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qu'il m'a données. De tous les philosophes, il n'en est aucun qui soit monté à des hauteurs pareilles, ou dont le génie approche de cette prodigieuse immensité. C'est Spinoza multiplié par Aristote, et assis sur cette pyramide de sciences que l'expérience moderne construit depuis trois cents ans. Lorsqu'on gravit pour la première fois la Logique et V Encyclopédie, on éprouve la même émotion qu'au sommet d'une grande montagne. L'air manque, la vue se trouble; on n'est plus en pays humain, on n'aperçoit d'abord qu'un entassement d'abstractions formidables, solitude métaphysique où il ne semble pas qu'un esprit vivant puisse habiter; à travers l'Être et le Néant, le Devenir, la Limite et l'Essence, on roule, la poitrine oppressée, ne sachant si jamais on retrouvera le sol uni et la terre. Peu à peu la vue perce les nuages; on entrevoit des ouvertures lumineuses ; le brouillard s'évapore ; devant les yeux se déroulent des perspectives infinies ; des continents entiers s'étalent embrassés d'un coup d'œil ; et l'on se croirait arrivé au sommet delà science et au point de vue du monde, si là-bas^ sur un coin de la table, on n'apercevait un volume de Voltaire posé sur un volume de Condillac (i)». Ces derniers mots méritent une attention spéciale. Ils nous indiquent quel est, avec le spinozisme pénétré par l'hégélianisme, le second et non moins important facteur de la doctrine de Taine. C'est l'analyse des idées, unie à l'abstraction, qu'il retrouvait, comme en un modèle, chez les plus grands représentants de la tradition philosophique française du xwiV' siècle.
(i) Les Philosophes classiques, p. 126-127.
LA MÉTAPHYSIQUE
« Si nous parvenons à la métaphysique, c'est par l'analyse (1) », dit-il au sujet des Français.
Et cela est vrai aussi — nous verrons bientôt en quel sens — de l'esprit de notre philosophe. Avec la conscience profonde qu'il a de ce qui peut contribuer à la direction et à la formation de sa pensée, il considère l'action exercée sur lui par fauteur de la Langue des calculs comme une espèce de correctif, qui le ramène des hauteurs vertigineuses des intuitions germaniques sur le terrain solide de l'analyse exacte et de l'observation intérieure. Il dut le sentir, en particulier lorsqu'il tissait de nouveau, au dernier livre du traité de U Intelligence, dansr une trame de raisonnement sobre, subtil et serré, les fils du dessin spéculatif ourdi avec une imagination d'artiste dans ses premières œuvres. Ce qui était pour lui le caractère dominant de la pensée contemporaine, « la tendance de l'esprit philosophique allemand à descendre dans la science », à passer des intuitions et des constructions aux analyses exactes, c'est là aussi, on peut le dire, le caractère le plus accusé de la doctrine exposée principalement dans le traité en question, où nous apparaît l'aspect le plus voulu, le plus réfléchi, qu'il donne à ses idées.
Conçue à une époque de transition, comme celle qui commence, pour la civilisation européenne, un peu avant la seconde moitié de ce siècle, la doctrine de Taine, en dépit de sa rigoureuse forme systématique, ne jaillit pas tout entière d'un seul jet. C'est une audacieuse tentative de médiation entre des
(i) Nouveaux Essais de critique et d'histoire : Racine, p. 211.
idées, ou, mieux, entre des états et des habitudes intellectuelles, entre des procédés et des modes de concevoir produits par des moments historiques et par des formes héréditaires de culture très diverses, et même en grande partie opposées entre elles. C'est une tentative d'élaborer un contenu philosophique essentiellement germanique d'origine et d'empreinte, que Taine s'assimile et repense avec la lucidité discursive, avec la tendance aux symétries logiques, propres à la raison française; mais sans toutefois parvenir à Ty faire passer tout entier, à recouvrir de la trame subtile et serrée de la réflexion analytique Técart immense que font entre eux, dans sa conception d'ensemble, le noyau primitif, le germe d'où sort celle-ci, et les parties qui s'y superposent.
Le germe, nous le savons, lui est donné par le sentiment et par l'étude du monde humain et de sa vie dans l'histoire, et, en même temps,-par une intuition et par une représentation de la nature sensible qui s'inspirent de celles des grands idéalistes allemands, surtout de Gœthe,et empruntent à ce monde humain leurs données, leurs traits principaux. Sentiment,inluition et représentation sefondent,dans TespritdeTaine, en une lumineuse vision d'artiste. C'est la vision de la grande unité organique des choses, imaginée comme une source intime de vie et d'énergie inépuisables,
LA METAPHYSIQUE
d'où tout découle, dont esprit et nature, âmes et corps, matière et sens ne sont que des aspects et des formes, gradués par séries infinies en un mouvement éternel qui les agite, les change Tune en l'autre, et qui ne constitue pas un hasard, mais un ordre, une harmonie profonde de lois idéales, une œuvre de la «raison intérieure qui soutient » et gouverne le tout. Chaque fois qu'une semblable vision s'offre à l'esprit de notre écrivain, sa prose, si mesurée, prend soudainement le ton et la chaleur de la poésie lyrique. La nature et l'histoire se font sentir à lui toutes pleines de Dieu. Pour lui, ce que les choses ont en soi de réel et de vrai ne réside pas dans leurs phénomènes transitoires et changeants, mais dans la nécessité, dans la loi et dans Vidée causale desquelles elles sortent, dans la logique du cosmos dont elles sont des parties et des membres. « Le monde forme un être unique, indivisible, dont tous les êtres sont les membres ». — « Les choses sont divines ; voilà pourquoi il faut concevoir des dieux pour exprimer les choses (i) ».
(i) Voir passim, dans les trois volumes d'Essais de critique ei d histoire, elMans le tome IV de Y Histoire de la Littérature anglaise, au chapitre consacré à lord Byron. — Le lecteur qui voudra trouver dans les œuvres de Taine le trait qui, mieux peut-être qu'aucun autre, lui révèle cette intuition (poétique et métaphysique à la fois) de l'unité des choses, placée derrière la conception réfléchie et raUonnelle de la doctrine exposée dans Les Philosopties classiques, dans V Histoire de la Littérature anglaise et dans V Intelligence, le verra dans l'exposiUon que l'essai sur Marc-Aurèle fait de la métaphysique professée par ce sage. Il y a, en effet, un fond de ressemblance entre le stoïcisme de Marc-Aurèle et le spinozisme tel que le conçoit Taine, c'est-à-dire passé à travers les spéculaUons de Hegel, le panthéisme poéUque de Goethe, et, je l'ajoute, de Carlyle. — Voir, sur ce dernier, le livre de M. Edmond Barthélémy, Paris, Société du Mercure de France, 1899.
Cette large contemplation du fond et du dessin idéal des choses a été l'inspiration première de cette haute poésie de la pensée métaphysique, dans laquelle l'esprit germanique s'est le plus révélé lui-même. L'idée mère d'où se développe, comme d'une cellule primitive, en une si riche végétation de systèmes, toute la métaphysique des écoles allemandes avant et après Kant, c'est l'idée de l'unité organique et de la vie des choses, imaginée comme un processus historique de formes qui s'élèvent toujours plus haut, jusqu'à l'esprit.
Et à ce propos, comme à propos de ce que j'ai dit auparavant, me reportant aune très juste affirmation de M. V. Delbos, il convient de rappeler ici que, dans son Histoire du matérialisme. Lange dit que le système de Spinoza n'a pu pénétrer en Allemagne et y être assimilé par l'esprit national, qu'en y perdant une grande partie de la signification et de la valeur qu'a dans la pensée du philosophe hollandais le concept de la causalité mécanique. Et avec quelle répugnance instinctive Gœlhe parle du livre du baron d'Holbach, Le Système de la Nature, dont lui et ses compagnons, étudiants à Strasbourg,n'avaient jamais pu lire plus de deiLx à trois pages ! (i).
A partir de Leibnitz, qui, il le dit lui-même, « pensait que partout et en tout il devait y avoir des âmes
(i) «Je feuilletai par simplç jcuriositc le Système de la Nature. Ce livre me parut si gris, si cimmérien, si cadavéreux, que je tressaillis devant lui comme à rapparition d'un fantôme... Au lieu du jour nouveau que. nous croyions voir luire devant nous, nous nous trouvâmes plongés dans les ténèbres de l'athéisme. Au milieu d'elles s'évanouissaient le monde avec toutes ses créatures, le ciel avec toutes ses étoiles ». Vérité et Poésie, livre XI.
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ou des êtres analogues à elles », la grande idée inspiratrice circule, explicite ou sous-entendue, dans les systèmes philosophiques allemands jusqu'à Hegel, et, pourrait-on ajouter, jusqu'à Edouard de Hartmann (i). Toute la « philosophie delà nature» de Schelling sort du principe que Kant a déjà laissé entrevoir dans la Critique du jugement : k savoir que, si les choses sont intelligibles, cela veut dire qu'elles. ont en elles des éléments ou germes ou traces d'intelligence ; principe que —je le dis en passant — nul des innombrables adversaires de l'idéalisme, théistique ou non, n'a encore, jusqu'à ce jour, démontré être absolument faux. C'est le principe ^dont Hegel seul, jusqu'ici, a exprimé la formule la plus rigoureuse et la plus vaste. Il porta en réalité, pour parler ainsi, « les idées dans les choses », mais il fit plus ; et, comme le remarque très bien un de ses critiques, Robert Haym, il « porta le mouvement historique dans les idées ». Il donna ainsi le dernier mot de la spéculation des écoles allemandes sorties de Kant, en réunissant en lui deux directions de la pensée philosophique, qui, pendant un moment, étaient apparues divisées dans l'intellect national : la direction représentée par la critique kantienne, et la direction issue du mouvement des sciences historiques.
Or, il suffit de jeter un regard sur l'histoire des doctrines philosophiques en France, ou plutôt dans
- U) Kuno Fischer, dans sa Geschichte der neuern Philosopliie, exprime en ces termes un des concepts fondamentaux de la philosophie de Leibnitz, qui, selon moi, est caractéristique de toute la philosophie allemande : Ueherall mussen sich Seelen oder doch Analogen derselben finden (Partout doivent se trouver des âmes, ou au moins des analogues de celles-ci).
LA MÉTAPHYSIQUE
le monde latin tout entier, pendant les deux siècles antérieurs au nôtre, pour voir que la tendance spéculative qui les domine procède en sens diamétralement opposé à celle de la pensée germanique, et les fait aboutir à une idée centrale qui en est l'antithèse la plus complète, à une conception mécanique de lunivers. Descartes et son école, d'une part, réduisent le fond et toutes les formes de la vie de Vesprit au penser logique conscient de soi, et s'interdisent ainsi de comprendre, comme font les Allemands, le processus delà vie psychique inconsciente, et plus spécialement celui de l'histoire. El, d'autre part, construisant le concept du monde extérieur à nous avec les seules idées du mouvement et de Vexten- $ion/i\s aboutissent à un pur naturalisme qui tend la main à celui des matérialistes du siècle dernier (i). De la même manière, l'habitude de la déduction mathématique, si chère aux esprits français, et à l'aide de laquelle ils tendent toujours à abstraire, à saisir la réalité des faits, même les plus complexes, dans les idées les plus générales, achemine Condillac et les Encyclopédistes vers ces analyses hAtives et toutes formelles qui firent croire possible la réduction, à l'aide d'une nouvelle alchimie philosophique, du contenu entier du monde moral et historique à de simples données d'expérience et d'observation extérieure .
La philosophie française du xviu'^ siècle étend même aux faits de l'esprit le concept déterministe
(i) « Spinoza incipU ubi Carlesius desinil : in naiuralismo «, disait Leibnitz.-Voir un bon livre de M. L.Stcin, professeur à Zurich, sur Leibnilz et Spinoza^ Berlin, 1890.
de la causalité mécanique universelle, auquel elle est arrivée en partant de l'étude des lois de la matière. « Les sciences morales - dit Taine — ... se soudent comme un prolongement aux sciences physiques (1)». C'est, je le répète, le processus inverse de celui qui s'accomplit dans la direction de la pensée germanique depuis la Monadologie de Leibnitz jusqu'à la Philo- Sophie de la Nature de Hegel. Liée intimement au protestantisme, auquel elle est, historiquement, en un certain sens, ce que la scolastique est au christianisme médiéval, la grande métaphysique allemande n'est, au fond, qu' « une immense mise en théorie de YÉthique ». C'est ainsi que me la définissait dans une lettre, voilà quelques années, un de ses derniers et plus illustres adeptes. La manière dont elle a conçu et tenté d'expliquer même ce qui est en dehors de l'homme, paraît n'avoir été qu'une réponse affirmative continuelle et insistante à la sublime demande de Goethe :
hl nicht der Kern der Natur Menschen im llerzen ? (2)
(1^ Voir les Oriaines de la France contemporaine : l'Ancien Régime, ml de .S 1.1 Hv. lU, chap. ., pp. -^^;^^^\'^^t^^: cla,>ic,ue., p. .6 et suiv., et p, ^. où, selon ^habam e de Ta.ne, est indiquée et présentée comme en raccourci 1 admirable exposHion. ?aile ensuite au long dans VAncien né,jime de la doctr.ne • rationaliste française du xv.i.c siècle et de sa méthode
(2) « Le novau de la nature nest-.l pas dans le cœur de l-homme?. ' Goti und Welt (CT.m«/«m).
Nous n'avons pas à discuter ici par laquelle de ces •deux voies la philosophie est parvenue à soulever un coin de plus du grand voile qui nous cache Tessence €t le fond des choses. Ce qu'il faut noter, — Taine lui-même nous le suggère, — c'est comment, dans l'opposition de ces deux courants historiques de la philosophie européenne, se manifeste, à travers la différence des idées et des doctrines, celle bien plus intime de la structure intellectuelle et du génie de deux races. C'est le fait des variétés hisloriques des <i formes d'esprit et d'intelligence » que Taine a, sinon découvert, du moins mis en pleine lumière, en le pénétrant à l'aide d'une série d'analyses très fines €t exactes.
Rien en effet de plus vrai, de plus incontestable pour le psychologue, que la conséquence qui en sort. La voici. Dans l'histoire de la civilisation humaine, la valeur effective et réelle, la force vive des diverses formes d'institutions et d'art, des idées morales, religieuses, philosophiques, dépendent non de ce qu'elles sont ou pourraient être et valoir en elles-mêmes, envisagées abstraitement, mais de ce que les fait le milieu intellectuel et social par lequel passe leur action. Ce sont des organismes historiques dont la semence, quand elle est portée par les vents sur un autre terrain et dans un climat différent du sien, y
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LA METAPHYSIQUE
meurt ou au contraire y germe en une plante qui donne des fruits d'une tout autre saveur et de formes diverses. De même, quand un courant de nouvelles idées, né en un pays, se propage en un autre, l'œuvre qu'il y produit est déterminée par la façon dont celui-ci se les assimile et les transforme, en y imprimant la vibration vitale de sa propre pensée.
Ce n'est là, d'ailleurs, qu'une des conséquences les plus ordinaires des principes de l'école positive. Mais nul autre écrivain avant Taine n'avait su en tirer un égal parti pour l'étude de ce qu'on peut appeler V individualité historique du génie propre à chacune des grandes nations européennes. C'esir que, il ne faut jamais Poublier, nul écrivain contemporain peut-être n'a jamais senti, autant que lui, le besoin d'étudier la condition intellectuelle faite aux esprits semblables au sien, par une époque telle que la nôtre. Aujourd'hui, en effet, l'œuvre du travail intellectuel et artistique devient de plus en plus commune de peuple à peuple, et la facilité que présente l'assimilation des idées et des formes d'art nées dans des milieux divers et opposés rend toujours plus nécessaire et plus difficile, à qui en subit les influences, le remaniement et la refonte, en un seul jet original, des éléments d'inspiration le plus souvent discordante. Peu d'esprits doivent avoir eu conscience, comme Taine, de ce phénomène de la vie intellectuelle de notre époque, du « conflit dans nos cerveaux à tous des rêves de l'univers élaborés par les diverses races », comme dit M. Paul Bourget. La sympathie avec laquelle il a su, plus que tout autre critique français contemporain, se transporter dans
les produits de la culture, de la pensée et de Tart de trois peuples aussi différents que les Allemands, les Anglais et les Italiens; la recherche continuelle, insistante, à laquelle il revient sans cesse, de la façon dont les idées et les formes de l'invention littéraire peuvent passer d'un peuple et d'une race à un autre peuple et à une autre race, et en prendre une empreinte nouvelle; cette sympathie et cette recherche ont leur raison d'être dans les aptitudes diverses opposées de penseur et d'artiste qui étaient en lui, et dans la préoccupation critique des difficultés que devait certainement lui coûter une œuvre aussi compliquée que la sienne, à la fois d'assimilation et d'invention. Son cas prouve de plus en plus comment, chez les écrivains le plus intimement disposés à la critique des conditions dans lesquelles s'accomplit leur propre travail mental et celui des autres, cette disposition critique est le plus souvent l'indice d*un certain sentiment presque de malaise, d'un certain manque de facilité, de spontanéité vraie. Cette observation pourrait s'appliquer aux deux tiers des écrivains et des artistes de notre temps. Seule la grande et saine originalité intègre du génie, fils de la nature et des âges primitifs créateurs, ne s'attarde jamais à réfléchir sur son art, mais s'y perd entièrement et s'y oublie.
Taine, par ce côté aussi, se révèle essentiellement homme et écrivain de notre temps. On peut dire que l'examen psychologique et historique des conditions qui, pour lui, déterminent les diverses formes de l'activité, de rintelligence et de l'âme chez les individus et chez les peuples, est le thème fondamental de sa
LA MÉTAPHYSIQUE
critique. L'investigation qu'il tente des « variétés historiques » des principaux systèmes de culture et de civilisation, et qui le fait remonter à deux où trois types fondamentaux auxquels il veut ramener « les facultés d'une âme humaine considérée en général », aboutit à une espèce de psychologie comparée des familles et des variétés des esprits et des génies, dessinée çà et là par lui en traits qui reparaissent dans presque toutes ses œuvres. Le principal est la recherche, qu'il établit toujours, du fait psychologique primitif, autour duquel se rassemblent tous les autres, et qui nous explique la prédominance, parfois presque prodigieuse, de certaines aptitudes chez certains hommes. Toute forme d'esprit ou de génie recèle un de ces faits, qui ensuite a ses variétés, représentées par tel ou tel individu extraordinaire. Une certaine aptitude prédominante de l'imagination à se figurer les mouvements de masses d'hommes en relation avec un espace donné, fait le grand capitaine ; tel Bonaparte, qui voyait ses batailles sur la carte et dans la reconnaissance des lieux, qu'il faisait toujours lui-même avant le combat. Ainsi chez l'artiste, chez le peintre, chez le sculpteur, chez le poète, chez le compositeur, «la filiation, l'intensité, Tordre des idées, des images, des sentiments, sont différents ». Chacun a sa vision intérieure qui se compose ou de lignes, de plans et de formes, ou de couleurs et de figures, ou tend à ressusciter des fantômes d'états de l'esprit, de la sensibilité et de la volonté, sous les formes de la parole ou des sons. Les variétés individuelles plus détachées, auxquelles s'applique chacune de ces dispositions, nous donnent tel ou tel artiste et écri- Barzellotti.
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vain supérieur : Michel-Ange, qui a su rendre jusqu ici comme personne, à Taide de l'expression intensive de la ligne et du dessin, l'expression intérieure invisible des âmes qu'il infusait sur la toile et dans le marbre; Shakespeare, qui avait le don de V « imagination complète », qui voy^ait dans chaque parole, dans chaque acte des personnages créés par lui, même dans les plus insignifiants, tout un caractère vivant,, harmonique en chacune de ses parties; Richard Wagner, admirable, à mon avis, dans l'art de sentir et de faire vivre en nous V ambiant aérien et ineffable du mythe et de la saga, duquel il évoquait ses personnages comme de vagues apparitions fantastiques (i).
Dans les idées indiquées ici, nous avons le fondement d'une psychologie de l'art. A celle-ci se lie étroitement l'étude qu'on pourrait appeler, au contraire, une ethnologie de l'art. Cette étude, Taine l'a instituée dans celles de ses œuvres où il recherche les caractères déterminants empreints dans les principales directions historiques de la peinture, de la sculpture, de l'architecture, de la poésie, par la conformation naturelle du génie des grands peuples artistes, lequel est un effet aussi, à la fois, de la race, du milieu et des conditions sociales où il s'est développé et a fleuri. L'action de l'hérédité et des instincts de la race est le fait primitif auquel le philosophe ramène constamment celui des disposi-
(ij Cette théorie de Taine, que j'indique ici, a été illustrée par lui dans tous ses écrits à l'aide d'analyses très fines. Il faut voir, entre autres, son analyse du tempérament de l'orateur, à propos de 'Victor Cousin et de Macaulay; de celui du mystique, à propos de Carlyle; du génie du poète, à propos de Shakespeare, Spencer, etc.
tions dominantes, des facultés maîtresses qu'il cherche à découvrir dans la structure mentale du génie des grands hommes et des peuples. Si Taine ne nous a pas donné une véritable psychologie du génie, — telle que nous pourrons l'avoir un jour par le secours des études actuelles, — il a. néanmoins beaucoup contribué, avec son sens très fin d'observateur, à arracher également cette partie de la philosophie au vague des stériles abstractions où Ta tenue et la tient encore enfermée la méthode traditionnelle des écoles. Et cette métliode, qu'on le note bien, n'a pas, jusqu'ici, été abandonnée dans son erreur fondamentale : celle de présupposer certaine forme abstraite et \\\e de lintelligence et de l'âme humaine, examinées seulement en elles-mêmes. Les psychiatres italiens eux-mêmes n'y ont pas renoncé, eux qui pourtant passent aussi pour des novateurs audacieux, et crient à chaque instant contre le misanéisme (i).
(i) Quelques-uns de ceuxr-ci, et au premier rang M. Lombroso, aggravent cette erreur fondamentale d'une autre erreur, due à leur manque presque absolu de large culture critique et historique. Voilà pourquoi ils jugent folles et anormales les idées et les tendances intellectuelles et morales de certains hommes (par exemple, le joachimisme de Cola di Rienzi), sans savoir et sans prendre garde que ces idées et ces tendances étaient en équilibre avec le milieu historique dans lequel ces hommes ont vécu. 11 y a, dirait un hydraulicien, un poids spécifique (une valeur relative) des idées et des formes mentales humaines, qui répond à la manière d'être du milieu historique dans lequel elles sont d'une certaine façon plongées et se meuvent. — On voudra bien me permettre de citer ici, à ce sujet, mon livre intitulé : David Lazzarelli di Arcidosso, detto il Sanlo, i suoi seguacie la sua lefjfjenda (Bologne, Zanichelli, 1886), et deux articles que j'ai publiés dans la Nuova Aniologia de Rome, 1891 : Italia mislica e Ilalia pagana, dont M. Emile Gebhart, le savant historien de la Renais-
LA METAPHYSIQUE
Il y a dans les idées exprimées parTaine presque en chacun de ses livres, .sur la correspondance entre certaines formes typiques des esprits et leur dérivation de l'hérédité nationale ou de la race, plus d*un trait qui nous fait penser à lui-même. Lui aussi, en écrivant, a dû y avoir songé. Le lecteur s'en aperçoit en plus d'un endroit, spécialement dans Les Philosophes classiques et dans les études sur Carlyle et sur Sluart M//. Elles sont importantes, je l'ai remarqué, au point de vue de la formation de sa pensée, puisqu'il étudie les idées des deux écrivains étrangers pour orienter les siennes et dans le but de rechercher quelle place doit tenir, dans la culture européenne, une philosophie d'empreinte et de tradition française, à côté des écoles anglaise et allemande.
Voulant expliquer de quelle façon Carlyle a mis, en bon Anglais, une signification concrète, morale, pratique, dans les abstractions de la métaphysique allemande, Taine montre comment le même acte identique de concevoir les choses s'opère tout différemment d'esprit à esprit, s'il reçoit l'empreinte de formes et d'habitudes intellectuelles différentes et opposées entre elles. Il en est tout autrement dans une tête à images que dans une tête à formules. Penser, con-
sance italienne et de ses antécédents, a bien voulu tenir compte dans plus d'un endroit de ses articles du Journal des Débals (janvier 1898).
naître, veut dire comprendre en un ou plusieurs objets ou faits leurs parties, et, avec leurs parties, le tout, leur complexus, — Taine le nomme groupe ^ — qui se distingue d'autres, « en comprend d'autres et se trouve compris en d'autres »... « La plus petite portion de l'univers, comme l'univers entier, est un groupe. Ainsi tout l'emploi de la pensée humaine est de reproduire des groupes » ; et notre esprit a une puissance et une capacité diverses, « il est grand ou petit, il est complet ou partiel », selon qu'il réussit ou non dans cette œuvre, et « peut reproduire des groupes grands ou petits », et « les reproduire complets ou seulement certaines de leurs parties ».
Mais qu'est-ce, selon Taine, que reproduire un groupe ? « C'est d'abord en séparer toutes les parties, puis les ranger en files selon leurs ressemblances, ensuite former ces files en familles, enfin réunir le tout sous quelque caractère général et dominateur; bref, imiter les classifications hiérarchiques des sciences. Sans doute. Mais la tâche n'est point finie là ; car cette hiérarchie n'est point un arrangement artificiel et extérieur, mais une nécessité naturelle et intérieure. Les choses ne sont point mortes, elles sont vivantes ; il y a une force qui produit et organise ce groupe, qui rattache les détails et l'ensemble, qui répète le type dans toutes ses parties. C'est cette force que l'esprit doit reproduire en lui-même avec tous ses effets ; il faut qu'il la sente par contre-coup et par sympathie, qu'elle engendre en lui le groupe entier, qu'elle se développe en lui comme elle s'est développée hors de lui, que la série d'idées intérieures imite la série des choses extérieures, que l'émotion s'ajoute
à la conception, gue la vision achève llanalyse, que Tesprit devienne créateur comme la nature. Alors seulement nous pourrons dire que nous jconnais-
sons. »
Dans l'une et l'autre de ces deux A'joies entrent, dit notre philosophe, des esprits de tempérament très divers et opposé. « Dans la première ^ont les simples savants, les vulgarisateurs, les orateurs, les écnivains, en général les siècles classiques et les races latines; dans la seconde sont les poètes, les prophètes, ordinairement les inventeurs, en général les siècles romantiques et les races germaniques. Les premiers vont pas à pas, d'une idée dans.l'idée voisine; ils sont .méthodiques et précautionnés ; ils parlent pour tout le monde et prouvent tout ce qu'ils disent; ils divisent le champ qu'ils veulent parcourir en compartiments ^préalables ; pour épuiser tout leur siyet, ils marchent sur des routes droites et unies, pour être sûrs de ne tomber jamais ; ils procèdent par transitions, par .énuniérations, par résumés;. ils avancent de conclussions générales en conclusions plus générales; ils font l'exacte et complète classification du groi^pe. Quand ils dépassent la simple analyse, tout leur talent consiste à plaider éloqueimnent des thèses ; parmi les contemporains de Garlyle,.M. JVlacaulay est le modèle Je plus achevé de ce genre d'esprit (i). Les autres,
(i) Et quand ces esprits négligent tout à fait l'analyse, ils ne voient rien et plaident cependant, ils ne sont plus que des esprits avocassiers. De divers passages des livrée de Taine «il résulte clairement que, de même que son camarade d'école Edmond About et Napoléon I«5f, il considérait le type mental de l'avocat comme un type intellectuel inférieur. Cette manière de voir pourrait expliquer» «je crois, comment il se fait que dans une ei.grande partie ^des pays
LA METAPHYSIQUE
après avoir fouillé violemment et confusément dans les détails du groupe, s'élancent d'un saut brusque dans l'idée mère. Ils le voient alors tout entier; ils «entent les puissances qui Torganisent ; ils le reproduisent par divination ; ils le peignent en raccourci par les mots les plus expressifs et les plus étranges ; ils ne "Sont pas capables de le décomposer en séries régulières ; ils aperçoivent toujours en bloc. Ils ne pensent que par des concentrations brusques d'idées véhémentes. Ils ont la vision d'effets lointains ou d'actions vivantes ; ils sont révélateurs ou poètes, M. Michelet chez nous est le meilleur exemple de cette forme d'intelligence, et Garlyle est un Michelet anglais (i) >^.
Je ne nie pas ce qu'il y a de trop systématique à opposer, en une sorte de contraste absolu, comme le fait ici Taine, deux formes d'activité intellectuelle, l'intuitive et la réfléchie ou discursive, qui, au lieu de toujours s'exclure, s'alternent dans tous les esprits supérieurs et dans la culture des peuples civilisés. D'autre part, il a très justement noté la différence incontestable, de plus en plus profonde aujourd'hui, entre le procédé mental de l'érudit, du savant, du spécialiste, lesquels n inoentent rien ^ pas même dans leur science, et celui du poète, du philosophe, du penseur, qui découvrent et créent, et qui ne font jamais œu\Te aniqiiement d'analyse et de froide réflexion. De même on ne peut, sans quelque réserve,
latins, où existe le régime parlementaire et où abondent et prévalent les avocats, les choses laissent tant à désirer sous le double rapport moral et politique.
(1) Histoire de la Littérature anglaise : CarlytCf t. V, pp, 261-263.
LA MÉTAPHYSIQUE
distinguer, avec le philosophe français, les âges classiques des âges romantiques, en assignant ceux-là presque exclusivement à Thistoire de la culture latine, ceux-ci à celle de la culture germanique. Pour ne rien dire du classicisme, Tart romantique, bien que spécial aux peuples teutoniques, ne s'est-il pas développé aussi chez les peuples latins? et, en outre, le rapport que Taine veut trouver entre ces deux formes de culture propres à l'histoire des deux races, et sa distinction de l'activité intuitive d'avec l'activité réfléchie, ne conduirait-il pas à nier à peu près que, pour tous les grands génies, soit classiques, soit romantiques, et à toutes les époques vraiment inventives, créer a toujours été synonyme de voir, de sentir fortement, et non pas d'analyser, de classifier, d'induire ? Tout en faisant néanmoins les réserves que l'écrivain lui-même laisse sous-entendre, il reste toujours au fond de son idée une grande vérité : c'est que, sous ces \ocixh\es classicisme et romantisme, pris dans leur sens le plus large et le plus juste, sous ces deux formes de culture nées du génie de deux races si différentes entre elles, la critique voit aujourd'hui quelque chose de plus que des classifications d'école, des produits historiques fortuits ou arbitraires. Elle y voit deux faces, deux attitudes de l'esprit humain, deux manières originellement distinctes, dans lesquelles la nature le dispose à concevoir, à sentir les choses, la vie et l'art. Ce qui veut dire, en d'autres termes, qu'on ne devient pas, mais qu'on naît ou romantique ou classique, et que, non par l'efl'et du hasard, mais par celui d'une loi de psychologie historique, chacun des esprits représentatifs de la culture des deux
familles supérieures de l'Europe a en lui plus de l'un ou de l'autre de ces deux plis natifs du tempérament artistique humain. Shakespeare était déjà, presque deux siècles avant l'école romantique, l'expression la plus haute et la plus vraie du romantisme des peuples
germaniques.
Or, tout ceci peut s'appliquer — et Taine lui-même nous ouvre la voie de cette application — à la psychologie de l'esprit scientifique et spéculatif. Celui-ci a, comme l'esprit artistique, ses aspects, ses linéaments de famille et de race. Les âmes qui le portent en elles se distinguent par ce que j'appellerai leur vocation intellectuelle. Dans les plus grandes, elle est si puissante, que les deux systèmes dont tous les autres tiennent plus ou moins et qui se disputent jusqu'ici l'empire de la philosophie, le platonisme et l'aristotélisme, ne sont au fond', dans l'histoire, que les deux plus hautes formes typiques de l'art de penser, les produits en quelque sorte de tempéraments mentaux originellement opposés entre eux.
Taine a fait de l'esprit français une étude objective et sereinement impartiale. C'est l'application la plus originale et la plus vraie qu'il nous ait laissée de sa critique psychologique, et autour de laquelle celle-ci pivote tout entière. Son diagnostic des dispositions intellectuelles et morales des autres peuples, étudiés par lui, emprunte toute sa valeur à la comparaison incessante qu'il en fait, tacitement ou non, avec celles de la France; il scrute chaque fibre de celle-ci, et note ses qualités et ses défauts sans l'ombre d'un préjugé national. C'est là une im-
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partialité des plus rares chez n'importe quel écri- ■vain, mais avant tout chez un Français.
Je vois .en^ela la preuve ia plus claire de cette reoiitude, de cette honnêteté de la pensée que j'ai notée dès le début oamuie une des principales qualités de Taine. Je doute qu'en France on ait jamais non «eulement^sé dire, mais penser une seule fois avant lui ce qu^il répète si fréqueniuieût, que « nulle race en Europe jî'est moins poétique » que le peuple français; que l imperfection et la pauvreté de son «sprit consistent -dans sa promptitude même et sa faculté admirable à -concevoir toujours clairement, è distinguer les choses -et les faits séparément, à en saisir agilement une notion nette, simple, nue, mais superficielle, non €i>tourée et animée d'images aussi vives, d'émotions aussi profondes et violentes que celles qui accompagnent rintuition, souvent confuse et vague, mais toujours puissante, propre aux esprits germanique <et slave, k vision riche, harmonieuse, plastique, colo- -rée, ides imaginations grecque et italienne. Le Fraiiçais effleure l'idée, mais ne la pénètre pas. Pour bien -comprendre, il lui faut « passer d'une idée à l'idée * contiguë », en évitant les contrastes, les sauts trop brusques qui nuisent é la <îlarté, à l'eurythmie du discours, qui en troublent Tallure égale et posée. Pax son instinct ^et par habitude contractée dans la w sociale, à laquelle il incline si fortement, il est avant tout bon raisonneur, beaiu parleur; et à cela se pràfce sa langue, si régulièrement logique, le moins riche peut-être des idiomes européens et le moins apte à la grande poésie. Cette langue a pourtant produit une littérature incomparable en prose et en tout ce qui se
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réfère à Ja conversation et à l'éloquence; une littérature qui a été jusqu'ici dans le monde le plus puissantmoyen de divîulgation des idées; de même que J'esprit de .la nation où elle est née, moins fait pour les larges spéculations intellectuelles et pour les inventions artistiques, excelle cependant plus que tous Jes autres .à expliquer, éclaircir, développer les idées et les inventions Tenues du dehors.
Telles qualités et habitudes d'esprit que Taine .retrouve dans la plus ancienne poésie française et normande, dans les chroniques, les mystères, les fabliaux, lui paraissent exprimées dans tout leur relief par la littérature du siècle de Louis .XIV et par la philosophie qui précè.de et prépare la ^grande Révolution de 1789. De ces deux époques culminantes de la culture de son pays il a fait, dans les Essais de criiigue et d'histoire, en particulier dans celui consacré à Racine, dans son livre sur LaFonlaine et avant tout dans la partie la plus remarquable du premier volume des Origines de la France contemporaine, un examen historique et psychologique qui, pour la finesse et pour la vérité, n'a pas, je crois, d'égal.
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Cette étude du caractère et de l'histoire de l'esprit français, Taine l'applique plus particulièrement à tla recherche critique de la direction de méthode et des habitudes intellectuelles les plus conformes à une philosophie de pure tradition nationale. Non pas, il
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convient de le remarquer, qu'il y soit amené par un sentiment de patriotisme auquel il se proclame, avec raison, toujours étranger en matière d'études et de doctrines scientifiques. Sa préoccupation constante de chercher comment les Français peuvent transcrire et en quelque sorte naturaliser dans la langue de leur pensée les idées sorties de la pensée des autres peuples, n'a rien à démêler avec la signification et la valeur civile ou politique de ces idées. De la même façon, l'hydraulicien qui calcule, à l'aide des lois de la mécanique des liquides, selon les dimensions d'un tube et la nature de l'orifice, la force et l'impulsion d'un jet d'eau, ne pense pas à sa composition chimique ni aux usages et dérivations qu'on en pourrait tirer.
L'esprit français, dit Taine, n'est fait pour primer ni dans la métaphysique ni dans l'art. Il a le « talent de bien dire », qui tient le milieu entre la haute spéculation et l'observation, entre l'invention hardie des idées universelles, propre aux esprits germaniques, et « la collection scrupuleuse des petits faits », plutôt particulière aux Anglais.
L'œuvre dans laquelle l'esprit de la France s'est toujours montré supérieur à celui des autres nations modernes est exprimée tout entière dans sa substance et dans sa méthode, que Taine nomme « un des chefs-d'œuvre de l'esprit humain », par la philosophie de Condillac et de ses contemporains. C'est là la vraie philosophie classique de la France, qui a guidé Lavoisier, Bichat, Esquirol, Geoff'roy Saint- Hilaire etCuvier, et qui, si elle n'enseigne pas, autant que l'anglaise, à observer, à expérimenter, à
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induire, enseigne cependant à suivre le mouvement naturel de formation de nos idées, en le reproduisant; à bien fixer celles-ci, en fixant le sens précis des termes ou signes qui nous les expriment; elle nous aide à les éclaircir, à les ordonner graduellement, des moins générales aux plus générales, au moyen du même système d'opérations sur lequel se fonde tout l'appareil de la pensée. « Comment les idées s'ordonnent, voilà ce que les Français ont enseigné à l'Europe ». L'esprit de la race française « est le professeur de l'espèce humaine et le secrétaire de l'esprit humain ». Des deux grands instruments de recherche que celui-ci possède pour rétude scientifique de la nature, l'un, Vexpérience, est plus dans les habitudes et dans la tradition de la pensée anglaise, et l'a conduite, par la voie de l'observation attentive des faits et de leurs lois, à concevoir le monde tel que le pensaient Hume et Stuart Mill : comme « une rencontre de faits »; l'autre instrument, V abstraction, qui consiste à isoler les éléments des faits et des objets pour en chercher les causes, les lois, les essences, les propriétés primitives, est la grande faculté spéculative, « mère des religions et des philosophies », dont les Allemands ont fait un usage si exclusif et un abus si dangereux, et qui les a portés à concevoir le monde comme « un système de lois ». Les Anglais ne sont pas sortes de l'expérience, les Allemands de l'abstraction. « S'il y a une place entre les deux nations, dit Taine, c'est la nôtre.. Nous avons élargi les idées anglaises au xviii« siècle : nous pouvons, au xix% préciser les idées allemandes. Notre afi*aire est de tempérer, de corri-
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ger, de compléter les deux écrits Vmjï par Tiautre, de les^ fondre en un seul, de les exprimer dans un sOyle que tout le monde entende, et d'en faire ainsi l'esprit universel (1) ». Vue grandiose, on ne peut le nier, mais où le lecteur trouvera peut-être un peu dte cet orgueil français dont Taine, il est pourtant just« de le dire, s-est plus préservé que tout autre écrivain de son pays.
Bans ridée qu'il nous donne de sa docti-ine sur la méthode, à la fin des Philosophes classiques, l'œuvre de la science et de la philosophie résulte pour lui de l'union indissoluble de l'analyse, aidée par Texpérience, avec le procédé d'abstraction qui construit les théories et les vérifie. Cette union, il la voit en quelque sorte personnifiée dans l'amitié de deux philosopher qu'il imagine avoir entendu converser au sujet de la méthode, dont ils décrivent les deux opérations fondamentales, qui répondent, chacune^ î\ la vocation intellectuelle de l'un des deux. Pierre incarne en lui l'esprit analytique de la science positive, et ressemble h \m de ses philosophes favoris du xviii« siècle, qu'il lit constamment. Esprit limpide et sain d'observateur et de raisonneur méthodique, il indique dans son discours les deux pas que l'analyse doit toujours faire : premièrement, traduire par des faits bien observés et bien particularisés le sens des termes dont se sert la science; sens qui, dans le langage ordinaire, est le plus souvent incertain et abstrait, et se prête à l'erreur et aux fictions métaphysiques ;
(1) Histoire de ta Lilléralure anglaise, t. V, p. 4i6» — Voir aussi le même ouvrage, t. I, pp. 84-96; — Les Philosophes classiqueSy pp. 18-20; — Nouveaux Essais dé critique: Racine, pp. 172-175.
secondement, multiplier les faits en en découvrant de, nouveaux,- et en résolvant les plus complexes m d'autres faits accessibles seulement à l'expérimen-^
taition.
Voilà le commencement de la science . Il doit être sdivi de l'œuvre en quoi véritablement elle consiste : k détermination de l'ordre causal des choses et desv faits. C'est une œuvre de spéculation et de théorie,, décrite par l'autre philosophe, Paul, penseur abstrait, qui vit solitaire, replié sur lui-même, lisant YÉlhiqae de Spinoza et la Logique de Hegel; caractère élevé et très libre, esprit profond, qui ne se passionne que pour les idées. Le but suprême de la science est, pour lui, d' « ordonner les faits en un système », en 1rs déduisant de leurs causes, lesquelles ne sont que des faits plus généraux, dominateurs et générateurs des autres. Après en avoir assemblé un groupe, le philosophe en abslrait l'un des plus généraux, le suppose la cause d'autres, et vérifie son hypothèse par l'expérience. Plusieurs faits causals ainsi assemblés, k science cherche s'ils dépendent l'un de l'autre, et comment, et remonte au plus général et au plus simple. « Abréviation, hypothèse, vérification, tels sont les trois pas de la méthode (1) ». Paul éclaire longuement sa théorie par des exemples empruntés aumon de de k matière, de la vie et de l'histoire. Il
(i) n faut noter ici raccord entre ce plan de la méthode de la science, tracé par Taine, et les idées exposées à ce même sujet l»ar M. Berthelot dans un écrit adressé en i863 à Renan, sous ce litre : La Science idéale et la Science positive. En lisant cet écrit, on s'explique comment Stuart Mill, signalant l'orientation philosophique de resprit de Taine, a rapproché ce dernier de M. Berthelot. — Voir l'ouvrage de celui-ci: Science et Philosophie, 1886.
conclut que, dans ce procédé de déductions progressives, par lesquelles la multitude des faits et de leurs groupes se simplifie en formules, en définitions génératrices toujours plus hautes, pour aboutir à une cause unique et à une formule, c'est-à-dire à un fait très général, qui engendre tous les autres, les sciences morales suivent la même voie que les sciences physiques et forment avec celles-ci un seul système. Ce système, selon Taine, revient dans toute son étendue à la conception de Tunité des choses, dernier fond métaphysique de sa doctrine, là où elle touche à rhégélianisme, et sur lequel il la dessine dès ses premiers écrits.
Dans cette conception, telle qu'elle lui est suggérée sous sa forme immédiate par l'étude de l'homme et du monde historique, il y a, disais-je, non une simple abstraction, une simple donnée de la pensée spéculative, mais aussi une vision géniale d'artiste et d'écrivain. Celle-ci donne à la conclusion de ses Philosophes classiques le ton d'un hymne lyrique à la Nature, « l'indifférente, l'immobile, l'éternelle, la toute-puissante, la créatrice ; et quand se dévoile sa face sereine et sublime, il n'est point d'esprit d'homme qui ne ploie, consterné d'admiration et d'horreur (1) ». D^ns L'Intelligence, livre écrit environ quinze ans plus tard, où l'auteur a voulu être ex professo psychologue et savant, la chaleur, la plénitude de vÎ3, de poésie intime, que sa doctrine puisait dans ce con-
(i) Ce procédé de la science allant de déduction en déduction, de formule en formule, jusqu'à une formule suprême et génératrice de toutes les autres, est exposé et expliqué plus en détail dans le livre IV« et dernier de U Intelligence j qui a pour titre : La connaissance des choses générales.
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tenu métaphysique dont s'inspirent Les Philosophes classiques, ne se font pour ainsi dire plus sentir à travers la trame épaisse du travail analytique et logique qu'il y opère. A la conception panthéiste de Ijessençe jdesjçhpses, envisagées par lui comme un immense organisnie viYaxit, qui s'élève de forme en forme jQsqu'à la pensée et à l'esprit, et les porte en soi; à cette vaste conception idéaliste, hégéTîënne, qui ^st au fond de la doctrine du philosophe français, et, seule, rend le sens vrai et intime de ses œuvres historiques, vient s'ajouter dans L'inlelligenee celle d ' un ^ihénpménisme universel. En analysant avec la méthode des positivistes français et de l'école anglaise l'idée du moi et celle de la nature, il ne trouve de réel en nous et dans les choses en dehors de nous que « des trames d'événements liés entre eux et à d'autres » ; conclusion déjà contenue, d'ailleurs, dans cette négation des entités métaphysiques appelées substance, cause, faculté, etc., d'où Taine était parti; mais, telle qu'il la formule ensuite dans le livre cité plus haut, elle me paraît remarquable par ce qu'elle ajoute de plus décidé encore, de plus dogmatique, si l'on peut dire ainsi, aux négations fondamentales de son positivisme. Le sens de la doctrine de Taine, telle qu'il la détermine et la Hxe toujours davantage, en la détachant presque complètement de son fond hégélien pour la rapprocher des doctrines des psychologues anglais, accentuées cependant par lui dans le sens réaliste, devient celui-ci : c'est que non seulement les phénomènes, les purs phénomènes et leur lien de coexistence et de succession, sont pour nous l'ultime Barzellotti. 12