LETTIŒ DU PROFESSEUR A. VENTURI
suprématie de celte dernière sur Tari nouveau caractérisa la Renaissance, forma le grand art, selon Taine. Pour nous, au contraire, elle détermina la fin du mouvement ascensionnel de Tart, c'est-à-dire la décadence . La grande et profonde sincérité n'existait plus ; dans refîort pour grandir les formes. Tari avait perdu ses rapports directs avec la nature, son caractère intime, son esprit; il ne parlait plus, mais déclamait à la façon des rhéteurs ; et alors le langage moderne se tut et la grammaire de Priscien prit la parole.
Taine, qui voit tout fleurir en Italie parmi les décombres, et tout se graver en images antiques, considéra naturellement Tart du xv« siècle comme incomplet , comme le fruit de « chercheurs encore frustes, secs ou raides ». Giovanni Bellini est encore pour lui un maître manquant de maturité; et Masaccio lui semble un peintre « presque accompli», étant, selon lui, « un inventeur isolé ». Cependant la perspective de Téloignement nous a fait apparaître plus grand que nature le maître mort jeune, disparu de la terre comme un météore. Masolino, novateur grandiose qui fut son maître, a été identifié avec Masaccio, de sorte que celui-ci vit encore plus glorieux dans notre mémoire, pour avoir recueilli la gloire des autres. En vertu d'un certain besoin de Thomme à tracer dans Thistoire des lignes nettes, on a fait des distinctions quand il était difficile d'affirmer où finissait le droit de l'un et où commençait celui de l'autre ; pour indiquer les sommets historiques, à la satisfaction du public, qui veut voir les cimes, les choses et les hommes les plus élevés, on n'a plus montré les chemins qui guidaient vers les hauteurs. Taine aussi a vu en Masaccio « un inventeur isolé » ; eh bien! il n'en fut pas un. En effet, entre Masolino, qui détermina en Toscane, à Rome et en Lombardie, les nouvelles idéalités de l'art, il y eut à Florence, au commencement du XV® siècle, toute une légion de précurseurs. Masaccio ne fut pas « un précurseur méconnu qui n'est point suivi », si on le considère dans le grand chœur artistique florentin, entre Pesellino et Andréa delCastagno
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etPaolo Uccello; entre Ghiberti et Brunelleschi et Donalello. La grandeur de Masaccio ne saurait être dite précoce; mais ce fut bien plutôt le développement du génie de Tart toscan qui apparut précoce ; et Ton ne peut pas dire que cette grandeur « ne sera comprise qu'un demisiècle plus tard », parce que, Masaccio mort, ses conquêtes faisaient partie du domaine de l'art toscan ; voilà ce que, à la même époque, Léo Battista Alberti a reconnu dans la dédicace de son livre De Pictura. Évidemment Taine voit un fait isolé dans un fait progressif, Texception dans la règle ; mais, de celte manière, il découvrit son système, montra qu'il professait les principes de Tancienne Académie, les critériums du commencement du siècle, d'après lesquels le quattrocento était archaïque,* tandis que la perfection existait plutôt dans la décadence bolonaise des Carraches. Depuis que Taine a écrit ses pages, le point de vue ou d'orientation de la critique d'art a changé, en même temps que la mesure de la valeur de notre diapason artistique. Le philosophe s'exprimait encore comme les soldats de Napoléon !«', qui entassaient dans le Louvre les toiles du Guerchin et du Guide, et qui nous laissèrent, heureusement pour nous, les tableaux de la première Renaissance ; mais depuis lors nous avons assisté à une transformation générale du goût en Europe. A Pier délia Francesca, que Taine n'a pas même mis au nombre des chercheurs incomplets du xv« siècle, peut-être parce qu'il s'est aperçu de sa grandeur et ne voulut pas en faire un second inventeur isolé, nous accordons les plus grands honneurs ; nous avons placé bien haut, bien haut, dans le panthéon de l'art, Donatello ; le quattrocento nous est apparu comme le grand âge d'or de l'art italien. En attendant, au lieu de nous arrêter à n'apprécier que les reconstructions classiques, nous nous sommes mis sur la même route que les philologues, pour bien comprendre l'art moderne (j«i a parcouru le môme chemin que les langues néo-latines ; et nous avons aperçu tout un monde nouveau inconnu à Taine et aux néo-classiques. Nous avons vu, depuis l'époque de Constantin jusqu'à Justi- Barzellotti. 28