‹ La philosophie de H. Taine [microform]Chapitre 10 sur 29 · HH · texte numérisé non relu

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LA MÉTAPHYSIQUE

lui-même, que les matériaux du monde moral (i) ». Mais il n'est pas un idéaliste cr/Z/^we qui, adoptant la doctrine de Kant, croie impossible, avec lui, de passer de la pensée et de ses lois à Tessence des choses en elles-mêmes, et pour cela limite tout notre savoir à une connaissance purement relative, déterminée par les conditions et par la conformation de notre esprit. Taine croit au contraire possible une connaissance plus haute et métaphysique. Et vers la fin de L'Intellicence, ipaAani de la force qui nous contraint à affirmer les vérités nécessaires, il dit que, « si la contrainte éprouvée par notre esprit en leur présence a pour cause première notre structure mentale, elle a pour cause dernière l'ajustement de notre structure mentale à la structure des choses (2) ».

La doctrine de Taine reproduit, dans ce que nous en avons résumé ici, la substance des spéculations ayant donné naissance, avant Kant et après lui, aux systèmes qui admettent l'identité de la pensée et de l'être (3). L' « esquisse d'une métaphysique », tracée dans Les Philosophes classiques et dans l'étude sur Stuart MilL et à laquelle aboutissent les dernières pages de L'Intelligence, a non seulement pour centre l'idée spinoziste de nécessité, mais implique en outre, comme postulat, la possibilité (que le philosophe présume, sans l'examiner critiquement) d'atteindre la réalité objective des choses dans les données dernières

(1) De P Intelligence y t. I, liv. IV, chap. 11, p. 33i.

(2) Ibid., t. II, liv. IV, chap. m, p. 4«'»2.

(3) Edmond Scherer, Hegel et rhégélianisme : Mélanges (Thisloire religieuse, i865, pp. 288-875. — Voir en outre, au sujet de la direction philosophique de la raéUphysique de Taine, ce qu'en dit E. Caro dans Vidée de Dieu et ses nouveaux critiques, 1878, chap.iv.

de la pensée pure, obtenues par analyse et par abstraction. C'est la présupposition qui nous apparaît dans la première page de VEssai sur Tite-Live, et à laquelle nous sommes ramenés chaque fois que l'examen de la doctrine de Taine nous en fait retrouver, au delà des applications concrètes qu'il en a données, les plus hautes prémisses idéales, et en quelque sorte la trame première, là où elle touche au spinozisme et à la Logique de Hegel. Des nombreux points où elle se rencontre avec ces systèmes, le plus important est celui-ci : elle emprunte, comme type et comme idéal achevé de la science, le procédé de construction de la pensée mathématique ef géométrique, qui prend comme point de départ des éléments de concepts obtenus par voie d'abstraction, et descend, en déduisant les propriétés des figures et des nombres, à des concepts toujours plus déterminés

et concrets.

Un modèle de ce procédé de déduction, c'est Y Éthique de Spinoza. Le système du monde y surgit tout entier et s'y construit en partant d'une définition qui l'engendre de lui-même par seule puissance de fécondité logique. Dans la troisième partie de son traité, l'auteur déclare qu'il parlera aussi des sentiments et des passions sous forme géométrique, comme s'il s'agissait (ce sont ses propres expressions) « de lignes, de surfaces planes, et de toute autre chose relative à des corps ».

Le principe sur lequel repose tout l'admirable édifice du système, et qui est exprimé en ces termes dans le Tractatus de Intellectus emendatione : « Mecessario ' concatenatio intellectus naturœ concatenationem re-

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ferre débet », nous donne la formule à Taide de laquelle l'esprit du siècle mathématique a osé croire pouvoir déchiffrer l'énigme de l'univers. Celle nécessité de dépendance logique, qui lie le principe avec ses conséquences, qui dans l'ordre de nos idées unit le général au particulier, et qui fait sortir des propriétés essentielles d'une figure géométrique toutes ses autres déterminations, s'identifie, dans la doctrine de Spinoza, avec la nécessité de la relation qui lie la cause à l'effet, la loi régulatrice et productrice d'un ordre de choses aux faits concrets (i).Le pivot autour duquel tourne tout le rouage des constructions a priori du rationalisme de V Éthique et de tout autre système du même tj'pe, est l'échange qui s'y fait tacitement du procédé logique de la pensée pure avec la production effective des choses ; la présupposition qu'il y a équation et équivalence absolue entre l'ordre, ou — pour employer une expression de notre philosophe — entre la hiérarchie idéale des nécessités, des dépendances logiques de nos concepts, et la dépendance réelle des choses ; de façon que la science puisse passer de Tune à l'autre, en saisissant, dans la vérité idéale de la première, le contenu et la valeur objective de la seconde.

De là Taine s'ouvre la voie, comme nous l'avons vu, vers l'identification du concept de nécessité idéale et

(i)Voir, par contre, les raisons pour lesquelles Schopenhaucr, dans son important écrit Ueber die vierfache Wurzel des Satzes vom zureichenden Grande {De la quadruple racine du principe de la raison suffisante)^ distingue avec justesse la loi de causalité {principium Tationis sufficîentis fiendi) d'avec celle qui règle le lien de nos jugements et de nos concepts {principium rationis sufficientis cognoscendi).

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rationnelle avec celui de nécessité causale, qu'il nous indique comme point central de sa doctrine et dit avoir emprunté aux métaphysiciens allemands (i). Dans un article remarquable de la Revue philosophique, publié il y a quelques années, M. Hommay s'est proposé de démontrer ce que, à son avis, offre de nouveau et d'original la conciliation, tentée par Taine dans sa théorie de la connaissance, entre « les exigences de la science qui postule l'idée de nécesr site », et « les exigences de l'empirisme qui repousse tout ce qui n'est pas fait ». Nous verrons plus tard s^i l'on peut dire que cette conciliation s'est véritablement accomplie. Il suffira de signaler ici, avec M. Hommay, que Taine part du même point que Stuart Mill, et convient avec lui que « c'est l'expérience qui meuble l'esprit » ; mais il ne le suit pas jusqu'à ses conclusions, jusqu'à faire de nos notions de cause et d'effet, et en général de tout le savoir humain, uniquement une connaissance empirique des relations de coexistence et de succession des faits, un pur fruit de l'association de nos idées et de l'habitude (2). Pour Taine, la réalité, telle que nous rapprenons en

(1) Voir la note de la page 106.- « Les spiritualistes, dit Taine, relèguent les causes hors des objets, en un monde mvisible, incorporel ; les positivistes relèguent les causes hors de la science. C'est pourquoi, si l'on prouvait que l'ordre des causes se confond avec l'ordre des faits, on réfuterait à la fois les uns et les autres... C'est ce qu'on a tenté de faire ici ». Les Philosophes classiques,

Préface p. vi.

(2) ->• La doctrine empirique pure, brisant tout lien entre les phénomènes, scindant le monde en une multitude de fragments épars, est incompatible avec la notion de nécessité, et par cwséquent avec ce caractère d'absolu que M. Taine veut conserver à la science «. Hommay, Vidée de nécessité dans la philosophie de M. Taine .'Revue philosophique, iS»7,\\\V. -M. \. Delbos, dans

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elle-même, n'est qu'une série de phénomènes (ce qui peut paraître assez difficilement conciliable avec les autres parties de cette doctrine) ; mais les notions et les idées que nous nous formons des choses et des faits reçoivent dans leur ordre et dans leur enchaînement, comme dans leur mutuelle implication, une valeur absolue et objective des données suprêmes de la pensée rationnelle et de la science, dans lesquelles les éléments mêmes de la réalité viennent se résoudre et d'où l'on peut déduire d'autres données de connaissance, par la relation de dépendance nécessaire qui existe entre le simple et le composé, entre le contenant et le contenu, entre la partie et le tout, entre le principe et ses conséquences (i).

Le rapport entre l'effet et la cause ainsi assimilé à celui par lequel, suivant un axiome de V Ethique^ <( le concept d'une chose, qui nous en fait connaître une autre, implique le concept de celle-ci (2) » ; l'impossibilité où est notre esprit de concevoir le contraire de

le beau livre que j'ai déjà cité, parlant, lui aussi, de l'idée de la nécessité « comme la comprenait Spinoza », la dit « une conception pure de l'intelligence logique ». C'est là ce que j'ai voulu démontrer dans ces pages.

(1) Voir page i3i.

(2) « Sa conception de la causalité ne sera donc ni celle de Mill, ni celle de la plupart des métaphysiciens, ni celle de Maine de Biran... En dehors de l'hypothèse empirique qui fait du principe de causalité un jugement synthétique a posteriori^ et de l'hypothèse kantienne qui en fait un jugement synthétique a priori, il n'y a qu'une voie ouverte : remonter par delà la critique de Hume, qui proclame l'hétérogénéité de la condition et du conditionné, la distinction de la relation causale et des relations purement logiques, jusqu'à la doctrine de Spinoza fondée tout entière sur l'hypothèse de l'homogénéité de la condition et du conditionné, sur l'assimilation de la relation de causalité aux relations du tout à la partie, du principe aux conséquences ». Hommay, article cité, et Spinoza, Éthique, V partie, axiomes 4 et 5, proposit. 3.

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certaines notions (comme celle de cause), ainsi réduite à l'impossibilité de penser ce qui est contradictoire en soi (i), Taine aboutit, avec Hegel, à se représenter la structure des choses comme « une logique en acte .. (c'est le résumé de M. Hommay), comme « une sorte de géométrie vivante. Les faits révèlent les lois et les lois impliquent les faits; ce qui sera existe déjà virtuellement dans ce qui est ; les lois plus générales de la nature sont conçues sur le modèle des axiomes mathématiques, conçus eux-mêmes xîomme des aspects divers du principe d'identité (2) ». En outre, tous les rapports existants et imaginés étant ainsi réduits à de pures relations d'identité ; en admettant, comme fait Taine, que ce qui rend intelligible pour nous la production d'un fait nouveau, que

(, M. Si les phénomènes sont unis de telle sorte que lelTel est virtuellement contenu dans la cause, la cause elleffel sont md.ssolubles ; les concevoir l'un sans laulre, c'est former une .dee contradictoire ; on peut donc déduire avec une certitude infaillible de la présence de la cause la production de lefTet ». Hommay, article cité. -Voir encore Taine, llisloirede la Liltéralure anglaise,

'■(5 Hommay, article cité. - « La structure des choses est donc la même dans les sciences de-xpérience que dans les scjcnces de construction, et, dans les unes comme dans les autres, 1 intermédiaire explicatif et démonstratif qui sert de lien entre une propreté quelconque et un composé quelconque est un caractère ou une somme ie caractères différents ou semblab es inclus dans les éléments du composé ». De TMeUigence, t. II, p. 453- -« "suit de là que dans les lois expérimentales, comme dans la loi geome trique, les propriétés dun composé plus complexe lui sont liées par l'entremise de propriétés, de facteurs »" ;^.<""P°*f^* j'"^ simples ». Ibid., t. II. pp. 44.-44^- - « Le« intermédiaires derniers qui les expliquent, et les démontrent (les lois qu'on a découvertes dans les sciences de construction) sont les propriétés de cinq ou six facteurs primitifs énoncés par une douzaine d axiomes, lesquels ne sont eux-mêmes que des applications du principe d.dentite ». Ibid., t. II, p. 428-429-

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ce qui le constitue objet de véritable connaissance scientifique, c'est seulement la possibilité de le déduire logiquement, de le démontrer implicitement contenu dans ses antécédents causals, le fond et la loi intime de l'être et de la réalité viennent se résoudre en un processus non de création et de production, mais de transformation.

Dans la signification métaphysique que prend, envisagée sous cet aspect, la doctrine du philosophe français, « le développement de l'être n'est que le développement même de la nécessité », dit M. V. Delbos. « Dans tout objet, il y a une propriété primordiale qui explique les propriétés dérivées, et qui les explique parce qu'elle les contient : elle est la réalité dans laquelle toutes les autres réalités se résument, la source profonde d'où jaillit le flot des phénomènes, le tronc robuste qui supporte et qui nourrit la riche végétation de l'arbre tout entier. Cette propriété sui generis, c'est ce que Spinoza appelait V essence, c'est ce que Taine appelle tantôt la qualité principale, tantôt la faculté maîtresse. Définir une chose, c'est exprimer cette propriété, et avec elle toutes les autres ; raisonner sur une chose, c'est prouver que la vérité qu'on veut établir est logiquement impliquée par elle.

« Par la place qu'il fait à l'idée d'essence, M. Taine se rattache à Spinoza; il s'en distingue en concevant l'essence autrement que lui. En affirmant l'existence d'essences, de propriétés primordiales, il s'est révélé métaphysicien ; il redevient empirique lorsqu'il s'agit de les définir (i) ».

(i) Hommay, article cité. — « Il n'y a pas deux mondes : le

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Ce que l'on ne comprend pas ici, même sans tenir compte pour l'instant des nombreuses oscillations que Ton peut noter dans cette partie et dans les autres parties de la doctrine de notre philosophe, c'est ceci : comment cette doctrine peut-elle échapper à l'objection capitale, que doit lui faire le criticisme, d'avoir échangé la valeur relative et idéale des formes et des lois de notre pensée contre la valeur absolue, réellement objective, qu'aurait une connaissance capable de pénétrer le fond et la structure de l'être? Faisant une seule et même chose des données idéales dernières, des éléments" simples de nos connaissances, extraits d'elles par voie d'abstraction, et des données réelles et causales, des éléments constitutifs et générateurs des choses et des faits de la conscience et de la nature, Taine part d'une présupposition que sa philosophie ne justifie pas, au moyen d'un examen préalable de la portée et de la valeur de notre connaissance, et avec laquelle sont inconciliables les nommonde transcendant des essences et des causes, et le monde de la pure expérience ; il n'y en a qu'un seul, et c'est ce dernier; il n'y a pas deux sortes de réalités : les faits et les entités d'où ils émaneraient; il n'y en a qu'une seule, et ce sont les faits ; mais, parmi ces faits, il en est qui ont un rôle à part : il y a des faits générateurs et des faits engendrés, des propriétés primitives et des propriétés dérivées. On peut donc admettre des essences sans sortir des limites de l'empirisme le plus strictement conséquent avec ses principes ; on peut aussi accorder à Tesprit humain le pouvoir d'atteindre ces causes premières, etc. » Voir aussi Taine, Ilisloire de la Littérature anglaise, t. V, pp. 4oi-4o3, 898-408. — A moins que la critique ne puisse dire que ces essences et causes premières (au sens aussi de Taine), que ces faits simples et générateurs de tous les autres, l'esprit ne les atteint qu'en travaillant sur le pur contenu idéal des notions et des lois de la pensée : ce qui signifie qu'ils sont un produit d'elle.

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breuses concessions qu'il fait, au même moment, à la doctrine des phénoménistes et des associationistes (1). Si Ton admet avec lui que ceux-ci ont raison en donnant à l'homme seulement la connaissance empirique de « ses états intérieurs tous passagers et isolés », on ne peut comprendre comment cette nécessité absolue qu'il veut trouver dans les choses et dans la science (et de laquelle il exclut tout élément ontologique ne la réalisant pas, avec Spinoza, en une substance éternelle), puisse « se soutenir elle-même en soutenant le reste », comme dit M. V. Delbos, et ne se résolve pas, au contraire, dans la pure impossi-

(1) Que Tintime correspondance entre Tesprit et les choses en elles-mêmes, admise par Taine, soit dans sa philosophie un postulat, c'est ce qui ressort clairement du fait qu'il n'a jamais abordé en face le problème posé par Kant en vue de l'examen de sa doctrine, même là où il aurait dû surtout le faire {De Vlntelligencef t. II, liv. IV, chap. II. § 8, p. 875 etsuiv.), et aussi de la faiblesse des arguments qu'il apporte à l'appui de la preuve que les faits de la pensée ont leur correspondance dans la réalité. Il dit, par exemple, en parlant des idées qui sont des modèles^ que, après les avoir construites sans examiner s'il y a dans la nature des objets correspondants à elles, nous trouvons ensuite que la nature est conforme à ces idées et aux lois idéales à l'aide desquelles nous les avons construites. Mais l'empiriste pourrait répliquer que le contenu de ces idées est constitué de résidus de l'expérience déposés dans notre esprit et élaborés par l'abstraction, et Kant pourrait répondre que le caractère d'objectivité exemplaire et d'universalité idéale dans lesquelles consiste leur véritable valeur n'a aucun équivalent adéquat dans l'expérience, toujours relative, particulière et finie. La nécessité et l'universalité ne peuvent être autre chose pour nous, comme elles le sont, que des données idéales, des lois de la pensée, en d'autres termes, des exigences ; elles ne peuvent être des données de fait, et, par conséquent, ne sont pas vérifiables dans le fait ou par le fait. C'est là ce que la doctrine de Kant renferme de vrai et d'irréfutable. — Voir l'ingénieuse critique que M. Amédée de Margerie, qui n'est cependant pas disciple de Kant, fait de cette partie de la doctrine de Taine dans le livre qu'il a consacré à celui-ci.

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bilité logique, à laquelle nous réduit une loi de notre esprit, de concevoir le contraire de certaines de nos notions et expériences. La position prise par la pensée de Taine entre des doctrines diamétralement opposées l'une à l'autre et par leur contenu et par leur caractère et leur signification historique, est de celles où n'importe quel esprit philosophique, si vigoureux et si aiguisé soit-il, ne peut tenter de se maintenir, sans prêter de toutes parts le flanc à des objections invincibles (1).

On arrive à la même conclusion, en examinant un

(i) M. V. Delbos, qui cherche à prouver avec beaucoup d'ingéniosité, sans toutefois y parvenir, à mon avis, Ya pleine et entière cohérence logique de toutes les parties de la philosophie de Taine, met en relief sa tentative d'accorder le concept spinoziste d'une nécessité absolue, —conçue cependant comme seule existante, sans une substance en laquelle elle se réalise, — avec le concept d'un phénoménisme universel pour lequel « il n'y a dans la perception extérieure, comme dans la conscience, rien de solide (voir Vlntelligence), sauf un groupement nécessaire d'images »>, et « tout se ramène en définitive à un jeu logique et mécanique d'illusions ». n semblerait, dit M. V. Delbos {Op. cit., p. 507), que la nécessité universelle eût pour conséquence Thallucination universelle; mais « c'est précisément, selon Taine, faute de reconnaître la nécessité, que nous sommes dupes de l'hallucination : les objets extérieurs ainsi que les individus, s'ils sont considérés comme des êtres distincts et indépendants, ne sont que des fantômes réalisés; dès qu'ils sont rattachés les uns aux autres, ils ont en eux une certaine vérité qui consiste dans le lien qui les unit. Nos hallucinations deviennent vraies à mesure que nous prenons mieux conscience de la nécessité qui les engendre «. Mais on peut objecter ici, il me semble, que la vérité de la représentation et du concept que nous nous formons de la réalité et de son ensenible, et sur laquelle nous nous réglons pratiquement dans nos relations avec les choses, n'est rien moins que fondée empiriquement sur l'instinct et sur l'intuition, qui nous font distinguer le réel du purement imaginaire. Comment démontrer en effet, du point de vue de Taine, que la force et la valeur qu'a pour nous la conviction de la nécessité universelle des phénomènes, soit quelque chose d' objectifs et non pas plutôt quelque chose de subjectif r

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autre aspect de cette doctrine : l'aspect psychologique ou noologique, l'idée que Taine se fait du rôle joué par l'activité de l'esprit dans la connaissance et dans la science. Afin d'expliquer de quelle façon l'esprit s'élève de la sensation et de l'expérience aux notions et aux concepts et y saisit les essences, les propriétés primordiales des choses, les lois et les causes génératrices des faits, Taine ne croit pas, avec les spirituallstes, avoir besoin de le supposer capable de mystérieuses intuitions rationnelles. Il se contente de lui attribuer la faculté d'abstraire, c'est-à-dire „ d'isoler les éléments des faits et de les considérer à part » ; faculté qu'il nomme « magnifique, source du langage, interprète de la nature, mère des religions et des philosophies, seule distinction véritable qui, selon son degré, sépare l'homme de la brute (i) ».

Un des points capitaux de la psychologie de Taine, auquel il revient dans toutes les autres parties de ses doctrines, et spécialement en esthétique, c'est celui de l'importance et de la primauté qu'il attribue à l'abstraction sur toutes nos facultés, faisant d'elle la fonction essentielle de l'activité de l'esprit, l'acte intellectuel par excellence.

Or, ce qui ne me paraît pas clair, et qu'en tout cas Taine n'a pas démontré, c'est ceci : comment ce concept d'une activité de l'esprit productive de connaissances peut-il s'accorder avec le postulat (formant le fondement de toute la théorie jusqu'ici exposée) d' « un ajustement de notre structure mentale avec celle des choses ? » Je doute que même l'interprète le plus pénétrant de notre philosophe arrive à com-

(i) Histoire de la Liltéralare anglaise, t. V, p. 897.

prendre si et jusqu'à quel point, pour lui, « la genè^ des données primitives de Tintelligence » doive, être attribuée, au moins pour quelques-unes de celles-ci, à une initiative, à une véritable création propre de l'esprit, comme semble l'entendre aussi M. Hommay; ou si, au contraire, elle est due à une pure vision mentale, rendant, telle qu'elle existe au fond et dans l'essence des choses et de la conscience, la distinction entre ce qui est essentiel, simple, primitif, nécessaire, universel, et ce qui est au contraire accidentel, dérivé, particulier, contingent et concret (1).

En admettant, comme il me semble qu'on doit l'admettre, que cette dernière interprétation soit la plus conforme à l'esprit et aux prémisses métaphysiques de la doctrine de Taine, une chose reste incontestable: c'est que le sens et la valeur idéals et presque kantiens qu'a en soi le concept de V abstraction, tel que nous le présente Taine en plus d'un endroit de ses œuvres, ajoutent à cette doctrine un nouveau trait discordant des autres, et qui n'en fait pas bien saisir la physionomie et la position par rapport au problème de la connaissance. Du reste, la solution idéaliste, qui, sous un autre aspect encore, est indiquée dans la théorie de la perception qu'expose le livre de L'Intelligence, réapparaît à la fin de celui-ci, comme passage à une métaphysique que l'auteur croit pos-

(i) M. Hommay dit : « Son explication de la formation de certaines données primitives, par exemple des axiomes mathématiques, n'est pas d'un associationiste : pour lui, l'esprit ne reçoit pas ces connaissances toutes faites, il les crée ; il n'y a pas seulement association fondée sur l'habitude, mais liaison instituée par l'activité de l'esprit ». — En quoi, je le demande, une telle façon de concevoir certaines fonctions de la connaissance diffère-t-elle de celle de Kant?

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sible de tenter sur les traces de Hegel, mais en évitant les « imprudences énormes » commises par ce dernier et par les autres grands métaphysiciens allemands

de l'école de Kant (i).

Quelles ont été ces imprudences ? Taine lui-même

nous les indique.

Les Allemands, dit-il, en faisant allusion à Hegel, ont compris que « la pensée est le terme extrême auquel la nature est tout entière suspendue ». Se confiant aux seules lois de la pensée, ils ont cru pouvoir, « sans traverser l'expérience », atteindre du premier coup l'ôtre intime et la loi suprême de l'univers, et « ils ont essayé... de retrouver par la pensée pure le monde tel que l'observation nous l'a montré ». « Avec une audace héroïque, un génie sublime et une imprudence plus grande encore que leur génie et leur audace,., ils se sont envolés d'un bond dans la loi première, et, fermant les yeux sur la nature, ils ont tenté de retrouver par une déduction géométrique le monde qu'ils n'avaient pas regardé. Dépourvus de notations exactes, privés de l'analyse française, emportés tout d'abord au sommet de la prodigieuse py-

(,1 „ Ny a-l-il quelle (lexpérlence) qui puisse prouver l>xi»ulce ^ Ne pour ail-on pas admeUre. . . que lexislence réelle n est quun cas de l'exislence possible, cas particulier et s.ngul.er où es éléments de l'existence possible présentent cerUmes conditions qui manquent dans les autres cas ; Cela P»**- "^ P»"'rait-on pas chercher ces éléments et ces «=<>'"»'"°"« J-' "•'f^' '* fait mais avec des imprudences énormes ; peut-être un autre,

v'e pîùs de mesure.'renouvellera sa tenU.ive -ec plus de succès ... De rinUlligence, t. 11, liv. IV, chap. m. p. 458. (Notons

ou efois que la dernière phrase, relative à »^^^''^^^^^^Z\"Z pas dans la 3= édition de L'InMligenee, celle que nous <='tonf J« "^

raura sans doute Supprimée comme renfermant un jugement trop

sévère).

ramide dont ils n'avaient pas voulu gravir les degrés, ils sont tombés d une grande chute ; mais dans cette ruine, et au fond de ce précipice, les restes écroulés de leur œuvre surpassent encore les constructions humaines par leur magnificence et par leur masse, et le plan demi-brisé qu'on y distingue indique aux philosophes futurs, par ses imperfections et par ses mérites, le but qu'il faut enfin atteindre et la voie qu'il ne faut point d'abord tenter (i) ».

Personne, je crois, parmi les nombreux imitateurs de Hegel, — école que Taine appelle, peut-être avec trop de sévérité, « la secte grossière qui l'a continué et défiguré », — n'a jamais mieux iifîis en relief que son admirateur français la grandeur du génie spéculatif du maîlre, dont il ne dissimule point les défauts. Ernest Renan a dit finement que s'il avait été chef d une école philosophique, il aurait regardé comme son meilleur disciple celui qui aurait le plus différé d'avec lui. Je ne crois pas que Hegel ait jamais été de cette opinion; mais s'il avait pu lire L'Inlelligence, il est probable qu'il y aurait trouvé, particulièrement dans le dernier chapitre, l'empreinte et l'esprit, sinon la lettre, de sa propre méthode, et qu'il aurait admis que celui qui a décrit, dans les termes que nous allons reproduire, les impressions éprouvées à la première lecture de la Logique, ne pouvait se borner à marcher servilement sur ses pas.

« J'ai — dit Taine — lu Hegel tous les jours, pendant une année entière, en province; il est probable que je ue retrouverai jamais des sensations égales à celles

(i) La Philosophes classiques, p. 363; — el IJisloire de la LitU. rature anglaise^ t. V, p. 4>2-4i3.

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