DEUXIÈME PARTIE
LA MÉTAPHYSIQUE
John-Sluart Mil! a déterminé avec une justesse d'observation tout anglaise,dans son livre sur Auguste Comte et le positivisme (.), la nature du geme spéculatif de Taine et celle de ses doctrines. Il le qualifie de « critique subtil .. et de « métaphysicien », et le met, avec M. Berthelot, au nombre des penseurs qui ont, dit-il, t«nté un compromis ou un juste milieu entre la direction de l'école ^^ ^omte et cel^ de ses adversaires, adeptes de la philosophie tradition-
"tr faculté dominante de l'esprit de Taine, qui le dispose à concevoir les choses et les faits par vastes synthèses, par « vues d'ensemble », lui suggère,
(,) Traduction française par G. Clemenceau. Paris. Féli. Alcan.
Vt^'^
LA nilLOSOPHIB DB H. TAINE
LA M&TAPUYSIQUV
comme nous l'avons montré, Tidéc» le niolif in^pira- U^ur et le plan de tous ses li\Tes. C'est la faculté mère de Tœuvrc du philosophe^ qu'il concevait comme un des plus hauts exercices, et^ par certains côtés» comme le plus haut de lesprit humain^ comme le don )Hins lequol, dit-il, «tous les autres restent médiocres, parce que, «ans une philosopiiiOfle savant n'est qu'un manœuvre et Tartiste qu'un amuseur »».
Cette ccuvre du philosophe, qu*il envisageait au point de vue des exigences intellectuelles de notre temps, doit être, h son avis, quelque oho9e de plus qu'une large revision critique de:^ idées que nous a léguées le dernier siècle, ou, comme le voudraient les positivistes orthodoxe:;;, une synthèse finale des résultais les plus généraux des sciences particulières. S'appuyant sans cesse sur celles-ci, ne gravitant jamais en dehors de leur txase expérimentait*, elle doit cependant tendre h quelque grande « construction idéale 9, qui remplisse les lacunes laissées par Texpérience dans Tinterprétation des choses et de leurs lois, qui serve en quelque sorte de cintre immense pour y appliquer •• le concepi du monde ■•, en conformité avec le savoir et le génie d'un homme supérieur et d'une époque (1).
Je dis aussi : d une époque. Bien que Taine, en effet, croie — et je le crois avec lui — que ces
(tl CKan*» une lotira qu^ m'fcrimil, le ^ ii\Til iS{6. rémlneiil rliîlo<»opbe E. Bo«iUo«u(, profeiiMur à In Sorbonne, Il me dooivilt ce Mail : « T«ii»e luo dit qu\J avoki benucoup (U>di<: Spiaoïa. Il ajouta {c'éUil en iS;6) qu'il Juseait réiudc <lo la m^Upliyeique trf» utile, en ce qu'elle fournlatalt ddê ca4r«d où Ton ditfOMit dei; cona&ixuncoi. La RiéUf)by8i<|0ê eoilinftê fMme. 1^ faitb coiankr xuati^rc, teU éUlcat. Mêom lui, Ich étémcolc de la ndtOfCt ••
superbes édifices d idées construits par rimaginalion spéculative, qu on nomme syêlèmti, ont crlu de commun avec les œuvres d'art, qu'ils nous donnent avant tout, comme elles, la mesure individuelle des esprits qui les ont créés, cela nempéchc pas que cette mesure, quand elle est celle de Tintellect d*un vrai philosophe, n'arrive ^ embrasser la capacité de la |»enséc d'un ou plusieurs siècles, d une ou plusieurs naUons. LVîConomie et la proportion de travaU mental qui s effectue dans le monde ont été très inégalement réparties par la nature. H y a des hommes, comme Aristote, Galiléf, Léonaixl de Vinci, Kant, Siiakespcar«, Gœlhe, qui ont pensé pcjur tous les autres hommes et pour tous les temps. Mais ces hommes se comptent sur les doigts. 11 y a une multitude infinie détrcs dont la pensée s étend à peine à leurs propres t>csoins.
La con.struclion du philosophe sécroulcrait toutefois dans le vide, ressemblerait au travail de ces intelligences qui, disait très bien Mauxoni, u jettent en lair des crochets qui ne se fixent à rien (1) «, si elle ne s'appuyait pas sur quelque grande idée capable d'en provoquer beaucoup d'autres, féconde en germes de natiu-e à apporter ^ Tcsprit humain une expansion de vie nouvelle. Or, quand un génie, né vérilablemenl pour créer, a recueilli quelques-unes de ces idées, il s'y meut à l'aide de toutes ses forces : avec l'imagination comme avec la pensée, avec Tîntuition profonde et le raisonnement comme avec le sentiment el la sensibilité, avec toute» ses facultés, en somme, con-
(1) « (ktlano w Qrla dtl gond tk9 (W% ai alf«c«ofio a fialte •.
vergeant dans un puissant équilibre vers leur haute fin. Iln'y a rien, me semble-t-il, d'aussi puérilement pédantesque, d'aussi opposé désormais aux progrès de la psychologie, que ces catégories commodes dans lesquelles beaucoup de gens croient encore pouvoir enfermer les produits les plus élevés du génie humain en matière de religion, de philosophie, d'art et de morale; comme si, dans chacun de ces domaines, ils étaient le fruit de puissances et d'énergies intellectuelles radicalement opposées entre elles. Le fondateur d'une religion, le saint, le grand métaphysicien ont en eux du poète et de l'artisle. Augustin d'Hippone était un métaphysicien pénétré de sainteté. De même, l'artiste et le poète, quand ils s'élèvent à la hauteur de Léonard de Vinci et de Gœlhe, sont des philosophes et des métaphysiciens de race. Les hommes vraiment grands, les esprits représentatifs y au sens précis du mot, ne s'adaptent pas à Tétroitesse de nos pauvres classifications d'école. La division absolue du travail intellectuel, qui est le dogme de tous les pygmées de notre temps, n'entre pas dans la vaste économie de l'œuvre du génie. « Tout ce que l'homme veut produire dans la pensée, dans la vie et dans l'art, doit naître de l'harmonie de toutes ses facultés concourant entre elles », dit Gœthe (i), exprimant une idée de Hamann et de Herder. C'est la même idée d'où est sortie la doctrine de l'école historique professée par Taine. Dans une des plus belles pages de l'Introduction de VHistoire de la Littérature anglaiseyOxx il démontre au lec-
{i) Vérité et Poésie.
LA MÉTAPHYSIQUE
teur l'unité indivisible qui réside toujours au fond des manifestations les plus hautes du génie d'un peuple ou d'une race, et dans lesquelles ce génie opère tout entier «t avec toutes ses facultés, il définit la religion : « un poème métaphysique accompagné de croyance ».
Il n'a pas tenté lui-même, je l'ai déjà dit, la construction d'un système métaphysique; mais il admet cependant que la métaphysique est possible aujourd'hui encore, et qu'un esprit vigoureux, qui en aurait la force, pourrait essayer avec succès une construction de ce genre. Inutile d'ajouter qu'elle ne pourrait avoir la prétention de satisfaire une fois pour toutes les exigences de la pensée humaine, lesquelles croissent et s'élargissent avec l'extension indéfinie du savoir (1). Le livre de L'Intelligence se termine par ces belles paroles : « Ici nous sommes au seuil de la métaphysique ; à mon sens, elle n'est pas impossible. Si je m'arrête, c'est par sentiment de mon insuffisance; je vois les limites de mon esprit, je ne vois pas celles de l'esprit humain ». Paroles qui suffiraient à séparer toujours le nom de Taine d'avec celui de ces nombreux positivistes pour lesquels la philosophie se réduit à une stérile affirmation dogmatique de sa propre impuissance.
Tout en reconnaissant et en confessant avec sincé-
(1) Voir, dans une belle page de Tétude sur Stuart Mill {Histoire de la Littérature anglaise^ t.V, p. 4i5), l'esquisse tracée par Taine d'une métaphysique. Par métaphysique, il entend « la recherche des premières causes » . Elle « est possible, à la condition que l'on reste à une grande hauteur, que l'on ne descende point dans le détail, que l'on considère seulement les éléments les plus simples de l'être et les tendances les plus générales de la nature ».
Barzellotti. 9
iPH»
.^mamtâià^ja^^i^
LA MÉTAI»HYSIQUE
rite les limites de son intelligence, Taine n'en aspirait pas avec moins de vigueur vers les cimes suprêmes de la science et de l'art. Nous en avons la preuve dans l'enthousiasme éloquent avec lequel il parle de ces « divinations grandioses par lesquelles, en dépit de nos erreurs et de nos doutes, nous prenons part au contentement et à l'œuvre des siècles qui nous suivront ».
Au début de son étude sur Stuari Mi II, conversant avec l'étudiant qui l'accompagne à travers les rues d'Oxford, notre philosophe, qui veut se faire une idée delà civilisation de l'Angleterre, lui dit que, au milieu d'une si grande richesse et d'une culture pénétrée d'un sens si fin de la vie pratique, une chose lui semble manquer aux Anglais, « la philosophie, j'entends celle que les Allemands appellent métaphysique. Vous avez des savants, vous n'avez pas de penseurs (i) ». Et lorsque l'étudiant, après lui avoir nommé Stuart Mill, s'excuse de ne point exposer à son interlocuteur, qui insiste, les idées de celui-ci, sous prétexte qu'ils entreraient dans « une haie d'épines », de spéculations abstraites que les trois quarts des gens jetteraient là comme oiseuses, Taine riposte : « Tant pis pour eux. Pourquoi vit une nation ou un siècle, sinon pour les former? On n'est complètement homme que par là. Si quelque habitant d'une autre planète descendait ici pour nous demander où
(i) Ce jugement au sujet de la culture anglaise et de rimpuissance métaphysique de l'esprit de ce grand peuple, qui revient plus d'une fois dans les œuvres de Taine, est un peu hasardé. L'Angleterre a eu, il est vrai, plus de moralistes et de philosophes pratiques que de grands métaphysiciens; mais elle a eu Hobbeset Berkeley, pour ne pas parler des vivants.
en est notre espèce, il faudrait lui montrer les cinq ou six grandes idées que nous avons sur l'esprit et le monde. Cela seul lui donnerait la mesure de notre intelligence. Exposez -moi votre théorie ; je m'en retournerai plus instruit qu'après avoir vu les tas de briques que vous appelez Londres et Manchester ».
Quand Taine fit en Angleterre, en i858, le voyage auquel il a voulu référer ce dialogue^ les traits principaux et le dessin de sa doctrine philosophique étaient déjà fixés depuis plusieurs années au fond de sa pensée. Les concepts et les principes qui la dominent, déjà tous exprimés dans Les Philosophes classiques, et qu'on retrouve à la fin de L'Intelligence, nous montrent qu'il ne s'arrêta pas, comme il dit l'avoir fait, « sur le seuil de la métaphysique », mais qu'il aventura le pied un peu au delà, pour jeter tout au moins un rapide regard sur ces lointains inexplorés des régions intellectuelles accessibles seulement aux aigles humains. « Au delà de toutes ces analyses inférieures qu'on appelle sciences, ditil, et qui ramènent les faits à quelques types et lois particulières, il y a une analyse supérieure qu'on appelle métaphysique, et qui ramène ces lois et ces types à quelque formule universelle. Cette analyse ne dément pas les autres, elle les complète. Elle ne commence pas un mouvement différent, elle continue un mouvement commencé. Elle reçoit de chaque
l32 LA PHILOSOPHIE DE H. TAINE
science la définition où cette science aboutit, celle de l'étendue, du corps astronomique, des lois physiques, celle du corps chimique, de l'individu vivant, de la pensée. Elle décompose les définitions en idées ou éléments plus simples, et travaille à les ordonner en série pour démêler la loi qui les unit. Elle découvre ainsi que la nature est un ordre de formes qui s'appellent les unes les autres et composent un
tout indivisible (i) ».
Contrairement à l'opinion des empinstes français et des disciples anglais de Hume, pour lesquels la science ne dépasse pas le phénomène, et l'ordre des choses n'est qu' « une rencontre de faits », Taine croit que, si limitée que soit la base de l'expérience sur laquelle nous nous appuyons, notre pensée peut pourtant aller « au delà de ce qui est purement relatif et accidentel >■, « à l'absolu et au nécessaire ». En passant, dans notre connaissance et dans l'étude des choses, de l'ensemble et delà trame variée et multiforme, du chaos toujours en mouvement de leur vie si riche et fourmillante de faits aux éléments simples qui en expriment les lois, nous passons avec l'œil de la pensée des apparences toujours changeantes de la nature à son aspect vrai et réel. Nous faisons comme celui qui prend en main une tapisserie qu'on lui présente à l'envers, et qui la retourne pour la regarder
de face (2).
L'unité de l'univers, que la science cherche à com-
M Us Philosophet classiques, Préface,p. ix-x; - Histoire de la Lilleralare anglaise, t. V, p. 4^5 et suiv. ; - Le Positivisme anglais, pp 145-147; - el De F Intelligence, t. I, liv. IV, chap. m, p. 348.
(2) « Tant que nous ne regardons la nature que par 1 observalion seule, nous ne la voyons pas telle quelle est : nous n'avons
LA MÉTAPHYSIQUE
prendre, en le simplifiant en formules toujours plus hautes et qui convergent vers une formule suprême, ne vient pas d'une chose extérieure, étrangère au monde, ni d'une chose mystérieuse, cachée dans le monde. Elle réside dans les faits eux-mêmes et dans leur ordre, d'où la pensée la fait sortir, pour parler ainsi, à l'aide de l'analyse et de l'abstraction, en suivant le lien qui unit le fait observé à la loi, qui le contient en soi et de laquelle lui-même se déduit, comme la conséquence sort du principe. En cela consiste tout l'effort de notre esprit : il s'agit de s'élever de lois et d'éléments de faits mpins simples, de notions encore susceptibles d'être décomposées, à des éléments et à des notions suprêmes impossibles à analyser, « desquels dérivent les lois les plus générales, et de celles-ci les lois particulières, et de ces lois les faits que nous observons, ainsi qu'il y a en géométrie deux ou trois notions primitives, desquelles dérivent les propriétés des lignes, et de celles-ci les propriétés des surfaces, des solides et des formes innombrables que la nature peut effectuer ou l'esprit
imaginer (i) ».
Or, l'ordre de la nécessité des choses, qui unit les faits en lois toujours plus hautes et élémentaires,
d'elle qu'une idée provisoire et illusoire. Elle est proprement une tapisserie que nous n'apercevons qu'à l'envers. Voilà pourquoi nous tâchons de la retourner. Nous nous efforçons de démêler des loi», c'est-à-dire des groupes naturels qui soient effectivement distincts de leur entourage et qui soient composés d'éléments effectivement unis. Nous découvrons des couples, c'est-à-dire *des composés réels et des liaisons réelles. Nous passons de Taccidentel au nécessaire, du relatif à l'absolu, de l'apparence à la vérité ». Histoire de la Liiiérature anglaise, t. Y, pp. 409-410. (l) Itil.,i. V, p. 410.
mm
desquelles notre esprit descend ensuite, par déduction, b travers « la hiérarchie des nécessités » logiques jusqu'aux phénomènes particuliers de l'expérience, cet ordre idéal, répondant à Tordre réel, se confond, selon Taine, avec Tordre des causes. Tous deux s'équivalent ; ils sont une seule chose considérée sous deux aspects. Il y a plus : cet ordre des causes se réduit à celui des forces, des puissances génératrices des faits de la nature et de l'esprit. Dans la Préface des Philosophes classiques, i\ dit avoir démontré que c< la cause d'un fait est la loi ou la qualité dominante d'où il se déduit; qu'une force active est la nécessité logique qui lie le fait dérivé à la loi primitive ; que la force de pesanteur est la nécessité logique qui lie la chute d'une pierre h la loi universelle de la gravitation (i) ». Ce que Taine nomme Y u axiome des causes, qui gouverne toute chose », n'a pas pour lui d'autre sens que celui-ci : « lly a une force intérieure et contraignante qui suscite tout événement, qui lie tout composé, qui engendre toute donnée. Cela signifie, d'une part, qu'il y a une raison à toute chose, que tout fait a sa loi ; que tout composé se réduit en simples ; que tout produit implique des facteurs; que toute qualité et toute existence doivent se déduire de quelque terme supérieur et antérieur. Et cela signifie, d'autre part, que le produit équivaut aux facteurs ;^
(i) Ainsi la faculté maîtresse d'un esprit est une cause, et, en même temps, une force génératrice de toutes ses manifestations, et une nécessité logique, d'où ces manifestations dérivent comme conséquences d'un principe.* L'homme, dit Taine, est un théorème qui marche ». Cette définition exprime au vrai la form* logique de rintelligence française, que Frédéric Amiel rangeait parmi les intelligences qu'il qualifiait de « mathématiques», par opposUîoii aux intelligences « historiques ».
iSs>e--
riMÎMS
LA MÉTAPHYSIQUE
que tous deux ne sont qu'une même chose sous deux apparences ; que la cause ne diffère pas de l'efTet ; que les puissances génératrices ne sont que les propriétés élémentaires ; que la force active par laquelle nous figurons la nature n'est que la nécessité logique qui transforme l'un dans l'autre le composé et le simple, le fait et la loi. Par là nous désignons d'avance le terme de toute science, et nous tenons la puissante formule, qui, établissant la liaison invincible et la production spontanée des êtres, pose dans la nature le ressort de la nature, en même temps qu'elle enfonce et serre au cœur de toute chose vivante les
tenailles d'acier de la nécessité (i) ».
J'ai voulu rapporter ici, en partie dans les termes mêmes de Taine, ce qu'il nomme 1' « esquisse d'une métaphysique », — point qu'il traite en quelques lignes, comme le géomètre indique par un rapide arc de cercle toute une circonférence. Mais ces quelques lignes suffisent à mettre nettement en lumière la position de sa pensée spéculative au milieu des écoles antérieures et contemporaines.
Il est un idéaliste. C^ela veut dire que pour lui aussi, comme pour tout adepte de la méthode scientifique comprise dans le véritable sens philosophique, les données dernières sur lesquelles s'appuient les démonstrations scientifiques sont des faits idéal&, des faits de la pensée. Et il remarque avec justesse, à ce sujet, dans son livre De rintelligence, que « le monde physique se réduit à un système de signes, et il ne reste plus, pour le construire et le concevoir en
(i) Histoire de la Littérature anglaïse^i, V, pp. 4io-4ii.
f^lfm^