‹ La philosophie de H. Taine [microform]Chapitre 12 sur 29 · LA PH1L060PIHE WE H. TAINE · texte numérisé non relu

LA PH1L060PIHE WE H. TAINE

Jimite de rexpériei>oe et du savoir, j&ais qu'ils sont et constituent toute la réalité (1).

C'est Kant ramené en arrière v-ers Hume. Dans cet infini aa delà de notre expérience, que Isi Critique de la raisoa pure n'avait jamais nié, en nous défendant toutefois de le tenter, dans cette structure intime des choses que Taine lui-même, dans L'Intelligence^ considère comme « répondant à notre structure mentale », il ne voyait au fond — pour nous en tenir au sens dominant du livre — que « des fusées de phénomènes caducs, qui montent quelques mi-

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(1) « Nous pensons qu'il n'y a ni esprits ni corps, mais simplement des groupes de mouvements présents ou possibles, et des groupes de pensées présentes ou possibles. Nous croyons qu'il n'y a point de substances, mais seulement des systèmes de faits »* Histoire de la Liiiéraiure anglaisent. V, p. 896; — De l'Intelligence^ liv. IV, chap. III.— « N'ya-t-il, demande Taine, dans la nature, que ks séries des sensations passagères qui constituent les sujets existants, et les possibilités durables des existants, et les possibilités durables de ces mêmes sensations ? N'y a-t-il rien d'intrinsèque dans cette pierre ? » — « Taine veut que la plante, la pierre, tout objet inanimé, soit non seulement la possibilité permanente de certaines sensations d'un sujet sentant, mais en outre une série disUncte de faits ou d'événements réels ou possibles, événements qui se produiraient encore si tous les êtres sentants faisaient défaut »>. « Quels sont ces faits ou événements qui constituent le fond réel de la pierre, ce qu'il y a en elle d'intrinsèque? 11 nous paraît clair que la pensée de Taine a varié sur ce point. 11 avait d'abord cru^ comme Hobbes, que tous les faits ou événements de la nature se ramenaient à des mouvements. Plus tard, il reconnut que ce point de vue mécanique n'était que relatif et extérieur, et que « direc*- « tement le type de l'existence était l'événement mental, sensation M ou image, tel que la conscience le constate en nous ». Ainsi passa, t-il, — sans arrêter l'attention sur ce changement, qui resta à peu près inaperçu, — du matérialisme de Hobbes à l'idéalisme de Leibnitz». Revue encyclopédique: Hippolgte Taine philosophe, par F. Pillon. — Voir encore, au sujet des incertitudes et des contradictions que présente la doctrine de Taine, signalées précédemment par nous, les ingénieuses et justes observations de M. de Margerie, Op, cit., p. i3i, passim.

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nuies ou quelques heures, puis s'abîment irréparablement ». « Tel est pour lui le monde », dit M. Paul Bourget, qui a raison d'ajouter que la notion de fait, substituée ainsi à celle de cause, comme correspondant seule, selon Taine, à la notion de chose réelle, « est le principe étranger qu'il introduit dans rhégélianisme et qu'il emprunte à la science et à l'esprit positiviste de l'époque (1) ».

Ceci me paraît trèsjuste. La phénoniépisme qui constitue le fond du livre de L'Intelligence, et pour lequel la valeur" des données oJb|ectives du^jj^rai , appris^^par^fious dans les çhoses et^ans jios modifications internes, est contenue tout entière dans l'expérience et dans notre prévision de leur constante succession et dépendance les unes des autres; cette conversion du réel et du vrai avec le fait (^mais dans un tout autre sens qu'elle avait pour notre Vico) ne s'accorde pas, dans la doctrine du philosophe français, avec sa conception hégélienne d'une équivalence entre la nécessité idéale et logique et la nécessité causale, entre ce qui nous est donné comme absolu dans Tordre de la pensée et ce qui nous est donné comme réalité et fait dans les choses.

Un commentateur français de L'Intelligence, M. F. Pillon, a noté, lui aussi, cette oscillation de la pensée de l'écrivain entre un idéalisme métaphysique qui rappelle Hegel et également Leibnitz, et un réalisme^Kénoméniste ; celuJHii, d'accord sous un certain aspect avec Hobbes, ne voit dans les choses hors de nous rien de plus que des faits et des lois mécani-

(1) Essais de psychologie contemporaine, t. I, pp. 2i3-2i6.

ques de mouvement, et n'aperçoit dans le moi et dans la conscience, avec Stuart Mill et les autres associationistes anglais, qu' « une possibilité permanente d'états intérieurs (1). De même, d un côté, le procédé de l'analyse, dans la première partie de L'IntelligencerrSSmï, avec Condillac, tout le"~fouage et la maTîère de la connaissance à un dernier élément, à la selïsaÏÏon îmmédiate ou reproduite comme image, et associée à la parole^ au signe ; et, d^TuTàutre cïït^ ce sensualisme nominaliste se heurte, dans la secoîule partie, à Une dôclnnê~tout à fait opposée, suivant laquelle les notions générales, les idéesi-types, les axiomes sur lesquels se fondent kîs sciences exactes, expriment en soi une nécessité et une valeur de vérité réelle objective, très différente de celle qu'ils représentent dans l'empirisme de Stuart Mill et dans la « critique » de Kant. En un mot, ils nous donnent la vérité des choses en elles-mêmes, non uniquement la permanence de nos sensations ou celle des lois de notre esprit.

Envisagée ainsi sous les divers aspects des prin-

(1) « La métaphysique qui couronne cette psychologie présente, par son intempérance et son assurance hardie, un contraste curieux avec resprit positiviste. L'identité de Condillac et celle de Hegel s'y unissent et s'y fondent... La philosophie de Taine se présente comme un système de phénoménisme, mais différent du phénoménisme de Hume et du phénoménisme néo-criticiste. Le phénoménisme de Hume est absolument empirique. Le phénoménisme néo-criticiste reconnaît plusieurs lois mentales aprioriques distinctes. Dans le phénoménisme de Taine règne la pure nécessité logique, avec laquelle se confond, parce qu'elle s'y ramène, la nécessité causale ». F. Pillon, étude citée. — Finalement, dans le chapitre du livre de U Intelligence où Taine parle « des idées générales qui soni des modèles », je crois qu'on peut trouver des traces d'hcrbartisme.

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cipes et des systèmes auxquels elle touche, la pensée de Taine nous échappe, et nous ne pouvons en donner une formule définitive (1). Toutefois M. F. Pillon a remarqué avec justesse que, même quand, dans L'Intelligence, il se rapproche le plus des Anglais, l'affinité primitive de ses idées philosophiques avec la métaphysique hégélienne et avec le sensualisme de Condillac persiste en elles comme leur véritable trait dominant.

Un autre trait des plus constants et des plus caractéristiques est la tendance à vouloir construire l'édifice entier des sciences philosophiques, morales et historiques, sur le plan et à l'aide de la méthode positive analytique des sciences exactes et des sciences naturelles, dont celles-là, y compris la métaphysique (définie par lui la doctrine des causes premières), ne sont que la continuation et le couronnement. « De tout petits faits bien choisis, importants, significatifs, amplement circonstanciés et minutieusement notés, voilà aujourd'hui la matière de toute science », dit Taine dans la Préface de L'Intelligence. C'est le point où sa doctrine philosophique se greffe plus directement sur le positivisme de l'école française ; nous avons vu cependant comment elle s'en écarte sur d'autres points, spécialement en faisant de la psy-

(i) C'est peut-être ce qu'il sentait lui-même, quand, dans les dernières années de sa vie, ou, pour mieux dire, dans les dernières pages que, déjà frappé à mort, il ait écrites, dans ses notes inédites Sur les élémenls derniers des choses^ que nous donnons en appendice, il cherchait à préciser le plus qu'il pouvait la position de sa doctrine métaphysique vis-à-vis de celle de la relativité de la connaissance et du kantisme, de la part desquels il s'attendait sans doute aux objections les plus fortes.

chologie — d'accord en cela avec Técole anglaise — non un chapitre de la physiologie, mais une science des phénomènes intérieurs à étudier en eux-mêmes, parce qu'ils forment entre eux une série distincte, irréductible à celle des faits du système nerveux qui les accompagnent.

Le concept fondamental d^où part le déterminisme scientifique, en soutenant que tout phénomène, produit en nous ou hors de nous, dans la conscience, dans l'histoire ou dans le monde physique, a sa cause dans un ou plusieurs autres phénomènes antérieurs^ ce concept pénètre et dirige toute la philosophie et toute la critique de Taine.

L'avènement triomphal de la science et l'universalité de ses applications à tout ordre d'études, aux industries, à l'art, à la vie sociale ; ce fait, qui domine toute la culture de notre temps et en formera la gloire principale, plane toujours devant ses yeux, lui impose comme effort et comme idéal de continuer, suivant le courant de la pensée contemporaine, l'œuvre de la philosophie du xviii® siècle, en étendant à l'ordre entier des sciences morales et à l'histoire politique, à la critique des littératures et à l'art, les conquêtes de la méthode analytique expérimentale. « La science approche enfin, et approche de l'homme ; elle a dépassé le monde visible et palpable des astres, des

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pitres, des plantes, où, dédaigneusement, on la confinait; c'est à l'âme qu'elle se prend, munie des instruments exacts et perçants dont trois cents ans d'expérience ont prouvé la justesse et mesuré la» portée. La pensée et son développement, son rang, sa structuFe et ses attaches, ses profondes racines corporelles, sa végétation infinie à travers l'histoirev sa haute floraiison au sommet des choses, voilà maiatewant son objet, l'objet que depuis soixante an« eHe entrevoit en Al'lemagne, et qui, sondé lentement, sû^ rement, par les mêmes méthodes que le monde physique, se transformera à nos yeux: comme le monde physique s'est transformé. Dans cet emploi de la» science et dans cette conception des choses il y a un art, une morale^ une politique, une religion nouvetïes, et c'est notre affaire aujourd'hui de les cher« cher (i) ».

Ce serait trop dire, si l'on affirmais que l'écrivairo français a donné un véritable et solide fondement scientifique même à une seule des principales parties de l'œuvre tentée par lui. Ce qu'on ne peut nier, c'est qu'il y porta une ampleur de vues et de connaissances littéraires et historiques, une culture philosophique et une génialité d'intuition qui manquèrent certainement à Auguste Comte et aux autres positivistes français. M. Huxley, juge non suspect, a affirmé que (( le trait le plus distinctif du fondateur de la philosophie positive était celui d'une singulière incompétence en philosophie ». Même sans se ranger complètement à ce jugement, et à celui beaucoup plus

(i Histoire de lu Eittéralure anglaise, t. IV, p. 42i.

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sévère d*Erocst Ren^n, disant quo Comte n'a fait que répéter en mauvais fnnçïii» el en un \iïug:\go abstrus ce qui avait été pensé et écrit avant lui, il n'en reste pas moins vrai que la conception large, et en |Mirlie nouvelle, de Torganismc social^ exposée parTauteur du Cours de philosophie poei- Hue, ne saccompagne pas, dans ses ouvrages, de la pénétration critique et de l'intelligence sûre des choses morales^ indispensables à qui veut comprendre la vie intime el Tâme de Thistoire.

Quoique n'étant pas resté en dehors du courant des doctrines historiques modernes, Auguste Comte ne possédait pas le don de la sympathie divinatrice du passé, tel que l'eurent Augustin Thierry, Michelel, Henan. Ceux-ci furent princip*'il»Mnent des écrivains et des historiens. Mais panni les philosophes qui, en France, ont voulu appliquer la méthode scientifique à Thistoire, Taine est celui qui non seulement Ta comprise sous tous ses aspects, mais a le mieux pénétré sa vie intime et son organisme. Le travail de systématisation méthodique apporté par lui dans cette étude, avec un effort d'exactitude qui Ta fait appeler ♦< un doctrinaire du positivisme «», offre, parmi ses défauts, une grande qualité: l'auteur a su comprendre comment la science, qui nous donne seulement les éléments généraux et communs des faits et des choses, n'arrive pas, dans Télude de l'esprit humain, à nous ej) rendre <' la vérité entière m, si elle n'est pas pénétrée par Tari, qui «< voit •• le détail, l'individuel, ce qui échappe h l'analyse et à labslraction.

En cela réside — avec la permission des pédants

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en robe que Ton qualifie de savants — la supériorité de Tari, quand il est grand et vrai» sur la science pure» au [M)int de vue de la compréhension de la vie, du caractère et de» sentiment» humains. On peut être certain, en effet, qu'aucun spécialiste, aucun savant an sens étroit du mot, n'arrivera jamais à découvrir une de ces grandes vérités de la conscience et de l'ordre moral qui ont été toutes découvertes juM^u'ici par les fondateurs de religions, par les grands métaphysiciens, — artistes de la pensée, eux aussi, — par les portes, par les écrivains, par ceux que le vulgaire des ignorants el des savants traite d'hommes ♦< non positifs H.

Avoir compris tout cela, c'est le grand mérite de Taine. Non que parfois il n'aille trop loin dans l'analyse, qu'il ne détruise sous la formule froide celte unité immédiate el vivante du fait humain que lui offre son intuition sûre d'observateur artiste. Mais au fond et dans la trame générale de sa critique littéraire, artistique et historique, on retrouve toujours la connaissance spontanée, le sens* le iari intime des choses de la vie et du caractère humain. Une preuve parmi beaucoup d'autres, c'est ce qu'il nou*^ dît de Shakespeare dans ï Histoire de la Littérature angtaise. En lisant ces pages magnifiques, on voit comment l'œil du grand poète u surpris, dans la vie inconsciente de notre esprit, un bien plus grand nombre de vérités psychologiques en matière d'affects et de sentiments, que la science n'est encore parvenue jusqu*aujounrhui & les démontrer. La |Miiiie la plus neuve d<» V/ntt*lligtnee est colle où l'autour parle de la perception, i\\Àï\ déflnit u une halliu'liifilion vnnr ••,

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ainsi que des phénomènes et des lois de l'imagination, de la tendance de celle-ci à troubler l'équilibre instable dans lequel, comme il le dit, notre esprit oscille sans cesse entre la santé et la folie. Ici Taine lit dans le livre intérieur de la conscience, en tenant ouvert devant lui le livre immortel du tragique anglais.

Cet accord entre ses facultés d'artiste et de penseur et rhabitude de l'analyse critique, accord qui fait de Taine un écrivain vrai et puissant, ne pénètre cependant pas jusqu'au fond, nous l'avons vu, sa conception philosophique des choses, de la vi« morale et de la philosophie. Le germe d'où cette conception sort tout entière — Tidée de l'unité organique de l'esprit, de la nature et de l'histoire — suggéré au philosophe par les doctrines de Hegel, de Goethe, de Herder, ne s'accorde pas avec le contenu et avec l'esprit du positivisme des théories philosophiques françaises du xvrii* siècle, auxquelles il veut Tassocier. Aussi, en l'examiTiant de près, sa doctrine,, qui dépend entièrement, comme il l'a dit luimême, de l'idée de cause, pensée à la manière des métaphysiciens allemands, et, en môme temps, réduite à ridée de fait, de phénomène, nous apparaît, telle que la jugea aussi Stuart Mill, un compromis entre les principes de l'école positive et ceux de son plus grand adversaire, l'idéalisme métaphysique. C'est d'ailleurs un compromis qui n'a pas réussi, parce que les éléments opposés des deux doctrines qu'il tente d'accorder et de fondre entre eux s'y trouvent surajoutés l'un à l'autre dans leurs formules, sans y composer une unité vraie. Celle que l'esprit de Taine

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bien français sous ce rapport, a su donner aux idées professées par lui en matière de métaphysique, c'est l'unité de forme, de symétrie logique extérieure, qui les discipline et les meut au gré de l'art de l'écrivain ; ce n*est pas un organisme intime et nouveau de principes et de déductions sorti d'un jet de la faculté spéculative du philosophe.

L'aspect sous lequel son esprit, si fécond et si heureux à d'autres points de vue, se montre le plus défectueux, c'est cette incapacité de construire, dans l'ordre des principes, sur des fondements lui appartenant en propre, homogènes et solides. Son « analyse supérieure », ou métaphysique, dont il nous donne le plan en quelques traits, n'est qu'une es. quisse, comme lui-même Ta nommée. Elle fait penser à un édifice spéculatif qui, dressé, vacillerait sur sa base, parce que l'auteur, préoccupé de nous en donner l'eurythmie des parties, des ornements, et le couronnement, n'a pas au préalable essayé bien à fond, à l'aide de la critique de nos facultés cognitives, le terrain sur lequel il aurait dû le construire. Observateur, analyste et critique subtil, philosophe dans tous ses livres, et spécialement dans ses livres d'histoire, par son pouvoir de comprendre les faits sous les idées, Hippolyte Taine n'a été ni un métaphysicien ni un penseur spéculatif original, dans le sens le plus large du mot ; il fut avant tout un psychologue artiste, un explorateur hardi et souvent heureux du monde moral et de l'histoire, et un grand écrivain.

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