P. V, VIII-IX
(2) Pp. 33-34.
LA PlIlLOSOlMIIt: DE II. TAINE
scienlifîf/ue. C'est un des livres les plus importants qui aient été écrits en France sur ce sujet danj> les dernières années. 11 a le mérite de mettre en évidence, à Taide d'observations justes, ce qu'il y acertainement dexcessif, d'indéterminé, de vague, dans toute théorie prétendant déduire l'œuvre du génie artistique tout entière de celle des influences naturelles et sociales au milieu desquelles celui-ci se meut. Mais Emile Hennequin me semble moins heureux dans la démonstration qu'il tente de la thèse opposée à celle de Taine, et qui consiste à vouloir substituer à sa méthode la méthode inverse, en subordonnant non l'apparition et le caractère du génie et de son œuvre à l'élément national et social auquel elle est connexe, mais celui-ci à celle-là. Pour Emile Hennequin, une littérature exprime l'âme d'un peuple non parce que celui-ci l'a produite, mais, au contraire, parce qu'il s'y est regardé comme dans un miroir et reconnu, parce qu'il s'y est senti exprimé dans chaque partie de son esprit, et parce qu'il s'y est retrouvé tout entier. « Bref, il est démontrable par l'analyse qu'on ne comprend en art que ce que l'on éprouve, et l'on peut poser cette loi : Une œuvre d'art n'exerce d'effol esthétique que sur les personnes dont ses caractères représentent les particularités mentales; plus brièvement: une œuvre d'art n'émeut que ceux dont elle est le signe (i) ».
En laissant de côté les doutes assez nombreux que cette affirmation peut suggérer, je ne vois pas qu'elle s'oppose à cette part de vérité incontestable qui est
(i) La Critique scientifique, pp. iSS-iSg.
LA PSYCHOLOGIE ET LA PHILOSOPHIE DE II'aRT 253
contenue au fond de la doctrine du philosophe français. Celle-ci se réduit, selon moi, abstraction faite de la forme assez souvent trop absolue dans laquelle il Texprime, à reconnaître, dans la puissance d'attraction assimilatrice et transformatrice exercée par chaque individualité géniale sur l'âme collective du groupe qu'elle représente en soi, un effet des mêmes causes qui, concourant à la produire, ont aussi, en môme temps, opéré sur ce groupe. Le problème ultime qui se dresse ici en face du critique consiste certainement à se rendre compte comment une puissance essentiellement individuelle possède dans ses manifestations une valeur sociale immense. Ce problème, il est vrai, Taine l'a perdu assez fréquemment de vue. Personne ne pourrait cependant lui refuser le mérite d'avoir dessiné, avec une largeur et une puissance de pinceau que nul historien n'a possédées avant lui, les grands traits caractéristiques que la communauté de race, de traditions et de vicissitudes nationales, imprime toujours aux esprits les plus hauts, qui reflètent en eux une littérature, un art, une civilisation tout entière.