif, et non pas plutôt quelque chose de subjectif?
Barzellotti. lO
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autre aspect de cette doctrine: Taspect psychologique ou noologique, l'idée que Taine se fait du rôle joué par l'activité de l'esprit dans la connaissance et dans la science. Afin d'expliquer de quelle façon l'esprit s'élève de la sensation et de l'expérience aux notions et aux concepts et y saisit les essences, les propriétés primordiales des choses, les lois et les causes génératrices des faits, Taine ne croit pas, avec les spiritualistes, avoir besoin de le supposer capable de mystérieuses intuitions rationnelles. Il se contente de lui attribuer la faculté d'abstraire^ c'est-à-dire « d'isoler les éléments des faits et de les considérer à part » ; faculté qu'il nomme « magnifique, source du langage, interprète de la nature, mère des religions et des philosophies, seule distinction véritable qui, selon son degré, sépare l'homme de la brute (i) ».
Un des points capitaux de la psychologie de Taine, auquel il revient dans toutes les autres parties de ses doctrines, et spécialement en esthétique, c'est celui de l'importance et de la primauté qu'il attribue à l'abstraction sur toutes nos facultés, faisant d'elle la fonction essentielle de l'activité de l'esprit, l'acte intellectuel par excellence.
Or, ce qui ne me paraît pas clair, et qu'en tout cas Taine n'a pas démontré, c'est ceci : comment ce concept d'une activité de l'esprit productive de connaissances peut-il s'accorder avec le postulat (formaiit le fondement de toute la théorie jusqu'ici exposée) d' « un ajustement de notre structure mentale avec celle des choses? » Je doute que même l'interprète le plus pénétrant de notre philosophe arrive à corn-,
(i) Histoire de la Littérature anglaise, t. V, p. 897,
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prendre si et jusqu'à quel point, pour lui, « la genèse des données primitives de l'intelligence » doive être attribuée, au moins pour quelques-unes de celles-ci, à une initiative, à une véritable création propre de l'esprit, comme semble l'entendre aussi M. Hommay; ou si, au contraire, elle est due à une pure vision mentale, rendant, telle qu'elle existe au fond et dans l'essence des choses et de la conscience, la distinction entre ce qui est essentiel, simple, primitif, nécessaire, • universel, et ce qui est au contraire accidentel, dérivé, particulier, contingent et concret (i).
En admettant, comme il me semble qu'on doit l'admettre, que cette dernière interprétation soit la plus conforme à l'esprit et aux prémisses métaphysiques de la doctrine de Taine, une chose reste incontestable: c'est que le sens et la valeur idéals et presque kantiens qu'a en soi le concept de Yabstraction^ tel que nous le présente Taine en plus d'un endroit de ses œuvres, ajoutent à cette doctrine un nouveau trait discordant des autres, et qui n'en fait pas bien saisir la physionomie et la position par rapport au problème de la connaissance. Du reste, la solution idéaliste, qui, sous un autt'e aspect encore, est indiquée dans la théorie de la perception qu'expose le livre de L'^ Intelligence^ réapparaît à la fin de celui-ci, comme passage à une métaphysique que l'auteur croit pos-
(i) M. Hommay dit : « Son explication de la formation de certaines données primitives, par exemple des axiomes, mathématiques, n'est pas d'un associationiste : pour lui, l'esprit ne reçoit pas ces connaissances toutes faites, il les crée ; il n'y a pas seulement association fondée sur Thabitude, mais liaison instituée par l'activité de l'esprit ». — En quoi, je le demande, une telle façon de concevoir certaines fonctions de la connaissance diflfère-t-elle de celle de Kant?
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sible de tenter sur les traces de Hegel, mais en évitant les « imprudences énormes » commises par ce dernier et par les autres grands métaphysiciens allemands de Técolede Kant (i).
Quelles ont été ces imprudences? Taine lui-mênie nous les indique.
Les Allemands, dit-il, en faisant allusion à Hegel, ont compris que « la pensée est le terme extrême auquel la nature est tout entière suspendue ». Se confiant aux seules lois de la pensée, ils ont cru pouvoir, « sans traverser Texpérience », atteindre du premier coup Tôtre intime et la loi suprême de Tunivers, et « ils ont essayé... de retrouver par la pensée pure le monde tel que l'observation nous Ta montré ». « Avec une audace héroïque, un génie sublime et une imprudence plus grande encore que leur génie et leur audace,., ils se sont envolés d*un bond dans la loi première, et, fermant les yeux sur la nature, ils ont tenté de retrouver par une déduction géométrique le monde qu'ils n'avaient pas regardé. Dépourvus de notations exactes, privés de l'analyse française, emportés tout d'abord au sommet de la prodigieuse py-
(i) « N'y a-t-il qu'elle (l'expérience) qui puisse prouver Yexislence?... Ne pourrail-on pas admettre... que l'existence réelle n'est qu'un cas de Texistence possible, cas particulier et singulier où les éléments de l'existence possible présentent certaines conditions qui manquent dans les autres cas ? Cela posé, ne pourrait-on pas chercher ces éléments et ces conditions?... Hegel Ta fait, mais avec des imprudences énormes ; peut-être un autre, avec plus de mesure, renouvellera sa tentative avec plus de succès ». De VlnleUigence, t. II, liv. IV, chap. m, p. 458. (Notons toutefois que la dernière phrase, relative à Hegel, ne se retrouve pas dans la 3® édition de L Intelligence^ celle que nous citons. Taine l'aura sans doute supprimée comme renfermant un jugement trop sévère).
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ramide dont ils n'avaient pas voulu. gravir les degrés, ils sont tombés d'une grande chute ; mais dans cette ruine, et au fond de ce précipice, les restes écroulés de leur œuvre surpassent encore les constructions humaines par leur magnificence et par leur masse, et le plan demi-brisé qu'on y distingue indique aux philosophes futurs, par ses imperfections et par ses mérites, le but qu'il faut enfin atteindre et la voie qu'il ne faut point d'abord tenter (i) ».
Personne, je crois, parmi les nombreux imitateurs de Hegel, — école que Taine appelle, peut-être avec trop de sévérité, «la secte grossière qui l'a continué et défiguré », — n'a jamais mieux mis en relief que son admirateur français la grandeur du génie spéculatif du maître, dont il ne dissimule point les défauts. Ernest Renan a dit finement que s'il avait été chef d'une école philosophique, il aurait regardé comme son meilleur disciple celui qui aurait le plus différé d'avec lui. Je ne crois pas que Hegel ait jamais été de cette opinion; mais s'il avait pu lire V Intelligence^ il est probable qu'il y aurait trouvé, particulièrement dans le dernier chapitre, l'empreinte et l'esprit, sinon la lettre, de sa propre méthode, et qu'il aurait admis que celui qui a décrit, dans les termes que nous allons reproduire, les impressions éprouvées à la première lecture de la Logique^ ne pouvait se borner à marcher servilement sur ses pas.
« J'ai — ditTaine — lu Hegel tous les jours, pendant une année entière, en province ; il est probable que je ne retrouverai jamais des sensations égales à celles
(i) Les Philosophes classiques, p. 363; — et Histoire de la Litié. rature anglaise, t. V, p. 4i2-4i3.
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qu'il m'a données. I>e tous les philosophes, il n'en est aucun qui soit monté à des hauteurs pareilles, ou dont le génie approche de cette prodigieuse immensité. C'est Spinoza multiplié par Aristote, et assis sur cette pyramide de sciences que l'expérience moderne construit depuis jtrois cents ans.Lorsqu'on gravit pour la première fois la Logique et V Encyclopédie^ on éprouve la même émotion qu'au sommet d'une grande montagne. L'air manque, 1^ vue se trouble; on n'est plus en pays humain, on n'aperçoit d'abord qu'un entassement d'abstractions formidables, solitude métaphysique où il ne semble pas qu'un esprit vivant puisse habiter ; à travers l'Être et le Néant, le Devenir, la Limite et l'Essence, on roule, la poitrine oppressée, ne sachant si jamais on retrouvera le sol uni et la terre. Peu à peu la vue perce les nuages; on entrevoit des ouvertures lumineuses ; le brouillard s'évapore ; devant les yeux se déroulent des perspectives infinies ; des continents entiers s'étalent embrassés d'un coup d'œil ; et l'on se croirait arrivé au sommet de la science et au point de vue du monde, si là-ba&, sur un coin de la table, on n'apercevait un volume de Voltaire posé sur un volume de Condillac (i)». Ces derniers mots méritent une attention spéciale. Ils nous indiquent quel est, avec le spinozisme pénétré par rhégélianisme, le second et non moins important facteur de la doctrine de Taine. C'est l'analyse des idées, unie à l'abstraction, qu'il retrouvait, comme en un modèle, chez les plus grands représentants de la tradition philosophique française du xviii*^ siècle.
(i) Les Philosophes classiques, p. 126-127.
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« Si BOUS parvenons à la métaphysicfue, c'est par l'analyse (i) », dit-il au sujet des Français.
Et cela est vrai aussi — nous verrons bientôt en quel sens — de l'esprit de notre philosophe. Avec la conscience profonde qu'il a de ce qui peut contribuer à la direction et à la formation de sa pensée, il considère l'action exercée sur lui par l'auteur de la Langue des calculs comme une espèce de correctif,, qui le ramène des hauteurs vertigineuses des intui-^ lions germaniques sur le terrain solide de l'analyse exacte et de l'observation intérieure. Il dut le sentir^ en particulier lorsqu'il tissait de nouveau, au dernier livre du traité de L'Intelligence^ dans une trame de raisonnement sobre, subtil et serré, les fîlsdu dessin spéculatif ourdi avec une imagination d'artiste dans ses premières œuvres. Ce qui était pour lui le caractère dominant de la pensée contemporaine, « la tendance de l'esprit philosophique allemand à descendre dans la science », à passer des intuitions et des constructions aux analyses exactes, c'est là aussi, on peut le dire, le caractère le plus accusé de la doctrine exposée principalement dans le traité en question, où nous apparaît l'aspect le plus voulu, le plus réfléchi, qu'il donne à ses idées.
Conçue à une époque de transition, comme celle qui commence, pour la civilisation européenne, un peu avant la seconde moitié de ce siècle, la doctrine de Taine, en dépit de sa rigoureuse forme systématique, ne jaillit pas tout entière d'un seul jet. C'est une audacieuse tentative de médiation entre des
(i) Nouveaux Essais de critique et d'histoire : Racine, p. 211.
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idées, ou, mieux, entre des états et des habitudes intellectuelles, entre des procédés et des modes de concevoir produits par des moments historiques et par des formes héréditaires de culture très diverses, et môme en grande partie opposées entre elles. C'est une tentative d'élaborer un contenu philosophique essentiellement germanique d'origine et d'empreinte, que Taine s'assimile et repense avec la lucidité discursive, avec la tendance aux symétries logiques, propres à la ra/so/z française; mais sans toutefois parvenir à l'y faire passer tout entier, à recouvrir de la trame subtile et serrée de la réflexion analytique l'écart immense que font entre eux, dans sa conception d'ensemble, le noyau primitif, le germe d'où sort celle-ci, et les parties qui s'y superposent.
Le germe, nous le savons, lui est donné par le sentiment et par l'étude du monde humain et de sa vie dans l'histoire, et, en même temps, par une intuition et par une représentation de la nature sensible qui s'inspirent de celles des grands idéalistes allemands, surtout deGœthe,et empruntent à ce monde humain leurs données, leurs traits principaux. Sentiment, intuition et représentation se fondent, dans l'esprit de Taine, en une lumineuse vision d'artiste. C'est la vision de la grande Unité organique des choses, imaginée comme une source intime de vie et d'énergie inépuisables.
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d'où tout découle, dont esprit et nature, âmes et corps, matière et sens ne sont que des aspects et des formes^ gradués par .séries infinies en un mouvement éternel qui les agite, les change Tune en Tautre, et qui ne constitue pas un hasard, mais un ordre, une harmonie profonde de lois idéales, une œuvre de la «raison intérieure qui soutient » et gouverne le tout. Chaque fois qu'une semblable vision s'offre à l'esprit de notre écrivain, sa prose, si mesurée, prend soudainement le ton et la chaleur de la poésie lyrique. La nature et rhistoire se font sentir à lui toutes pleines de Dieu. Pour lui, ce que les choses ont en soi de réel et de vrai ne réside pas dans leurs phénomènes transitoires et changeants, mais dans la nécessité, dans la loi et dans Vidée causale desquelles elles sortent, dans la logique du cosmos dont elles sont des parties et des membres. « Le monde forme un être unique, indivisible, dont tous les êtres sont les membres ». — « Les choses sont divines ; voilà pourquoi il faut concevoir des dieux pour exprimer les choses (i) ».
(i) Voir passim, dans les trois volumes d'Essais de critique et d'histoire, et dans le tome IV de V Histoire de la Littérature anglaise^ au chapitre consacré à lord Byron. — Le lecteur qui voudra trouver dans les œuvres de Taine le trait qui, mieux peut-élre qu'aucun autre, lui révèle celte intuition (poétique et métaphysique à la fois) de Tunité des choses, placée derrière la conception réfléchie et rationnelle de la doctrine exposée dans Les Philosophes classiques, dans Y Histoire de la Littérature anglaise et dans L'Intelligence, le verra dans l'exposition que Fessai sur Marc-Aurèle fait de la métaphysique professée par ce sage. Il y a, en efTet, un fond de ressemblance entre le stoïcisme de Marc-Aurèle et le spinozisme tel que le conçoit Taine, c'est-à-dire passé à travers les spéculations de Hegel, le panthéisme poétique de Gœlhe, et, je l'ajoute, de Carlyle. — Voir, sur ce dernier, le livre de M. Edmond Barthélémy, Paris, Société du Mercure de France, 1899.
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Cette large contemplation du fond et du dessin idéal des choses a été l'inspiration première de cette haute poésie de la pensée métaphysique, dans laquelle l'esprit germanique s'est le plus révélé lui-même. L'idée mère d'où se développe, comme d'une cellule primitive, en une si riche végétation de systèmes, toute la métaphysique des écoles allemandes avant et après Kant, c'est l'idée de l'unité organique et de la vie des choses, imaginée comme un processus historique de formes qui s'élèvent toujours plus haut, jusqu'à l'esprit.
Et à ce propos, comme à propos de ce que j'ai dit auparavant, me reportant à une très juste affirmation de M. V. Delbos, il convient de rappeler ici que^ dans son Histoire du matérialisme^ Lange dit que le système de Spinoza n'a pu pénétrer en Allemagne et y être assimilé par l'esprit national, qu'en y perdant une grande partie de la signification et de la valeur qu'a dans la pensée du philosophe hollandais le concept de la causalité mécanique. Et avec quelle répugnance instinctive Gœthe parle du livre du baron d'Holbach, Le Système de la Nature^ dont lui et ses compagnons, étudiants à Strasbourg,n'avaient jamais pu lire plus de deux à trois pages! (i).
A partir de Leibnitz, qui, il le dit lui-même, « pensait que partout et en tout il devait y avoir des âmes
(i) « Je feuilletai paf simple curiosité le Système de la Naiure^Ce livre me parut si gris, si cimmérien, si cadavéreux, que je tressaillis devant lui comme à lapparition d'un fantôme. . . Au lieu du jour nouveau que. nous croyions voir luire devant nous, nous nous trouvâmes plongés dans les ténèbres de l'athéisme. Au milieu d'elles s'évanouissaient le monde avec toutes ses créatures, le ciel avec toutes ses étoiles ». Vériié ei Poésie, livre XI.
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OU des êtres analogues à elles », la grande idée inspiratrice circule, explicite ou sous-eotendue, dans les systèmes philosophiques allemands jusqu'à Hegel, et, pourrait-on ajouter, jusqu'à Edouard de Hartmann (i). Toute la « pïiilosophie delà nature» de Schelling sort du principe que Kant a déjà laissé entrevoir dans la Critique du jugement : k ^divoir q\xe y si les choses sont intelligibles, cela veut dire qu'elles ont en elles des éléments ou germes ou traces d'intelligence ; principe que — je le dis en passant — nul des innombrables adversaires de l'idéalisme, théistique ou non, n'a encore, jusqu'à ce jour, démontré être absolument faux. C'est le principe dont Hegel seul, jusqu'ici, a exprimé la formule la plus rigoureuse et la plus vaste. Il porta en réalité, pour parler ainsi, « les idées dans les choses », mais il fît plus ; et, comme le remarque très bien un de ses critiques^ Robert Haym, il « porta le mouvement historique dans les idées ». Il donna ainsi le dernier mot de la spéculation des écoles allemandes sorties de Kant, en réunissant en lui deux directions de la pensée philosophique, qui, pendant un moment, étaient apparues divisées dans l'intellect national : la direction représentée par la critique kantienne, et la direction issue du mouvement des sciences historiques.
Or, il suffit de jeter un regard sur l'histoire des doctrines philosophiques en France, ou plutôt dans
(i) Kuno Fischer, dans sa Geschichle der neuern Philosophie, exprime en ces termes un des concepts fondamentaux de la philosophie de Leibnitz, qui, selon moi, est caractéristique de toute la philosophie allemande : Ueberall miissen sich Seden oder doch Anaiogen derselben finden (Partout doivent se trouver des âmes, ou au moins des analogues de celles-ci).
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le monde latin tout entier, pendant les deux siècles antérieurs au nôtre, pour voir que la tendance spéculative qui les domine procède en sens diamétralement opposé à celle de la pensée germanique, et les fait aboutir à une idée centrale qui en est Tantithèse la plus complète, à une conception mécanique de Tunivers. Descartes et son école, d'une part, réduisent le fond et toutes les formes de la vie de Tesprit au penser logique conscient de soi, et s'interdisent ainsi de comprendre, comme font les Allemands, le processus de la vie psychique inconsciente, et plus spécialement celui de Thistoire. Et, d'autre part, construisant le concept du monde extérieur à nous avec les seules idées du mouvement et de Vexiension, ils aboutissent à un pur naturalisme qui tend la main à celui des matérialistes du siècle dernier (i). De la même manière, l'habitude de la déduction mathématique, si chère aux esprits français, et à Taide de laquelle ils tendent toujours à abstraire, à saisir la réalité des faits, même les plus complexes, dans les idées les plus générales, achemine Condillac et les Encyclopédistes vers ces analyses hâtives et toutes formelles qui firent croire possible la réduction, à Taide d'une nouvelle alchimie philosophique, du contenu entier du monde moral et historique à de simples données d'expérience et d'observation extérieure .
La philosophie française du xviii® siècle étend même aux faits de l'esprit le concept déterministe
(i) u Spinoza incipil ubi Cariesius des 'mit : in naturalismo », disait Leibnitz.— Voir un bon livre de M. L. Stein, professeur à Zurich, sur Leibnitz et Spinoza, Berlin, i8()o.
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de la causalité mécanique universelle, auquel elle est arrivée en partant de Tétude des lois de la matière. « Les sciences morales — dit Taine — ... se soudent comme un prolongement aux sciences physiques (i)». C'est, je le répète, le processus inverse de celui qui s'accomplit dans la direction de la pensée germanique depuis la Monadologie de Leibnitz jusqu'à la Philosophie de la Nature de Hegel. Liée intimement au protestantisme, auquel elle est, historiquement, en un certain sens, ce que la scolastique est au christianisme médiéval, la grande métaphysique allemande n'est, au fond, qu' « une immense mise en théorie de VÉthique ». C'est ainsi que me la définissait dans une lettre, voilà quelques années, un de ses derniers et plus illustres adeptes. La manière dont elle a conçu et tenté d'expliquer môme ce qui est en dehors de rhomme, paraît n'avoir été qu'une réponse affirmative continuelle et insistante à la sublime demande de Gœthe :
Ist nicht der Kern der Nalur Menschen im Herzen ? (2)
(1) Voir les Origines de la France contemporaine : l'Ancien Régime, édit. de 1899, t. I, liv. III, chap. i, pp. 277-287; et Les Philosophes classiques, p. 16 et suiv., et p, 290, où, selon Fhabitude de Taine, est indiquée et présentée comme en raccourci Fadmirable exposition, faite ensuite au long dans VAncien Régime, de la doctrine rationaliste française du xviii<: siècle et de sa méthode.
(2) « Le noyau de la nature n'est-il pas dans le cœur de rhomme? » Gott und Welt (Ultimatum),
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Nous n'avons pas à discuter ici par laquelle de ces deux voies la philosophie est parvenue à soulever un coin de plus du grand voile qui nous cache l'essence et le fond des choses. Ce qu'il faut noter, — Taine lui-même nous le suggère, — c'est comment, dans l'opposition de ces deux courants historiques de la philosophie européenne, se manifeste, à travers la différence des idées et des doctrines, celle bien plus intime de la structure intellectuelle et du génie de deux races. C'est le fait des variétés historiques &es « formes d'esprit et d'intelligence » que Taine a, sinon découvert, du moins mis en pleine lumière, en le pénétrant à l'aide d'une série d'analyses très fines et exactes.
Rien en effet de plus vrai, de plus incontestable pour le psychologue, que la conséquence qui en sort. La voici. Dans l'histoire de la civilisation humaine, la valeur effective et réelle, la force vive des diverses formes d'institutions et d'art, des idées morales, religieuses, philosophiques, dépendent non de ce qu'elles sont ou pourraient être et valoir en elles-mêmes, envisagées abstraitement, mais de ce que les fait le milieu intellectuel et social par lequel passe leur action. Ce sont des organismes historiques dont la semence, quand elle est portée par les vents sur un autre terrain et dans un climat différent du sien, y
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meurt ou au contraire y germe en une plante qui donne des fruits d'une tout autre saveur et de formes diverses. De même, quand un courant de nouvelles idées, né en un pays, se propage en un autre, Tœuvre qu'il y produit est déterminée par la façon dont celui-ci se les assimile et les transforme, en y imprimant la vibration vitale de sa propre pensée.
Ce n'est là, d'ailleurs, qu'une des conséquences les plus ordinaires des principes de l'école positive. Mais nul autre écrivain avant Taine n'avait su en tirer un égal parti pour l'étude de ce qu'on peut appeler Y individualité historique du génie propre à chacune des grandes nations européennes. C'est que, il ne faut jamais Toublier, nul écrivain contemporain peut-être n'a jamais senti, autant que lui, le besoin d'étudier la condition intellectuelle faite aux esprits semblables au sien, par une époque telle que la nôtre. Aujourd'hui, en effet, l'œuvre du travail intellectuel et artistique devient de plus en plus commune de peuple à peuple, et la facilité que présente l'assimilation des idées et des formes d'art nées dans des milieux divers et opposés rend toujours plus nécessaire et plus difficile, à qui en subit les influences, le remaniement et la refonte, en un seul jet original, des éléments d'inspiration le plus souvent discordante. Peu d'esprits doivent avoir eu conscience, comme Taine, de ce phénomène de la vie intellectuelle de notre époque, du « conflit dans nos cerveaux à tous des rêves de Tunivers élaborés parles diverses races », comme dit M. Paul Bourget. La sympathie avec laquelle il a su, plus que tout autre critique français contemporain, se transporter dans
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les produits de la culture, de la pensée et de Tart de trois peuples aussi différents que les Allemands, les Anglais et les Italiens; la recherche continuelle, insistante, à laquelle il revient sans cesse, de la façon dont les idées et les formes de l'invention littéraire peuvent passer d'un peuple et d'une race à un autre peuple et à une autre race, et en prendre une empreinte nouvelle; cette sympathie et cette recherche ont leur raison d'être dans les aptitudes diverses opposées de penseur et d'artiste qui étaient en lui, et dans la préoccupation critique des difficultés que devait certainement lui coûter une œuvre aussi compliquée que la sienne, à la fois d'assimilation et d'invention. Son cas prouve de plus en plus comment, chez les écrivains le plus intimement disposés à la critique des conditions dans lesquelles s'accomplit leur propre travail mental et celui des autres, cette disposition critique est le plus souvent l'indice d'un certain sentiment presque de malaise, d'un certain manque de facilité, de spontanéité vraie. Cette observation pourrait s'appliquer aux deux tiers des écrivains et des artistes de notre temps. Seule la grande et saine originalité intègre du génie, fils de la nature et des âges primitifs créateurs, ne s'attarde jamais à réfléchir sur son art, mais s'y perd entièrement et s'y oublie.
Taine, par ce côté aussi, se révèle essentiellement homme et écrivain de notre temps. On peut dire que l'examen psychologique et historique des conditions qui, pour lui, déterminent les diverses formes de l'activité, de rintelligence et de l'âme chez les individus et chez les peuples, est le thème fondamental de sa
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critique. L'investigation qu'il tente des « variétés historiques » des principaux systèmes de culture et de civilisation, et qui le fait remonter à deux ou trois types fondamentaux auxquels il veut ramener « les facultés d'une âme humaine considérée en général », a:boutit à une espèce de psychologie comparée des familles et des variétés des esprits et des génies, dessinée çà et là par lui en traits qui reparaissent dans presque toutes ses œuvres. Le principal est la recherche, qu'il établit toujours, du fait psychologique primitif, autour duquel se rassemblent tous les autres, et qui nous explique la prédominance, parfois presque prodigieuse, de certaines aptitudes chez certains hommes. Toute forme d'esprit ou de génie recèle un de ces/a/Zs, qui ensuite a ses variétés, représentées par tel ou tel individu extraordinaire. Une certaine aptitude prédominante de l'imagination à se figurer les mouvements de masses d'hommes en relation avec un espace donné, fait le grand capitaine ; tel Bonaparte, qui voyait ses batailles sur la carte et dans la reconnaissance des lieux, qu'il faisait toujours lui-môme avant le combat. Ainsi chez l'artiste, chez le peintre, chez le sculpteur, chez le poète,* chez le compositeur, «la filiation, l'intensité, Tordre des idées, des images, des sentiments, sont différents ». Chacun a sa vision intérieure qui se compose ou de lignes, de plans et de formes, ou de couleurs et de figures, ou tend à ressusciter des fantômes d'états de l'esprit, de la sensibilité et de la volonté, sous les formes de la parole ou des sons. Les variétés individuelles plus détachées, auxquelles s'applique chacune de ces dispositions, nous donnent tel ou tel artiste etécri-
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vain supérieur : Michel-Ange, qui a su rendre jusqu'ici comme personne, à l'aide de l'expression intensive de la ligne et du dessin, l'expression intérieure invisible des âmes qu'il" infusait sur la toile et dans le marbre; Shakespeare, qui avait le don de V « imagination complète », qui voyait dans chaque parole, dans chaque acte des personnages créés par lui, même dans les plus insignifiants, tout un caractère vivant, harmonique en chacune de ses parties ; Richard Wagner, admirable, à mon avis, dans l'art de sentir et de faire vivre en nous Vambianl aérien et ineflfable du mythe et de la saga^ duquel il évoquait ses personnages comme de vagues apparitions fantastiques (i).
Dans les idées indiquées ici, nous avons le fondement d'une psychologie de l'art. A celle-ci se lie étroitement l'étude qu'on pourrait appeler, au contraire, une ethnologie de l'art. Cette étude, Taine l'a instituée dans celles de ses œuvres où il recherche les caractères déterminants empreints dans les principales directions historiques de la peinture, de la sculpture, de l'architecture, de la poésie, par la conformation naturelle du génie des grands peuples artistes, lequel est un effet aussi, à la fois, de la race, du milieu et des conditions sociales où il s'est développé et a fleuri. L'action de l'hérédité et des. instincts de la race est le fait primitif auquel le philosophe ramène constamment celui des dîsposi-
(i) Cette théorie de Taine, que j'indique ici, a été IHustrée par lui dans tous ses écrits à l'aide d'analyses irès fines. Il faut voir, entre autres, son analyse du tempérament de l'orateur, à propos de Victor Cousin et de Macaulay; de celui du mystique, à propos de Carlyle; du génie du poète, à propos de Shakespeare^ Spenioer, etc^
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lions dominantes, des facultés maîtresses qu'il cherche à découvrir dans la structure mentale du génie des grands hommes et des peuples. Si Taine ne nous a pas donné une véritable psychologie du génie, — telle que nous pourrons l'avoir un jour par le secours des. études actuelles, — il a néanmoins beaucoup contribué, avec son sens très fia d'observateur, à arracher également cette partie de la philosophie au vague des stériles abstractions oà Ta tenue et ht tient encore enfermée la méthode traditionnelle des écoles. Et cette méthode, qu'on le note bien, n'a pas, jusqu'ici, été abaadonnée dans son erreur fonéamentale : celie de présupposer certaine forme abstraite et fixe de Tintelligence et de l'âme humaine, examinées seulement en elles-mêmes. Les psychiatres italiens eux-^nêmes n'y ont pas renoncé, eux qui pourtant passent aussi pour des novateurs audacieux, et crient à chaqne instant contre le miso* néisme (i).
(i) Qaelqaes-ims de ceux^-ci, et «i premier rang M. Lombroso, aggravent ceUe erreur fondamentaLe d'une autre erreur, due k leur manque presque absolu de large culture critique et historique. Voilà pourquoi ils jugent folles et aiiorm«leB les idées et les tendances intellectuelles et morales de certains hommes (par exemple, le joachimisme de Cola di Rienzi), sans savoir et sans prendre garde que ces idées et ces tendances étaient en équilibre avec le milieu historique dans lequ<el ces hommes ont vécu. Il y a, dirait un hydraulicien, un poids spécifique (une valeur relative) des idées et des formes mentales hinnaines, qui répond à la manière d'être du milieu historique dans lequel elles sont d'une certaine façon plongées et se meuvent. — On voudra bien me permettre de citer ici, à ce sujet, mon livre intitulé : David Lazzarelti di Arcidosso, dello il Santo, i suoi seguaci e la sua leggenda (Bologne, Zanichelli, iS86), et deux articles que j'ai publiés dans la Nuova Antologia de Rome, 1891 : Italia mislica e Italîa pagana, dont M. Emile Gebhart, le savant historien de la Renais-
Il y a dans les idées exprimées parTaine presque en chacun de ses livres, sur la correspondance entre certaines formes typiques des esprits et leur dérivation de rtiérédité nationale ou de la race, plus d'un trait qui nous fait penser à lui-même. Lui aussi, en écrivant, a dû y avoir songé. Le lecteur s'en aperçoit en plus d^un endroit, spécialement dans Les Philosophes classiques et dans les études sur Carlyle et sur Stuari Mill. Elles sont importantes, je Tai remarqué, au point de vue de la formation de sa pensée, puisqu'il étudie les idées des deux écrivains étrangers pour orienter les siennes et dans le but de rechercher quelle place doit tenir, dans la culture européenne, une philosophie d'empreinte et de tradition française, à côté des écoles anglaise et allemande.
Voulant expliquer de quelle façon Carlyle a mis, en bon Anglais, une signification concrète, morale, pratique, dans les abstractions de la métaphysique allemande, Taine montre comment le même acte identique de concevoir les choses s'opère tout différemment d'esprit à esprit, s'il reçoit Tempreinte de formes et d'habitudes intellectuelles différentes et opposées entre elles. Il en est tout autrement dans une tête à images que dans une tête à formules. Penser, con-
Hancc italienne et de ses antécédents, a bien voulu tenir compte dans plus d'un endroit de ses articles du Journal des Débats (janvier 1898).
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naître, veut dire comprendre eii un ou plusieurs objets ou faits leurs parties, et, avec leurs parties, le tout, leur complexuSy — Taine le nomme groupe^ — qui se distingue d'autres, « en comprend d'autres et se trouve compris en d'autres »... « La plus petite portion de l'univers, comme l'univers entier, est un groupe. Ainsi tout l'emploi de la pensée humaine est de reproduire des groupes » ; et notre esprit a une puissance et une capacité diverses, « il est grand ou petit, il est complet ou partiel », selon qu'il réussit ou non dans cette œuvre, et « peut reproduire des groupes grands ou petits », et « les reproduire complets ou seulement certaines de leurs parties ».
Mais qu'est-ce, selon Taine, que reproduire un groupe ? « C'est d'abord en séparer toutes les parties, puis les ranger en files selon leurs ressemblances, ensuite former ces files en familles, enfin réunir le tout sous quelque caractère général et dominateur; bref, imiter les classifications hiérarchiques des sciences. Sans doute. Mais la tâche n'est point finie là ; car cette hiérarchie n'est point un arrangement artificiel et extérieur, mais une nécessité naturelle et intérieure. Les choses ne sont point mortes, elles sont vivantes ; il y a une force qui produit et organise ce groupe, qui rattache les détails et l'ensemble, qui répète le type dans toutes ses parties. C'est cette force que l'esprit doit reproduire en lui-même avec tous ses effets ; il faut qu'il la sente par contre-coup et par sympathie, qu'elle engendre en lui le groupe entier, qu'elle se développe en lui comme elle s'est développée hors de lui, que la série d'idées intérieures imite la série des choses extérieures, que l'émotion s'ajoute
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à la conception, que la vision achève l'analyse, que Tesprit devienne créateur comme la nature. Alors seulement nous pourrons dire que nous connaissons. »
Dans Tune et l'autre de ces deux voies entrent, dit notre philosophe, des esprits de tempérament très divers et opposé. « Dans la première sont les simples savants, les vulgarisateurs, les orateurs, les écrivains, en général les siècles classiques et les races latines ; dans la seconde sont les poètes, les prophètes, ordinairement les inventeurs, en général les siècles romantiques et les races germaniques. Les premiers vont pas à pas, d'une idée dans l'idée voisine; ils soat méthodiques et précautionnés ; ils parlent pour tout le monde et prouvent tout ce qu'ils disent; ils divisent le champ qu'ils veulent parcourir en compartiments préalables; pour épuiser tout leur sujet, ils marchent sur des routes droites et unies, pour être sûrs de ne tomber jamais ; ils procèdent par transitions, par énumérations, par résumés; ils avancent de conclusions générales en conclusions plus générales; ils font l'exacte et complète classification du groupe. Quand ils dépassent la simple analyse, tout leur talent consiste à plaider éloquemment des thèses ; parmi les contemporains de Carlyle, M. Macaulay est le modèle le plus achevé de ce genre d'esprit (i). Les autres,
(i) Et quand ces esprits négligent tout à fait l'analyse, ils ne voient rien et plaident cependant, ils ne sont plus que des esprits avoeassiers. De divers passages des livres de Taine il résulte claîFement que, de même que son camarade d'école Edmond About et Napoléon 1©^, il considérait le type mental de l'avocat comme un type intellectuel inférieur. Cette manière de voir pourrait expliquer^ je cafois, comment il se fait que dans une si grande partie des pays
après avoir fouillé violemment et confusément dans les détails du groupe, s'élancent d'un saut brusque dans ridée mère. Ils le voient alors tout entier ; ils sentent les puissances qui Torganîsent ; ils le reproduisent par divination ; ils le peignent en raccourci par les mots les plus expressifs et les plus étranges ; ils ne sont pas capables de le décomposer en séries régulières ; ils aperçoivent toujours en bloc. Ils ne pensent que par des concentrations brusques d'idées véhémentes. Ils ont la vision d'effets lointains ou d'actions vivantes ; ils sont révélateurs ou poètes. M. Michelet chez nous est le meilleur exemple de cette forme d'intelligence, et Carlyle est un Michelet anglais (i) ».
Je ne nie pas ce qu'il y a de trop systématique à opposer, en une sorte de contraste absolu, comme le fait ici Taine, deux formes d'activité intellectuelle, l'intuitive et la réfléchie ou discursive, qui, au lieu de toujours s'exclure, s'alternent dans tous les esprits supérieurs et dans la culture des peuples civilisés- D'autre part, il a très justement noté la différence incontestable, de plus en plus profonde aujourd'hui, entre le procédé mental de Térudit, du savant, du spécialiste, lesquels n'inventent rien^ pas même dans leur science, et celui du poète, du philosophe, du penseur, qui découvrent et créent, et qui ne font jamais œuvre uniquement d'analyse et de froide réflexion. De même on ne peut, sans quelque réserve,
latins, où existe le régime pariementaire et où abondent et prévalent les avocats, les choses laissent tant à désirer sous le double rapport moral et politique.
(1) Histoire de la Liitéralure anglaise : Carlyle, t. V, pp. 261-268»
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distinguer, avec le philosophe français, les âges classiques des âges romantiques^ en assignant ceux-là presque exclusivement à l'histoire de la culture latine^ ceux-ci à celle de la culture germanique. Pour ne rien dire du classicisme, l'art romantique, bien que spécial aux peuples teutoniques, ne s'est-il pas développé aussi chez les peuples latins? et, en outre, le rapport que Taine veut trouver entre ces deux formes de culture propres à l'histoire des deux races, et sa distinction de l'activité intuitive d'avec l'activité réfléchie, ne conduirait-il pas à nier à peu près que, pour tous les grands génies, soit classiques, soit romantiques, et à toutes les époques vraiment inventives^ créer a toujours été synonyme de voir, de sentir fortement, et non pas d'analyser, de classifîer, d'induire ? Tout en faisant néanmoins les réserves que l'écrivain lui-même laisse sous-entendre, il reste toujottrs au fond de son idée une grande vérité : c'est que, sous ces y oc^hXe^ classicisme ei romantisme^ pris dans leur sens le plus large et le plus juste, sous ces deux formes de culture nées du génie de deux races si différentes entre elles, la critique voit aujourd'hui quelque chose de plus que des classifications d'école, des produits historiques fortuits ou arbitraires. Elle y voit deux faces, deux attitudes de l'esprit humain, deux manières originellement distinctes, dans lesquelles la nature le dispose à concevoir, à sentir les choses, la vie et l'art. Ce qui veut dire, en d'autres termes^ qu'on ne devient pas, mais qu'on naît ou romantique ou classique, et que,^on par l'effet du hasard, mais par celui d'une loi de psychologie historique, chacun des esprits représentatifs de la culture des deux
familles supérieures de l'Europe a en lui plus de Tun ou de l'autre de ces deux plis natifs du tempérament artistique humain. Shakespeare était déjà, presque deux siècles avant Técole romantique, Texpression la plus haute et la plus vraie du romantisme des peuples germaniques.
Or, tout ceci peut s'appliquer — et Taine lui-môme nous ouvre la voie de cette -application — à la psychologie de Tesprit scientifique et spéculatif* Celui-ci a, comme Tesprit artistique, ses aspects, ses linéaments de famille et de race. Les âmes qui le portent en elles se distinguent par ce que j'appellerai leur vocation intellectuelle. Dans les plus grandes, elle est si puissante, que les deux systèmes dont tous les autres tiennent plus ou moins et qui se disputent jusqu'ici l'empire de la philosopHî^ le platonisme et l'aristotélisme, ne sont au fond, dans l'histoire, que les deux plus hautes formes typiques de l'art de penser, les produits en quelque sorte de tempéraments mentaux originellement opposés entre eux.
Taine a fait de l'esprit français une étude objective et sereinement impartiale. C'est l'application la plus originale et la plus vraie qu'il nous ait laissée de sa critique psychologique, et autour de laquelle celle-ci pivote tout entière. Son diagnostic des dispositions intellectuelles et morales des autres peuples, étudiés par lui, emprunte toute sa valeur à la comparaison incessante qu'il en fait, tacitement ou non, avec celles de la France ; il scrute chaque fibre de celle-ci, et note ses qualités et ses défauts sans l'ombre d'un préjugé national. C'est là une im-
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partialité des plus rares chez n'importe quel écrirauàj mais avant tout chez un Français.
Je vois en cela la preuve la plus claire de cette rectitude, de cette honinêteté de là pensée que j'ai notée d.ès le début comme une des principales 'qualités de Taine. Je doute qu'en France on ait jamais non seulement osé dire, mais penser une seule fois avant liii ce qu'il répète si fréquemment, que « nulle race en Europe p'est moins poétique » que le peuple français; que 1 imperfection et la pauvreté de son esprit consistent dans sa promptitude même et sa faculté admirable à concevoir toujours clairement, à distinguer les choses et les faits séparément, à en saisir agilement une notion nette, simple, nue, mais superficielle, non entourée et animée d'images aussi vives, d'émotiona aussi profondes et violentes que celles qui accompagnent l'intuition, souvent confuse et vague, mais toujours puissante, propre aux esprits germanique et slave, la vision riche, harmonieuse, plastique, colorée, des imaginations grecque et italienne. Le Fran^ çais effleure l'idée, mais ne la pénètre pas. Pour bien comprendre, il lui faut « passer d'une idée à l'idée contiguë )>, en évitant les contrastes, les sauts trop brusques qui nuisent à la clarté, à l'eurythmie du discours, qui en troublent l'allure égale et posée. Par son instinct et par habitude contractée dans la vie sociale, à laquelle il incline si fortement, il est avant tout bon raisonneur, beau parleur ; et à cela se prête sa langue, si régulièrement logique, le moins riche peut-être des idiomes européens et le moins apte à la grande poésie. Cette langue a pourtant produit une littérature incomparable en prose et en tout ce qui se
réfère à la conversation et à l'éloquence ; une littérature qui a été jusqu'ici dans le monde le plus puissant moyen de divulgation des idées; de même que l'esprit de la nation où elle est née, moins fait pour les larges spéculations intellectuelles et pour les inventions artistiques, excelle cependant plus que tous les autres à expliquer, éclaircir, développer les idées et les inventions venues du dehors.
Telles qualités et habitudes d'esprit que Taine retrouve dans la plus ancienne poésie française et normande, dans les chroniques, les mystères, les fabliaux, lui paraissent exprimées dans tout leur relief par la littérature du siècle de Louis XIV et par la philosophie qui précède et prépare la grande Révolution de 1789. De ces deux époques culminantes de la culture de son pays il a fait, dans les Essais de critique et d'histoire^ en particulier dans celui consacré à Bacine, dans son livre sur La Fontaine et avant tout dans la partie la plus remarquable du premier volume des Origines de la France contemporaine^ ufi eacamen historique et psychologique qui, pour la finesse et pour la vérité, n'a pas, je crois, d'égal.
Cette étude du caractère et de l'histoire de l'esprit français, Taine l'applique plus particulièrement à la recherche critique de la direction de méthode et des iabitudes intellectuelles les plus conformes à une philosophie de pure tradition nationale. Non pas, il
convient de le remarquer, qu'il y soit amené par un sentiment de patriotisme auquel il se proclame, avec raison, toujours étranger en matière d'études et de doctrines scientifiques. Sa préoccupation constante de chercher comment les Français peuvent transcrire et en quelque sorte naturaliser dans la langue de leur pensée les idées sorties de la pensée des autres peuples, n'a rien à démêler avec la signification et la valeur civile ou politique de ces idées. De la même façon, l'hydraulicien qui calcule, à l'aide des lois de la mécai^ique des liquides, selon les dimensions d'un tube et la nature de l'orifice, la force et l'impulsion d'un jet d'eau, ne pense pas à sa composition chimique ni aux usages et dérivations qu'on en pourrait tirer.
L'esprit français, dit Taine, n'est fait pour primer ni dans la métaphysique ni dans l'art. Il a le « talent de bien dire », qui tient le milieu entre la haute spéculation et l'observation, entre l'invention hardie des idées universelles, propre aux esprits germaniques, et « la collection scrupuleuse des petits faits », plutôt particulière aux Anglais.
L'œuvre dans laquelle l'esprit de la France s'est toujours montré supérieur à celui des autres nations modernes est exprimée tout entière dans sa substance et dans sa méthode, que Taine nomme « un des chefs-d'œuvre de l'esprit humain », par la philo- * Sophie de Cojidillac et de ses contemporains. C'est là la vraie philosophie classique de la France, qui a guidé Lavoisier, Bichat, Esquirol, Geoffroy Saint- Hilaire etCuvier, et qui, si elle n'enseigne pas, autant que l'anglaise, à observer, à expérimenter, à
induire, enseigne cependant à suivre le mouvement naturel de formation de nos idées, en le reproduisant; à bien fixer celles-ci, en fixant le sens précis des termes ou signes , qui nous les expriment; elle nous aide à les éclaircir, à les ordonner graduellement, des moins générales aux plus générales, au moyen du même système d'opérations sur lequel se fonde tout Tappareil de la pensée. « Comment les idées s'ordonnent, voilà ce que les Français ont enseigné à l'Europe ». L'esprit de la race française « est le professeur de l'espèce humaine et le secrétaire de l'esprit humain ». Des deux grands instruments de recherche que celui-ci possède pour l'étude scientifique de la nature, l'un, Vexpérience, est plus dans les habitudes et dans la tradition de la pensée anglaise, et l'a conduite, par la voie de l'observation attentive des faits et de leurs lois, à concevoir le monde tel que le pensaient Hume et Stuart Mill : comme « une rencontre de faits »; l'autre instrument, V abstraction^ qui consiste à isoler les éléments des faits et des objets pour en chercher les causes, les lois, les essences, les propriétés primitives, est la grande faculté spéculative, « mère des religions et des philosophies », dont les Allemands ont fait un usage si exclusif et un abus si dangereux, et qui les a portés à concevoir le monde comme « un système de lois ». Les Anglais ne sont pas sortis de l'expérience, les Allemands de l'abstraction. « S'il y a une place' entre les deux nations, dit Taine, c'est la nôtre. Nous avons élargi les idées anglaises au xviii® siècle : nous pouvons, au xix®, préciser les idées allemandes. Notre affaire est de tempérer, de corri-
ger, de compléter les deux esprits Vun par l'autre, de les fondre en un se«l, de les exprimer dans un style que tout le monde entende, et d'en faire amsi l'esprit universel (i) ». Vue grandiose, on ne peat le nier, mais où le lecteur trouvera peut-être ^n peu de cet orgueil français dont Taine, ii est pourtant juste de le dire, s'est plus préservé que tout autre écrivain de son pays.
Dans l'idée €[u'il nous donne de sa doctrine sur la méthode, à la fin des Philosophes classiques, l'œuvre de la science et de la philosophie résulte pour lui de lunion indissoluble de l'analyse, aidée par l'expérience, avec le procédé d'abstraction qui construit les théories et les vérifie. Cette union, il la voit en quelque sorte personnifiée dans l'amitié de deux philosophes qu'il imagine avoir entendu converser au sujet de la m^ thode, dont ils décrivent les deux opérations fondamentales, qui répondent, chacune^ à la vocation intellectuelle de l'un des deux. Pierre incame en lui Tesprit analytique de la science positive, et ressemble h un de ses philosophes favoris du xviii* siècle, qu'il lit constamment. Esprit limpide et sain d'observateur et de raisonneur méthodique, il indique dans soa discours les deux pas que l'analyse doit toujours faire : premièrement, traduire par des faits bien observés et bien particularisés le sens des termes <k>nt se sert la science; sens qui, dans le langage ordinaire, est le plus souvent incertain et abstrait, et se prête è l'erreur et aux fictions métaphysiques ;
(i) Hièloire de la Liiiérature anglaise, t. V, p. 4 16. — Voir aasfii le même ouvrage, t. I, pp. 84-96; — Les Philosophes classiques^ pp. 18-20; — Noaveoux Essais decrHiqne: Racine, pp. 172-175.
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secondeineiity multiplier les faits en en découvrant de nouveaux, et en résolvant les plus complexes en d'autres faits ajccessibles «^ulement à l'expérimentation.
Voilà le commenoenaent de la seîence. Il doit être suivi de l'œuvre en quoi véritablement elle consiste : ia détermination de l'ordre causal des choses et des faits. C'est une œuvre de spéculation et de théorie, décrite par lautre philosophe, Pa«d, penseur abisteait^ qui vit solitaire, replié sur lui-même, lisant VÉihiqtiie de Spinoza et la Logique de Hegel; caractère élevé et très libre, esprit profond, qui ne se passionne que pour les idées. Le but suprême de la science est, pour lui, d' « ordonner les faits en un système )>, en les déduisant de leurs causes, lesquelles ne sont que des faite plus généraux, dominateurs et générateurs des autres. Après en avoir assemblé un groupe,, le philosophe en abstraii l'un des plus généraux, le suppose la cause d'autres, et vérifie son hypothèse par l'expérience. Plusieurs faits causals ainsi assemblés, la science cherche s'ils dépendent l'un de l'autre, et comment, et remonte au plus général et au plus simple. << Abréviation, hypothèse, vérifieaâon, tels sont les trois pas de la méthode (i) », Paul éclaire longuement sa théorie par des exemples empruntés aumon de de la matière, de la vie et de l'histoire, il
(1) n fout noter ici faoeord entra ce {dan de la méthode de la science, tracé par Taine, et les idées exposées à ce même sujet JMT M. Beribelot dans un écrit adressé en i863 à Resian, sous ce titre : La Seiemce éiéaht </ la Sdauie poêUive. En lisant cet écni, on s'explique comment Stuart MilL. signalant l'orientation philosophique de l'esprit de Taise, a rapproché ce dernier de M. Berthelot. — Voir l'ouvrage de celui-ci: Science et Philosophie, i88d.
conclut que, dans ce procédé de déductions progressives, par lesquelles là multitude des faits et de leurs groupes se simplifie en formules, en définitions génératrices toujours plus hautes, pour aboutir à une cause unique et à une formule, c'est-à-dire à un fait très général, qui engendre tous les autres, les sciences morales suivent la même voie que les sciences physiques et forment avec celles-ci un seul système. Ce système, selon Taine, revient dans toute son étendue à la conception de Tunité des choses, dernier fond métaphysique de sa doctrine, là où elle touche à Thégélianisme, et sur lequel il la dessine dès ses premiers écrits.
Dans cette conception, telle qu'elle lui est suggérée sous sa forme immédiate par l'étude de l'homme et du monde historique, il y a, disais-je, non une simple abstraction, une simple donnée de la pensée spéculative, mais aussi une vision géniale d'artiste et d'écrivain. Celle-ci donne à la conclusion de ses Philosophes classiques le ton d'un hymne lyrique à la Nature, « l'indifférente, l'immobile, l'éternelle, la toute-puissante, la créatrice ; et quand se dévoile sa face sereine et sublime, il n'est point d'esprif d'homme qui ne ploie, consterné d'admiration et d'horreur (i) », Dans U Intelligence^ livre écrit environ quinze ans plus tard, où l'auteur a voulu être ex professo psychologue et savant, la chaleur, la plénitude de vie, de poésie intime, que sa doctrine puisait dans ce con-
(1) Ce procédé de la science allant de déduction en déductioa de formule en formule, jusqu'à une formule suprême et génératrice de toutes les autres, est exposé et expliqué plus en détail dans le livre IV^ et dernier de U Intelligence, qui a pour titre : La connaissance des choses générales. - . ;:
tenu métaphysique dont s'inspirent Les Philosophes c/as's/gtte5, ne se font pour ainsi dire plus sentir à travers ia trame épaisse du travail analytique et logique qu'il y opère. A la conception panthéiste de l'essence des choses, envisagées par lui comme un immense organisme vivant, qui s'élève de forme en forme jusqu'à la pensée et à l'esprit, et les porte en soi; à cette vaste conception idéaliste, hégélienne, qui est au fond de la doctrine du philosophe français, et, seule, rend le sens vrai et intime de ses œuvres historiques, vient s'ajouter dans L'Intelligence celle d'un phénoménisme universel. En analysant avec la méthode des positivistes français et de l'école anglaise l'idée du moi et celle de la nature, il ne trouve de réel en nous et dans les choses en dehors de nous que « des trames d'événements liés entre eux et à d'autres » ; conclusion déjà contenue, d'ailleurs, dans cette négation des entités métaphysiques appelées substance, cause, faculté, etc., d'où Taine était parti; mais, telle qu'il la formule ensuite dans le livre cité plus haut, elle me paraît remarquable par ce qu'elle ajoute de plus décidé encore, de plus dogmatique, si l'on peut dire ainsi, aux négations fondamentales de son positivisme. Le sens de la doctrine de Taine, telle qu'il la détermine et la fixe toujours davantage, en la détachant presque complètement de son fond hégélien pour la rapprocher des doctrines des psychologues anglais, accentuées cependant par lui dans le sens réaliste,, devient celui-ci : c'est que non seulement les phénomènes, les purs phénomènes et leur lien de coexistence et de succession, sont pour nous l'ultime;
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limite, de Texpérience^ et du saw)ir, msti» qu'ils sont et constituent toute la. réalité (1).
C'est Kant ramené en. arrière vers- Hume. Dans cet infiniiOo. delà de notre expérience, que la Critiqae de la raison pure n'avait jamais nié, en nous défendant toutefois de le tenter, dans cette siruciare intime des choses que Taine lui-même-, dans L'Intetlligence, consiJère comme « répondant à: notre structure men.talc », il Uie voyait au fond — pour nous en tenir au sens dominant; du livre — que « des fusées de phénomènes caducs,, qui montent quelques mi-
(1) « Nous pensons qu'il n'y a ni esprits ni corps, mais simplement des groupes de naouvements présents ou possibles, et des groupes de pensées présentes ou poBsible&.Nous croyons qu'il n'y a point de substances, mais seulement des systèmes de faits »^ Histoire de la Lilléralure anglaisent. V, p. 396;— De r Intelligence, liv. IV, cliap.iii.— « N'ya^tril, demande Taine, dans la nature, qve les séries des sensations passagères qui constituent les sujets existants, et les possibilités durables des existants, et les possibilités durables de ces mêmes sensations-? N'y a-t-il rien, d'intrinsèque dans cette pierre ?» — « Taine. veut que la plante, la pierre, tout objet inanimé, soit non seulement la possibilité permanente de certaines sensations d'un sujet sentant; mais en outre une série distincte de faits ou d'événements réels ou possibles, événements: qui se produiraient encore si tous les êtres sentants faisaient défaut ». « Quels sont ces faits ou événements qui constituent le fond réel de la pierre, ce qu'il y a en elle d'intrinsèque? 11 nous paraît clair que la pensée de Taine a varié sur ce point. Il avait d'abord cru,. comme Hobbes, que tous les faits ou événements de la nature se ramenaient à des mouvements. Pliis tard, il reconnut que ce point de vue mécanique n'était que relatif et extérieur, et que: « direc- « tement le type de l'existence était l'événement mental, sensation « ou image, tel que la conscience le constate en nous ». Ainsi passa, t-il, — sans arrêter l'attention sur ce changement, qui resta à peu près inaperçu, — du matérialisme de Hobbes à l'idéalisme de Leibnitz». Revue encyclopédique : Hippolyte Taine philosophe; par- F. Pillon. — Voir encore, au sujet des incertitudes et des contra^ dictions que présente la doctrine de Taine, signalées précédemment par nous, les ingénieuses et justes observations de M. de Margerie, Op, cit., p. i3i, passinn
nutes OU quelques heures, puis s'abîment irréparablement ». « Tel est pour lui le monde », dit M. Paul Bourget, qui a raison d'ajouter que la notion de fait, substituée ainsi à celle de cause, comme correspondant seule, [selon Taine, à la notion de chose réelle, « est le principe étranger qu'il introduit dans rhégélianisme et qu'il emprunte à la science et à l'esprit positiviste de l'époque (i) ».
Ceci me paraît très juste. Le phénoménisme qui constitue le fond du livre de V Intelligence, et pour lequel la valeur des données objectives du vrai, appris par nous dans les choses et dans nos modifications internes, est contenue tout entière dans l'expérience et dans notre prévision de leur constante succession et dépendance les unes des autres; cette conversion du réel et du vrai avec le fait fmais dans lun tout autre sens qu'elle avait pour notre Vico) ne s'accorde pas, dans la doctrine du philosophe français, avec sa conception hégélienne d'une équivalence entre la nécessité idéale et logique et la nécessité causale, entre ce qui nous est donné comme absolu dans l'ordre de la pensée et ce qui nous est donné comme réalité et fait dans les choses.
Un commentateur français de L'Intelligence, M. F. Pillon, a noté, lui aussi, cette oscillation de la pensée de l'écrivain entre un idéalisme métaphysique qui rappelle Hegel et également Leibnitz, et un réalisme phénoméniste ; celui-ci, d'accord sous un certain aspect avec Hobbes, ne voit dans les choses hors de nous rien de plus que des faits et des lois mécani-
(1) Essais de psychologie contemporaine, l. I, pp. 2i3-2iO.
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ques de mouvement, et n'aperçoit dans le moi et dans la conscience, avec Stuart Mill et les autres associationistes anglais, qu' « une. possibilité permanente d'états intérieurs (i). De même, d'un côté, le procédé de l'analyse, dans la première partie de L''/ntelligence, réduit, avec Condillac, tout le rouage et la matière de la connaissance à un dernier élément, à la sensation immédiate ou reproduite comme image, et associée à la parole, au signe ; et, d'un autre côté, ce sensualisme nominaliste se heurte, dans la seconde partie, à une doctrine tout à fait opposée, suivant laquelle les notions générales, les idées-types, les axiomes sur lesquels se fondent les sciences exactes, expriment en soi une nécessité et une valeur de vérité réelle objective, très différente de celle qu'ils représentent dans l'empirisme de Stuart Mill et dans la « critique » de Kant. En un mot, ils nous donnent la vérité des choses en elles-mêmes, non uniquement la permanence de nos sensations ou celle des lois^ de notre esprit.
Envisagée ainsi sous les divers aspects des prin-
(i) « La métaphysique qui couronne cette psychologie présente, par son intempérance et son assurance /larrf/e, un contraste curieux avec l'esprit positiviste . L'identité de Condillac et celle de Hegel s'y unissent et s'y fondent... La philosophie de Taine se présente comme un système de phénoménisme, mais différent du phénomonisme de Hume et du phénoménisme néo-criliciste. Le phénoménisme de Hume est absolument empirique. Le phénoménisme néo-criticiste reconnaît plusieurs lois mentales aprioriques distinctes. Dans le phénoménisme de Taine règne la pure nécessité logique, avec laquelle se confond, parce qu'elle s'y ramène, la nécessité causale ». F. Pillon, étude citée. — Finalement, dans le chapitre du livre de L'Intelligence où Taine parle « des idées générales qui sonl des modèles », je crois qu'on peut trouver des traces d'herbartisme.
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cîpes et des systèmes auxquels elle touche, la pensée de Taine nous échappe, et nous ne pouvons en donner une formule définitive (i). Toutefois M. F. Pillon a remarqué avec justesse que, même quand, dans Ulnlelligence, il se rapproche le plus des Anglais, l'affinité primitive de ses idées philosophiques avec la métaphysique hégélienne et avec le sensualisme de Condillac persiste en elles comme leur véritable trait dominant.
Un autre trait des plus constants et des plus caractéristiques est la tendance à vouloir construire Tédifice entier des sciences philosophiques, morales et historiques, sur le plan et à l'aide de la méthode positive analytique des sciences exactes et des sciences naturelles, dont celles-là, y compris la métaphysique (définie par lui la doctrine des causes premières), ne sont que la continuation et le couronnement. « De tout petits faits bien choisis, importants, significatifs, amplement circonstanciés et minutieusement notés, voilà aujourd'hui la malière de toute science », dit Taine dans la Préface de L'Intelligence, C'est le point où sa doctrine philosophique se grefi*e plus directement sur le positivisme de l'école française ; nous avons vu cependant comment elle s'en écarte sur d'autres points, spécialement en faisant de la psy-
(i) C'est peut-être ce qu'il sentait lui-même, quand, dans les dernières années de sa vie, ou, pour mieux dire^ dans les dernières pages que, déjà frappé à mort, il ait écrites, dans ses notes inédites Sur les éléments derniers des choses, que nous donnons en appendice, il cherchait à préciser le plus qu'il pouvait la position de sa doctrine métaphysique vis-à-vis de celle de la relativité de la connaissance et du kantisme, de la part desquels il s'attendait sans doute aux objections les plus fortes.
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cliologie — d'accord en cela avec l'école anglaise — non un chapitre de la physiologie, mais une science des phénomènes intérieurs à étudier en eux-mêmes, parce qu'ils forment entre eux une série distincte, irréductible à celle des faits du système nerveux qui les accompagnent.
Le concept fondamental d'où part le déterminisme scientifique, en soutenant que tout phénomène, produit en nous ou hors de nous, dans la conscience, dans l'histoire ou dans le monde physique, a sa cause dans un ou plusieurs autres phénomènes antérieurs, ce concept pénètre et dirige toute la philosophie et toute la critique de Taine.
L'avènemei\t triomphal de la science et l'universalité de ses applications à tout ordre d'études, aux industries, à l'art, à la vie sociale ; ce fait, qui domine toute la culture de notre temps et en formera la gloire principale, plane toujours devant ses yeux, lui impose comme effort et comme idéal de continuer, suivant le courant de la pensée contemporaine, l'œuvre de la philosophie du xviii® siècle, en étendant à l'ordre entier des sciences morales et à Thistoire politique, à la critique des littératures et à l'art, les conquêtes de la méthode analytique expérimentale. « La science approche enfin, et approche de l'homme; elle a dépassé le monde visible et palpable des astres, des
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pierres, des plantes, où, dédaigneusenaent, on la canfioakt.; c'est à Tâme qu'elle se prend, munie des i»stiruments exacts et perçants dont trois cents ans d-expérienoe ont prouvé la ijustesse et mesuré la portée. La pemaéeeft -son «développement, «on raifig, sa^fitruckire «et «es attaches, «es {profondes raopiies cerporeUes, sa végétation infinie A travers rhistoire, sa haute flarai«on au «ommet Aes clieses, «voilà maintenant son olijet, Tobjet^que depuis soixante ans elle entrevoit en Mlemagne, et qui, sondé lentement, sûrement, par les mêmes méthodes que ^le monde physique, se transformera * nos yeux «oomme le 'monde plFj^«ique sîest transformé. «Dans oet emploi -de la science et dans cette conception des chi^ses il y a un art, ime morale, une politique, une religion nouvelles, et c'est notre affaire aujourd'hui de les chercher (i) ».
Ce serait trop dire, si l'on affirmait que récriva»in français a donné un véritable ^t soilide fondement scientifique même à une seule des principales parties de l'œuvre tentée par lui. Ce qu'on ne peut nier, c'est qu'il y porta une ampleur de vues et de connaissances littéraires et 'historiques, 'une culture philosophique et une génialité d'intuition qui manquèrent certainement à Auguste Comte et aux autres positivistes français. M. Huxjley, juge non «uspeot, a affirmé que « le trait 'le plusdistincfeif du fondateur de la philosophie positive était celui «d'une singulière in compétence en ^philosophie ». Môme sans se ranger complètement à ce jugement, et à celui beaucoup plus
(i Ilisfoire de la ^Litiérature anglaise, t. IV, p. 42i.
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sévère d'Ernest Renan, disant que Comte n'a fait que répéter en mauvais français et en un langage abstrus ce qui avait été pensé et écrit avant lui, il n'en reste pas moins vrai que la conception large, et en partie nouvelle, de l'organisme social, exposée par l'auteur du Cours de philosophie positive, ne s'accompagne pas, dans ses ouvrages, de la pénétration critique et de l'intelligence sûre des choses morales, indispensables à qui veut comprendre la vie intime et l'âme de l'histoire.
Quoique n'étant pas resté en dehors du courant des doctrines historiques modernes, Auguste Comte ne possédait pas le don de la sympathie divinatrice du passé, tel que l'eurent Augustin Thierry, Michelet, Renan. Ceux-ci furent principalement des écrivains et des historiens. Mais parmi les philosophes qui, en France, ont voulu appliquer la méthode scientifique à l'histoire, Taine est celui qui non seulement l'a comprise sous tous ses aspects, mais a le mieux pénétré sa vie intime et son organisme. Le travail de systématisation méthodique apporté par lui dans cette étude, avec un effort d'exactitude qui l'a fait appeler « un doctrinaire du positivisme », oflTre, parmi ses défauts, une grande qualité : l'auteur a su comprendre comment la science, qui nous donne seulement les éléments généraux et communs des faits et des choses, n'arrive pas, dans l'étude de l'esprit humain, à nous en rendre « la vérité entière », si elle n'est pas pénétrée par l'art, qui « voit » le détail, l'individuel, ce qui échappe à l'analyse et à l'abstraction.
En cela réside — avec la permission des pédants
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en robe que l'on qualifie de savants — la supériorité de Fart, quand il est grand et vrai, sur la science pure, au point de vue de la compréhension de la vie, du caractère et des sentiments humains. On peut être certain, en effet, qu'aucun spécialiste, aucun savant au sens étroit du mot, n'arrivera jamais à découvrir une de ces grandes vérités de la conscience et de l'ordre moral qui ont été toutes découvertes jusqu'ici par les fondateurs de religions, par les grands métaphysiciens, — artistes de la pensée, eux aussi, — par les poètes, par les écrivains, par ceux que le vulgaire des ignorants et des savants traite d'hommes « non positifs ».
Avoir compris tout cela, c'est le grand mérite de Taine. Non que parfois il n'aille trop loin dans l'analyse, qu'il ne détruise sous la formule froide cette unité immédiate et vivante du fait humain que lui offre son intuition sûre d'observateur artiste. Mais au fond et dans la trame générale de sa critique littéraire, artistique et historique, on retrouve toujours la connaissance spontanée, le sens, le tacl intime des choses de la vie et du caractère humain. Une preuve parmi beaucoup d'autres, c'est ce qu'il nous dit de Shakespeare dans V Histoire de la Littérature anglaise. En lisant ces pages magnifiques, on voit comment l'œil du grand poète a surpris, dans la vie inconsciente de notre esprit, un bien plus grand nombre de vérités psychologiques en matière d'affects et de sentiments, que la science n'est encore parvenue jusqu'aujourd'hui à les démontrer. La partie la plus neuve de L'^ Intelligence est celle où l'auteur parle de la perception, qu'il définit « une hallucination vraie»,
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ainsi que des phénomènes et des lois de rimaçination, de la tendance de celle-ci à troubler l'équilibre instable dans lequel, comme il le dit, notne esprit oscille sans cesse entre la §anbé et la folie. Ici Taine lit dans le livre intérieur de la conscience, en tenant ouvert devant lui le livre immortel du tragique anglais.
Cet accord entre ses facultés d'artiste et de penseur et rhabitude de l'analyse critique, accord qui fait de Taine un écrivain vrai et puissant, ne pénètre cependant pas jusqu'au fond, nous l'avons vu^ sa conception philosophique des choses, de la vie morale et de la philosophie. Le germe d'où cette conception sort tout entière — l'idée de l'unité organique de l'esprit, de la nature et de l'histoire — suggéré au philosophe par les doctrines de Hegel, de Gœtlie, de Herder, ne s'accorde pas avec le contenu et avec l'esprit du positivisme des théories philosophiques françaises du xviii® siècle, auxquelles, il veut l'associer. Aussi, en l'examinant de près, sa doctrine, qui dépend entièrement, comme il l'a dit luimême, de l'idée de cause, pensée à la manière des. métaphysiciens allemands, et, en même temps, réduite à ridée de fait, de phénomène, nous apparaît, telle que la jugea aussi Stuart Mill, un compromis entre les principes de l'école positive et ceux de son plus grand adversaire, l'idéalisme métaphysique. C'est d'ailleurs un compromis qui n'a pas réussi, parce que les éléments opposés des deux doctrines qu'il tente d'accorder et de fondre entre eux s'y trouvent surajoutés l'un à l'autre dans leurs formules, sans y composer une unité vraie. Celle que l'esprit de Taine
bien français sous ce rapport, a su donner aux idées professées par lui en matière de métaphysique, c'est Tunité de forme, de symétrie logique extérieure, qui les discipline et les meut au gré de Tart de Técrivain ; ce n'est pas un organisme intime et nouveau de principes et de déductions sorti d'un jet de la faculté spéculative du philosophe.
L'aspect sous lequel son esprit, si fécond et si heureux à d'autres points de vue, se montre le plus défectueux, c'est cette incapacité de construire, dans l'ordre des principes, sur des fondements lui appar* tenant en propre, homogènes et solides. Son « analyse supérieure », ou métaphysique, dont il nous donne le plan en quelques traits, n'est qu'une es^ quisse^ comme lui-même l'a nommée. Elle fait penser à un édifice spéculatif qui, dressé, vacillerait sur sa base, parce que l'auteur, préoccupé de nous en donner l'eurythmie des parties, des ornements, et le couronnement, n'a pas au préalable essayé bien à fond, à l'aide de la critique de nos facultés cognitives, le terrain sur lequel il aurait dû le construire. Observateur, analyste et critique subtil, philosophe dans tous ses livres, et spécialement dans ses livres d'histoire, par son pouvoir de comprendre les faits sous les idées, Hippolyte Taine n'a été ni un métaphysicien ni un penseur spéculatif original, dans le sens le plus large du mot; il fut avant tout un psychologue artiste, un explorateur hardi et souvent heureux du monde moral et de l'histoire, et un grand écrivain.