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En dépit des sévères critiques qui lui furent adressées par les philosophes de profession, le livre fît du bruit et valut à Taine de la réputation. S'il Pavait pu~ blié en Italie, on l'aurait probablement tenu à dessein sous le boisseau, à moins qu'il n'eût provoqué les sarcasmes de la majorité de nos hommes positifs, qui sourient de la philosophie en général, ou ne peuvent se rimaginer qu'écrite en mauvais jargon.
En France, au contraire, où une veine de philosophie a toujours pénétré les nouvelles formes de l'art, celle-ci, si vigoureuse et si colorée, qui marquait de son empreinte l'examen critique des idées traditionnelles sous la plume de leur jeune contradicteur, plut et attira aussitôt l'attention. Et d'ailleurs la critique, qui n'est souvent, au fond, qu'une espèce de haute médisance intellectuelle, se fraie toujours d'elle-même sa voie et trouve des oreilles qui l'écoutent.
Quant aux idées du positivisme, dont Taine se fai-
récil très vivant que Marco MinghetU, l'homme d'État italien, nous fit plus d'une fois, à moi et à d'autres de ses amis, des dernières paroles que lui adressa le philosophe français. Minghetti, à la veille de quitter Paris, vint lui faire ses adieux. Il avait déjà pris congé du vieux chef de l'éclectisme et était sur l'escalier, quand il l'entendit crier derrière lui : « Donc, rappelez-vous, jeane homme, il nous faut un Dieu personnel et l'immorlalité de Tûme ». Ce « il nous faut » est caractériêUquc.
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sait un outil de démolition, elles avaient commencé à apparaître dès avant i85o parmi les philosophes et spécialement les savants ; mais, même dans les dix années suivantes, on ne pouvait dire qu'elles fussent très répandues. Auguste Comte n'avait pas possédé l'art, si cher aux Français, de se faire lire, et les doctrines humanitaires et mystiques imaginées par lui dans sa vieillesse, puis continuées par ses adeptes dans une espèce de cénacle, diminuaient, aux yeux de beaucoup, la foi en la vérité des principes exposés dans ses premiers travaux. Emile Littré avait déjà entrepris la tâche de les interpréter et de les développer, mais sous une forme sévère et sobre qui ne sortait presque pas du champ de la philosophie des sciences naturelles. Le positivisme, en France, attendait encore, pour devenir populaire, d'être porté sur le terrain de la psychologie et de l'histoire, et d'être rendu plus accessible au moyen de formules trouvant leur emploi dans la littérature journalière.
Sous l'Empire issu du Deux Décembre, le positivisme n'avait nul accès dans l'enseignement, dominé encore, nous dit Taine, par les doctrines de l'école éclectique, entourées d' « une escorte d'hommes instruits, d'hommes de talent et d'hommes de cœur». « Les Français, par habitude et dans une demi-somnolence, écoutent avec un air un peu ennuyé et distrait les morceaux de bravoure, les belles phrases éloquentes que l'enseignement public leur répète depuis trente ans ». Apporter une note intellectuelle suspecte dans le noble milieu des hommes d'ordre et des conservateurs catholiques qui étaient le soutien du gouvernement impérial, c'était risquer la destitution, comme
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LA PIIILOSOPIIIP. DR II. TAINB
cela arriva h Renan en i864 (>)• Un ^ourd ferment de nouveauté et de liberté hardie, m<ymc en philosophie, bouillonnait cependant parmi les jeunes gens» en particulier parmi les étudiants en sciences naturelles du Quartier Latin. Et c'est de leurs discussions, dans lesquelles la philosophie littéraire était appelée une rhétorique élégante, et la philosophie classique déflnie « la philosophie ii Tusage des classes h, que sortit — c'est raïitoiir lui-même qui nous le dît — le livre de laine.
Lu partie générale et théorique de s$a doctrine» développér plus lard, pour ce qui concerne la psychologie, dans leî^ deux vulumrs ilo L'InUlUyence^ apparaît déjà tout entière dans Les Philosophes elassif/ues, dessinée sur le fond de ces principes de méthode et de CCS prémisses que Tauteur lui donnera dans ses autres œuvres. (Test comme un t^ilîce d'*< architecture .savante et .solide •»» suivant le mot de M. Paul Bourget, auquel Fartisle continue toujours h travailltrr, mai.s s^ins toucher à une seule pi«^rrc des fondations.
(i) • l)«nii Icji dkx dcmi^^C8 MunétA du second Hmpilre •. dit M. G. Mo«tod, • l'Air ri lu liberté co«niii><>nc4ii<>nl A ivnUrftr d4A« rUftiv<trAil^ itn mHne lemim ffue daiM lo ffo<iivemeft»(«ii ». Gffk^adaal TaiftO, q«i tn tdtn avail Hé hut k poini d'élrr •o«inié IHrofctMMr d<t liU^ralure h rÊcol« polyl«chnique» vil iiMilIre en péril. rani»éf suivante par nuU« des d^oociaUofis d« révéïfue Dupankiup. sa nominallon d'cxaminalcar dliiNtoIre et d'»l)rmond à SaiBl><Iyr. Celte notnlnatlcMi, • on liisUiiil nip- |)ortée, De fiit conAnnée (fue sur riaUrvcnUon pfaawnlft de la princesse Mothélde •. G. MofM>d. Op. sf/., pp. icft-ie^. — Lesparote« de Taine citées plus haut lians le ItxW Minl efnpnint/^es aux PhUoéopkcâ tMAil4)u(it I chap. xui, et à la Priii^ce do Iriiide sur Siuart .ViI7. Il faisnil obtuerver que la <l(K4rine éclectjf|ue, <iuoii|uc puisMknle eiktt>n^ ilanM l'cnHeiciMÎneiM, • n'avjiil pliM de f»riM 8ur la foule Havant'v jruiK.*» nens el irens du onomle ••
l..\ PH11.0S0PIIIB DR LA MÉTHODB ET flB l'iIISTOIRE 77
Dans cette *^tude sur les Philosophes ciassiqaes, il y a un endroit sur lequel il convient de s'arrêter un peu, parce qu'il nous montre comment, dès les premiers pas, le jeune écrivain a su fixer d'un m\ sûr les points d*orientation de sa pensée dans la culture contemporaine. Après s'être livré h la critique des doctrines spirilualistes, encore dominantes à ce moment, il se demande si, et comment, une nouvelle philosophie pouvait se former; cl après avoir admis quelle était possible, il se met à conjecturer par quelles voies elle pourrait naître (i). Son pronostic à ce sujet est vraiment remarquahle. Taine n'aperçoit que deux voies pouvant s ouvrir h un nouveau système philosophique, h une nouvelle a vue d'ensemble ». En premier lieu, u il se peut, disait-il, qu'un savant comme Ampère cl Geoffroy Saint-llilaire réunisse les découvertes des sciences positives, forme avec elles un système du inonde, et que ces vues d ensemble s'imposent au public comme la loi de Taltmclion, ou l'hypothèse du plan animal unique. La chose n'est guère probable; caria science s agrandissant chaque jour, chaque jour il dcvicnl phisdinicile d'étrc universel, cl Humboldt lui-même n'a fait qu'un catalogue des faits
acquis (:i) «.
En second lieu, on pouvait recourir à l'analyse, h la révision critique des idées dominantes^ conduite, comme il lui semblait en voir (Wjh les symptômes, par un intime besoin de démonsiralion rigoureuse, avec xm toul autre esprit que l'esprit iiridemcnl sceptique du xviii' siècle, et en tendant il réédilicr sur les
(1) I^ê Ph(l&Âopheâ eJii«j///u««, pp. dc6-3oS. <s) ilidfjn, p. 3o6>.
ruines produites par ce siècle et par le nôtre. C'est « qu'aujourd'hui — écrivait-il — le scepticisme est usé, que la pleine destruction ennuie, que les progrès de l'expérience ont amassé depuis cinquante ans des moitiés de science et des sciences entières, prouvées et solides, utiles pour bâtir la route, et des lumières grandioses, quoique fumeuses, érigées en Allemagne pour nous « indiquer le but ». Et de ce côté plus spécialement, il semblait à Taine que « toute espérance n'était pas perdue ». Il en jugeait ainsi par les premiers signes, qui se manifestaient aussi en France : le dégoût des vagues aspirations, des courses à l'idéal, du trop long abus qu'on avait fait du sentiment; dégoût qui, joint à une vive tendance, alors renaissante, vers l'observation des faits et les démonstrations rigoureuses, devait, par la suite, en littérature aussi, porter vers le naturalisme, le réalisme et l'analyse psychologique, et commençait déjà à s'affirmer en ressuscitant le nom et les écrits de Henri Beyle (Stendhal), que
Taine appelle « le plus grand psychologue du
siècle (i) ».
Ce qui me paraît ici le plus remarquable, c'est, je le répète, la sûreté du coup d'œil avec laquelle sont tracées les lignes générales de cette prévision. Dans sa seconde partie, elle s'est vérifiée et se vérifie chaque jour davantage, bien que différents indices semblent annoncer que le règne du naturalisme et du réalisme touche à sa fin. Et tandis que, d'autre
(i) Les Philosophes classiques, p. 3i2. — Taine ajoutait dans une note, disparue de la 3« édition : « Et des siècles précédents «, ce qui était exagéré, mais caractérisait l'état d'esprit de l'écrivain.
LA PHILOSOPHIE DE LA. MÉTHODE ET DE l'hISTOIRE 7^
part aussi, s'est vérifié le cas qui semblait à Taine « peu probable », la chose s'est pourtant effectuée de façon à confirmer étonnamment la manière dont il avait établi son pronostic. Dans les dernières trente années, en effet, une synthèse est sortie des résultats des sciences naturelles et surtout de ceux de la science des organismes vivants : je veux parler de la doctrine de l'évolution, qui « s'est imposée à l'espritdu public », et qui, mise par un audacieux génie systématique à la tête de toute une nouvelle reconstruction spéculative, est devenue aujourd'hui une métaphysique qui a ses disciples et ses croyants dans le monde entier (i).
Taine ne le prévoit pas, et il n'était pas facile de le prévoir, même pour lui, qui n'admettait pas, comme l'admettait Auguste Comte, que l'avènement définitif de la science positive avait mis pour toujours fin à l'ère de la métaphysique. Mais pour bien voir avec quelle justesse il avait néanmoins saisi les lignes principales du moment historique où se trouvait alors la philosophie, il suffit de se rappeler que le livre fut écrit quelques années avant la publication de l'ouvrage fameux de Darwin sur V Origine des espèces, qui eut lieu en iSôg, ei du Système de philosophie synthétique d'Herbert Spencer. Ce dernier ne parut qu'au mois de mars 1860 et ne devint qu'au bout de plus de dix ans le programme du mouvement spéculatif qui s'est opéré en Europe et au dehors autour de la nouvelle doctrine biologique, et qui lui a donné une popularité et une importance historique égales à celles des
(1) Jusqu'au Japon, où la philosophie d'Herbert Spencer est professée dans les Universités.
grands systèmes métaphysiques d'un autre temps. Herbert Spencer a déclaré plusieurs fois, il est vrai, qu'il avait déjà rédigé le plan de son système avant la publication du livre de Darwin (i). Ses Essais aussi, dont celui sur le Progrès fait pressentir les Premiers Principes, avaient commencé à paraître peu après 1802. Mais son nom ne fut en réalité connu en France que vers 1864, quand Emile Littré se mit à défendre contre lui la doctrine de son maître au sujet de la classification des sciences, et que, dans la Bévue des Deux Mondes, Emile Laugel le présenta à ses compatriotes comme « le dernier des métaphysiciens anglais », chez lequel pourtant, ajoutait-il, était visible Tinfluence du positivisme d'Auguste Comte.
Contre ce malentendu qui faisait de la philosophie scientifique anglaise, provenant en ligne directe de Berkeley, de Ilartley et de Hume, une dérivation des doctrines françaises, Herbert Spencer eut beau alors protester; le malentendu persista et persiste encore dans beaucoup d'esprits, spécialement en Italie. Il s'y introduisit aussitôt avec les exposés erronés et de seconde main que des écrivains plus ou moins dénués de culture philosophique donnèrent des doctrines d'Herbert Spencer et de ceux qu'on nomme à tort les positivistes anglais. Ces écrivains, dans leur haine contre toute forme de spéculation, ne pouvaient comprendre comment la philosophie, après sa condamnation absolue par le positivisme de Comte, pût être en état de répondre à un besoin intellectuel encore vivant à notre époque. Dans un livre écrit par moi en
(1) Dans une lettre que m'écrivit Herbert Spencer en 1881, il m'affirme ce fait.
LA PHILOSOPHIE DE LA MÉTHODE ET DE l'hISTOIRE 8i
1870, et que je ne cite ici qu'à titre de fait ou de date, j'ai essayé de démontrer que les doctrines scientifiques anglaises étaient issues d'une tradition d'analyse et de recherches spécialement psychologiques, particulière à ce pays, et je signalai le caractère et la tendance métaphysique de l'esprit de Spencer, caractère et tendance qui devaient, par la suite, s'affirmer toujours davantage dans ses doctrines morales et religieuses (1). Et ce livre, vu son dessein bien arrêté de revendiquer pour l'Angleterre sa part d'initiative originale dans la nouvelle direction de la psychologie contemporaine, eut l'honneur d'être cité à côté d'un travail de M. Th. Ribot, dans V Introduction à la science sociale. Il me semble voir encore l'attitude et le regard animé du philosophe, et entendre le ton bref et vibrant de la laconique réponse bien anglaise qu'il me fit dans son étroit cabinet de travail, à Londres, quand je lui dis qu'un rapide coup d'oeil jeté sur ses livres m'avait aussitôt convaincu qu'il n'avait pas les idées de Comte, quoique beaucoup pensassent le contraire. — I hâve none (Je n'en ai aucune), me ripostat-il. — Il se leva, se dirigea vers un bureau tout surchargé de livres, en prit un et me le tendit. C'était la troisième édition, qui venait de paraître, de son livre intitulé The Classification of the Sciences : to which are added reasons for dissenting frorh the Philosophy of M. Comte (1871). Herbert Spencer ajouta, au moment où je prenais congé de lui, que tous ceux qui, comme lui-même, professaient laphilo-
(i) La Af orale nella filosofia positiva, 1871, Florence, Cellini. — Ce livre a été traduit en anglais sous le titre The Ethics of Positiuism, 1878, New- York, C.-P. Somerby.
Barzellotti. 6
Sophie scientifique, n'étaient pas des posiiivisles et ne pouvaient être qualifiés tels.
Revenons à Taine. Lors de sa première orientation dans le champ des études et des idées de son temps, il ne pouvait donc arrêter sa vue sur Herbert Spencer-, qu'il ne connaissait probablement même pas de nom(i). Mais il s'appuie sur le livre de Darwin et le cite déjà dans Tlntroduction de V Histoire de la Liltérature anglaise, tout en observant, au sujet de Torigine des espèces, que « l'immensité de la distance ne nous (la) laisse entrevoir qu'à demi et sous un jour douteux (2) ». Dans son livre de L'Intelligence, publié sept ans plus tard, parlant des méthodes des sciences expérimentales et traitant aussi de la théorie de l'évolution, il accorde une grande valeur aux idées de Darwin, même dans leur application aux études historiques.
Du reste, ce que le concept de l'évolution avait en soi de plus vrai et d'applicable à l'étude du monde moral et historique, avait déjà, selon Taine, été mis en lumière par la philosophie allemande dès la fin du dernier siècle (3). Et à l'envisager au point de vue sous lequel le critique français l'avait approfondi et
(0 Dans ^Intelligence (t. II, 3^ édit., 1878, p. 433), il cite pourlant les Principles of Biology d'Herbert Spencer, à propos de la théorie de l'évolution, et if qualifie ce livre de « très hardi, très précis, très suggestif ».
(2) Introduction, p. xxiv.
(3) J'ai essayé de le démontrer dans la leçon d'ouverture d'an cours sur la philosophie de l'histoire, professé à Rome. Cette leçon a été publiée dans la Rivista di filosofla scientifica de Turin, sous ce titre: // concetto délie scienze storiche e la fdosofia moderna (1886). Je constate avec plaisir que des positiviste* aussi admettent la thèse que j'ai opposée à celle d'après laquelle \e concept de révolution dériverait des sciences naturelles seules.
LA PHILOSOPHIE DE LA MÉTHODE ET DE l'hISTOIRE 83
compris dès ses premiers travaux, il indiquait aux esprits plus d'une voie dans laquelle les partisans de la doctrine de l'évolution auraient pu se rencontrer avec les partisans des doctrines biologiques anglaises.
Taine lui-même, qui avait tant lu Hegel, et qui, dans la Préface de ses Philosophes classiques, montrant le fond de la doctrine métaphysique acceptée et exposée par lui, la ramène à l'hégélianisme, Taine luimême était entré dans la conception des lois du monde historique, sur les traces des Allemands.
Par quelle voie et avec quelles intentions, c'est ce que nous avons déjà indiqué, et ce que nous montrerons plus complètement bientôt. Maintenant il est bon d'examiner d'un peu plus près l'état de la philosophie entre i852 et 1864, période où toutes les idées directrices de la méthode et de la théorie de Taine, contenues en germe dans ses écrits de jeunesse et dans sa première œuvre philosophique, s'appliquent au plan déjà formé de ses travaux de critique historique et d'art.
Dans la Préface de son étude sur le Positivisme anglais et sur Stuart Mill, pubhée en janvier 1864, Taine, examinant la situation de la philosophie contemporaine, écrivait: « En ce moment, la scène est vide en Europe. Les Allemands transcrivent ou trans-
posent le vieux matérialisme français ». El cela était vrai. L^Vllemagne, après la mort de Hegel, avait cessé de philosopher. Dans ses Universités et aussi parmi les hommes qui cultivaient l'étude des sciences morales, on y condamnait bien haut la métaphysique, dont on avait fait un si grand abus pendant plus d'un demi-siècle. Celle-ci n'avait plus de partisans que parmi ce public qui, en fait de philosophie comme dans le reste, n'y regarde pas de si près, et qui prenait pour le dernier mot de la science contemporaine le matérialisme métaphysique de Moleschott et de Bûchner.
Le mouvement critique néo-kantien, qui déjà se dessinait peu après 1860, et auquel se joignirent ensuite des naturalistes éminents, tels que Ilelmholtz, Du Bois-Reymond et Wundt, était chose trop germanique et qui restait trop exclusivement entre les limites d'une théorie de la connaissance et de la méthode, pour pouvoir surtout alors, en France aussi, attirer à soi les esprits comme une nouveauté philosophique importante. Les doctrines d'Hermann Lotze, une des intelligences les plus vastes qui aient tenté, à notre époque, de se frayer une voie à travers de nouveaux systèmes philosophiques, étaient alors et ont toujours été peu connues en dehors de l'Allemagne. Edouard Hartmann et les autres continuateurs les plus hardis des idées d'Arthur Schopenhauer, dont la réputation s'était lentement répandue vers 1800, n'avaient encore, avant 1870, rien publié qui fît du bruit. Et, d'ailleurs, même en ces dernières années, lorsque le pessimisme a trouvé un large écho dans la littérature française, il est pro-
LA PHILOSOPHIE DE LA MÉTHODE ET DE l'hISTOIRE 85
bable que cette philosophie, beaucoup plus semblable à une gnose religieuse qu'aune doctrine scientifique, n'a jamais eu grand poids, sinon peut-être comme signe des temps, sur un esprit critique tel que celui de Taine, si ami de l'analyse et si hostile à toute
fantaisie (i).
La conception qu'avait celui-ci de la vie et des hommes, et qui ressort de toute son œuvre, — comme M. Paul Bourget Ta bien noté, — est profondément pessimiste. Mais, ainsi que nous le verrons, cette conception ne domine sa pensée que quand il examine en critique les formes de l'art en tant que manifestation du sens liioral intime qu'ont pour nous les choses, et non quand il recherche la signification prise par les lois de celles-ci aux yeux du philosophe, à la lumière de l'expérience et de la science. A ce point de vue, la réalité du monde lui apparaît, ainsi qu'à tout adepte rigoureux de la méthode positive, comme un grand et fatal enchaînement de faits, qui sont ce qu'ils sont, et auxquels le sentiment et la conception de l'homme, qui en est spectateur et partie, peuvent seuls attribuer un éloge ou un blâme qui ne leur appartient pas. Si alors, vers la fin de la période s'étendant de
(i) Je renvoie les lecteurs qui voudraient avoir une idée plus large et particulière de l'état de la philosophie en Allemagne, en Angleterre et en France, durant cette période, à mes deux essais publiés dans la Nuova Antologia de Rome, Tun en date du i5 février 1880, sous ce titre: La nuova Scuola del Kant e la filosofia scientifica conlemporofiea in Germania, et l'autre dans les livraisons des 16 janvier, 16 mars, i»' mai, 16 mai 1889: // Pessimisnio fdosofico in Germania e il problema morale dei noslri lempi. Ce second essai s'étend aussi sur les relations des doctrines philosophiques avec la littérature et l'état social de cette époque, et j'y parle de Taine.
i86a h 1860 et un peu après, dans l'état général de la philosophie en Europe et plus particulièrement dans celui de la philosophie allemande, Taine ne voyait apparaître aucun mouvement d'idées vraiment remarquable, il trouvait cependant au delà de la Manche des écrivains et des penseurs dignes d'attention. En 1867 parut le premier volume de Y Histoire de la civilisation en Angleterre, de Thomas Buckle, qui fit tant de bruit et sembla indiquer une rénovation définitive apportée par la méthode scientifique dans la conception moderne de l'Histoire. Je parle ici de ce livre fameux, parce que, bien qne Taine — chose à noter — ne le cite pas dans l'Introduction de VHistoire de la littérature anglaise, où il aurait dû le mentionner, semble-t-il, à propos des récents progrès historiques, on ne peut nier qu'il n'y ait un point de ressemblance entre sa façon de considérer l'histoire comme science, et la façon du philosophe anglais. Même sans emprunter au livre de celui-ci, comme quelques-uns le croient à tort, le motif et l'inspiration de ses œuvres historiques, il a tout au moins reçu de lui, inconsciemment, plus d'une impulsion.
Ces années où se formait l'esprit de Taine marquent le moment historique où la culture anglaise reprend peu à peu, dans les idées scientifiques et philosophiques, l'hégémonie sur la culture du continent, que r Allemagne, au contraire, va chaque jour perdant davantage. Le fait est à noter, parce qu'il n y a peutêtre pas d'écrivain du continent — comme l'a noté .aussi Karl Hillebrand, ce critique exquis de la littérature contemporaine — sur lequel Tinfluence de la culture anglaise se soit exercée autant que sur
LA PHILOSOPHIE DE LA MÉTHODE ET DE l'hISTOIRE 87
Taine, «pour lequel l'histoire est devenue de plus en plus une science d'observation (i) ».
Immédiatement après ses premiers travaux, presque tous consacrés à la France, il se mit à étudier l'Angleterre, par suite peut-être d'une certaine affinité entre son talent et le génie de cette nation, qui est observateur minutieux des faits, analytique, ennemi de toute emphase, et avant tout des théories vagues. Parmi les pays d'Europe dont il étudia la culture et la vie,. l'Angleterre est, après la France, celui qu'il connut et qu'il comprit le mieux. Quelques-uns de ses écrits antérieurs à 1864, qui se réfèrent à son Histoire de la Littérature anglaise (i863), constituent une vaste étude psychologique et critique des facultés dominantes et du développement du génie anglo-saxon, auquel le riche génie français, pourtant si différent, a jusqu'ici tant emprunté et peut tant emprunter encore.
« L'Angleterre — disait Taine, dont nous résumons l'idée — découvre les faits, l'Allemagne crée des théories, la France les clarifie (2) ». Dans ce
(1) Karl Hillebrand, Zeilen. Vôlker und Menschen, t. IV: Profile, ff. Taine als Historiker, pp. 2o3-23o. — L'auteur dit dans une note cpie, dès 1862, ouvrant à la Faculté des lettres de Bordeaux, où il était professeur, son cours sur Gœthe, il avait déjà prédit que l'hégémonie intellectuelle anglaise succéderait à celle de l'Allemagne. Ouanl à la philosophie, l'appauvrissement et la décadence de la production intellectuelle dans ce dernier pays devient chaque jour plus évidente, et les Allemands eux-mêmes en conviennent. Cest là un fait que mettait en relief, il y a quelques années, dans un bel article portant ce titre : Was ans Kant sein kannl le professeur Paulsen, de Berlin.
(2) Histoire de la Littérature anglaise, Introduction, p. xrv. — U s'exprime en ces termes, à ce sujet, dans Les Philosophes classiques (p 20) : « On a dit que le propre de Tesprit français est d'éclaircir, de développer, de publier les vérités générales; que les faits
moment d'arrêt de la pen^e. philoîiO|iliique européenne, alors que TAllemagnf! ne créait |>1uî> lie théories et que l'Angleterre en voyait éclorc une — celle de Darwin — fondée uniquement sur la recherche scientifique des faitî« naturels, le jeune critique français remarqua Hurloul, parmi les écrivains anglais vivants qu'il (Il coniiallre en France, Carlyle et Stuart Mill (i).
Très différents l'un de Taulixi el pr<H*édant par des voies opposées, ils représentaient pourtant à 8es yeux deux s8|M'cts contraires, quoique assez souvent réunis, de la physionomie intellectuelle de la racx^ anglaise : ('arlyle, la tendance spéculalivc et religieuse aux vision» intérieures, à la foi vive dans le my^lèrtî divin deschoses, alimentée par le sentiment moral prx>foiul qui faisait de lui presque un voyant, un puritain de notre siècle ; Sluarl Mill, la tendance à lobservalion positive^ exacto, expérimentale, ^ lanalyse minutieuse c»l méthodique des faits intérieurs, la sobriété en uiatîère d abstraction et de
Séeo«vcft« «« AingU-lerre ti Wh Ui^orlc» invenléf» tu Alt^-mngrnc OM b09Oin dt. pjukfter par »o» li%r<*8 ï»o»ir recevoir en Europe le «Iroil dk« cité ; qnt non t^crivaio» »<«Ih w»venl réduire la É»f iofu-e en BoUoas |K)puliiirM^ donduàre k* et»pril8 \h\a h |xâ* el Min» ipi'IU s>Q doutent t^r» un bul Uiintiiin, aplanir k <li9nftln« iiupprinnor Vennul et reflfort, cl ctiasStr le laborieux voyage en une promeAâde de plaisir •.
(i> A Uppui de ce qui a été dit i\ii*t\i à r*ctk)n de la eulture K<:rnianit{ii<: «ur le développenaent intellectuel de Taine, ra|»i»elo«» ici quf! Carlytr fui dans» Aon pays l'un de^^ profkêgAteuni d« cett« callure, et que l.ewei*. le béogîraplio de Gœlht, lui a dédié mo#i livre, « en lHùQigm%t d'c^Ume h celui i|ui, le premier, apprit h rAa(Ul<}rre h apfiricler ri<rtbc •. — Au wt^ei de l'éUt de In pliilo- •opbi<^ au delà de la Manche, Tninc dit dan» Le9 PhUoiophts dot- «iyiw (p. 3o8): « L'ÉCOMe flotte entre le (»cepticiMme énnlii d'ilaxnilton et le* MCCMMUre innoeenla de Heid ».
LA PHILOROPHIE DE LA MÉTUODE ET DE L^mSTOfRE 89
déiîuction, re«prit de la tradition philosophique de Locke, de Hume, de Harlley, recueillie et conlintiéiï par l'auteur de la Logique. Comme Tainc n'a pas nommé Sluarl Mill dans 8<s Phihtsoithen classiques, on est en droit de croire qu'il n'a connu .sa valeur spéculative, et peut-éire commencé & lire se.s œuvres, que lors de son premier voyage en Angli*lrrre, en i858. Il publia ensuite «e» études sur Oirlyle et sur Stuart Mill. Il imagine, dans celle-ci, qu'il sVfit fait exposer par un jeune étudiant d'Oxfonl les principaux poinl.s de la doctrine de ce philosophe, dont il indique cnî;uite les lacunes el les cC^iés défectueux, qu'à son avis IVsprît français aurait dû prendre k tâche de combler et de corriger (i). Sluarl Mill écrivit à son crilique •• qu'on ne |K>uvait donner en p^u de pages une Idée plus exacte et plus complète du contenu de son livre comme coq)s de doctrine philosophique ». Seulement il ajoutait qu'il n'éUiit pas vrai, comme Taine l'avait cru, que •• la philosophie de Icxpéricnce dût être considérée alors comme particulièrement anglaise «. Cela avait été vrai dans la première moitié du xviii« siècle, h prlir de Locke et jusqu'à la réaction contre lluinc^ conmiencéc en Ecosse, nous l'avons dit, el qui <^ avait revêtu depuis
(0 Ccllt étude Mir SliMirt Mill. ninHi qull rèsulle d «ne Mire de Tel»e k i^doonni de StiiKnii. en date du » juillet iffiu s Hà écrite danit le premier »^«ne>*lfc «te Indil** «n«**e, I.e (ait que <*« dMX t%%M\», dont M. G. M.>nod ae noub indique pas U date tU- O0«ip<»ition (celui «or Carivic arait *t^ d«lionl puWi* do^ le Jtfomût été MUtt, un «Klobrc ti •ovemliiv lâûo . «ont de [leu poetérieuni e« prêMitr ^i^ar de Tainc en Angleterre. c«l iwe ctTcooéUttee InipcrUnio à noter pour ceux qui veulent, cximme mol. ft'en twilr ouUnt que i»o«ible, daftS r<aqM)«lUon de »e» idée», à un ordre chronolof ique.
hk.
longtemps la forme germanique et avait fini par
tout envahir ».
« Quand j'ai édit mon livre, concluait StuartMi», j'étais à peu près seul de mon opinion, et, bien que ma manière de voir ait trouvé un degré de sympathie auquel je ne m'attendais nullement, on compte encore en Angleterre vingt philosophes à priori et spiritualistes contre chaque partisan de la doctrine de Tex-
périence (1) ».
Eu égard à l'état général des idées et des études philosophiques en Angleterre, comme à la supériorité encore existante du nombre des spiritualistes, Stuart Mill ne se trompait pas. Mais Taine avait voulu avec raison mettre en relief les traits intellectuels de famille et de race par lesquels la pensée de Stuart Mill reproduisait celle des philosophes qui avaient indiqué la voie à Tesprit anglais h partir de Bacon et de Hobbes, et montrer ainsi la persistance héréditaire d'un type mental, parent du type germanique, mais profondément distinct du type latin et français. A la fin du livre, dans une rapide et admirable description d'Oxford et de ses environs, le critique artiste faisait sentir au lecteur comment les doctrines et les idées exposées par lui étaient aussi, dans leur couleur locale, en harmonie avec la vie, le caractère, le paysage et le ciel anglais qui leur avaient donné naissance.
L'étude de Stuart Mill, économiste et philosophe,
(1) Le Positivisme anglais : Elude sur Sluarl Mill, 1864, Germer- Baillière. - La lettre citée de Stuart Mill se trouve dans Flntroduction, que n'a pas reproduite le tome V de Vllistoire de la Litté-r rature anglaise.
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donna occasion à Taine, comme nous le verrons plus tard, de mieux développer les théories du positivisme français, telles qu'il les professait, et de les opposer à ce qui, pour lui, était le positivisme anglais^ et avec lequel pourtant elles avaient plus d'un point commun. Carlyle, qu'il avait déjà lu avant d'écrire son Histoire de la Liliéralure anglaise, lui offrait, dans sa puissante originalité d'écrivain psychologue, comme un exemple grandiose, quoique inimitable, à étudier et à suivre dans cette même voie que, lui aussi, il s était mis à suivre sur les traces des Allemands.
C'était la voie devinée par notre Vico, celle aussi par laquelle Herder et son école, Gœthe et les Romantiques, puis Hegel avec une plus large synthèse, d'autres encore, avaient élevé à la hauteur d'une doctrine le concept de l'unité organique du monde de l'histoire. Faisant de la critique une véritable interprétation du sens intime des faits, cherchant dans toutes les formes de Tart et dans les littératures, dans les langues, dans les systèmes religieux et philosophiques, dans les institutions civiles des peuples, autant de documents de leur pensée et de leur âme, qui se manifeste diversement et se déploie aussi dans le temps, comme Tâme des individus, les nouveaux philosophes de l'histoire se Tétaient représentée telle qu'un tout vivant, mue par des forces intimes et dirigée par une loi de développement. Au
concept traditionnel considérant les divers aspects d'une même civilisation comme indépendants les uns des autres, comme des produits arbitraires de la volonté des hommes qui seuls en paraissaient les initiateurs, la nouvelle doctrine substituait le concept beaucoup plus vrai de Faction simultanée et convergente des grands groupes de causes historiques, qui à chaque moment original de la culture d'un peuple font concourir toutes ses forces à la produire et à imprimer son cachet à chaque partie. C'est l'esprit de ce peuple qui la tire inconsciemment, en quelque sorte, du fond de son propre génie, et y porte, comme l'artiste dans son œuvre, l'unité des idéals historiques qui l'inspirent. Ainsi l'esprit d'une race établie sous tous les climats, échelonnée à tous les degrés de la civilisation, transformée par de nombreux siècles de révolutions, n'en manifeste pas moins dans ses langues, dans ses religions, dans ses littératures et dans ses philosophies, la communauté de sang et d'esprit qui relie encore aujourd'hui tous ses rejetons. Si différents qu'ils soient, leur parenté n'est pas détruite ; les grands traits de la forme originelle subsistent.
La nouvelle doctrine, qui voyait ainsi dans les faits humains les formes d'une vie analogue à celle des organismes naturels, avait été, dès sa naissance, l'une des premières affirmations de l'esprit philosophique allemand et de ses idées maîtresses contre les idées alors dominantes dans la culture européenne. Le xvn*' siècle et la première moitié du xvni^ avaient apporté dans la philosophie ce concept du monde qui parut alors s'imposer aux esprits sous Tempire de la déduction
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mathématique appliquée pour la première fois à tout Tordre des forces et des mouvements de la matière inanimée : c'était le concept de la nature, pensée à la façon de Hobbes, de Descartes et de Spinoza, comme un grand système de lois mécaniques. Et, par cette voie, les doctrines morales et historiques avaient été amenées h ne voir, même dans les formes de la vie de l'esprit et de la société, rien de plus que les effets de l'action du climat et des autres causes naturelles, ou les modifications purement extérieures d'un unique type humain préétabli. « Les Français ne comprennent pas — a écrit Goethe — qu'il puisse y avoir dans Thomme quelque chose qui né lui soit pas
venu du dehors (i) ».
L'esprit germanique, à peine entré, avec Leibnitz, dans l'histoire de la philosophie moderne, avait au contraire conçu la nature comme animée de forces intimes, avait voulu trouver jusque dans les derniers éléments de la matière la sensation et la conscience. Et lorsque ensuite, dans son plein éveil vers le milieu du dernier siècle, il s'était tourné vers l'étude du monde historique, l'idée centrale qui l'avait toujours dirigé dans cette étude n'avait été, à bien la com-
(i) « Die Franzosen begreifen nicht, dass elwas im Menschen se/, wenn es nicM von aussen in ihn hineingekommen ist »». — Heinrich von Treitschke, qui cite ces paroles dans les magnifiques pages de sa Deutsche Geschichle im neunzehnten lahrhunderl (1897, Erster Thoil,p. 100), où il résume le mouvement de la culture germanique dans la seconde moitié du xviii- siècle, les commente en disant que le concept du monde issu de la philosophie de l'école de Kant peut être opposé à celui des doctrines de l'Europe occidentale. « Dem deutschen Idealismus erschien umgekehrt gerade dies rœthselhaft, wie etwas von aussen in die Seele hineingelangen kœnne ». (L'idéalisme allemand, tout à l'opposé, a trouvé fort énigmatique que quelque chose puisse entrer dans l'âme du dehors.)
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prendre, que celle qui formait le point de dépari de la philosophie de Kant, et qui porta son école à faire de l'activité de l'esprit et de l'autonomie de la conscience le fond de la réalité et du vrai. Moins de dix ans avant que le philosophe de Kœnigsberg ne conçût le plan de sa Critique de la raison pure, dans laquelle les formes et les lois du monde objectif de Texpérience lui apparurent comme une empreinte frappée sur celui-ci par Tactivité idéale de notre esprit, Winckelmann et Lessing avaient renouvelé l'histoire de l'art antique et la critique littéraire, en recherchant, celui-ci dans la spontanéité de la conception et de la production de l'écrivain qui invente, celui-là dans la spontanéité propre au génie de tout un peuple et d'une civilisation, les lois par lesquelles la vie de l'esprit humain, facteur éternel de l'histoire, s'y révèle dans toute la richesse de ses formes individuelles et collectives.
Puis était venu Herder. Et son vaste génie de peaseur poète avait personnifié, avec cette puissance admirable de sympathie congéniale qui le transportait dans l'état d'âme et d'esprit des âges les plus lointains, le nouvel instinct de l'histoire. Celui-ci, opposé au rationalisme abstrait du xviii'^ siècle, devait donner une tout autre forme à l'intelligence de notre siècle, en être, comme l'a très bien dit Taine, « le plus grand effort (i) ». Herder avait étudié surtout les origines de la civilisation humaine, comme étant les époques où le génie créateur de chaque peuple
(i) « Chacun sait que cette science (rhistoire) est le plus grand effort et la plus grande œuvre du siècle «. Les Philosophes claS' siques^ p. 299. • i-
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se manifeste plus simple et plus entier, ce qui permet à la critique de surprendre en quelque sorte sur le fait le travail occulte des forces formatrices et transformatrices de l'histoire (1). La première impulsion donnée, cette grande œuvre d'investigation à la fois géniale et méthodique, vers laquelle les esprits germaniques étaient portés par leur tempérament, avait créé autant de sciences nouvelles que le champ de l'histoire renfermait de groupes de faits humains dont on cherchait l'unité d'organisme et de développement. Après les études homériques de Wolf, qui ouvrirent la voie à la philologie, Guillaume de Humboldt, les deux Grimm, Bopp, avaient jeté les fondements et indiqué les applications les plus fécondes de la science du langage ; Niebuhr, Savigny, Eichhorn avaient recherché les lois de développement des sociétés et des institutions romaines et germaniques ; Kreuzer et Ottfried MuUer, celles des mythologies et des religions antiques ; puis l'école de Tubingue avait créé la critique historique des origines du christianisme.
Ce mouvement d'études avait toujours emprunté davantage de leur rigueur, en avançant, à l'analyse et à l'observation scientifiques; il s'éloignait des conceptions abstraites et des constructions à priori \ers lesquelles l'idéalisme métaphysique alors dominant tendait à l'attirer. Sans doute, aucune des découvertes opérées alors dans le champ de ces études ne peut, prise en elle-même, être attribuée directement à la philosophie. Cependant la première impulsion du mou-
(1) Voir Robert Haym : Herder nach seinem Leben and seinen Werken dargeslellt, deux volumes, 1880, Berlin.
vementqui les produisit était sortie de celle-ci, ainsi que de ce concept de Vanité organique et de ïévolution des choses, que, d'une part, Hegel exprima dans sa formule métaphysique de la loi du devenir, et que Goethe, d'autre part, avait entrevue avec l'imagination du poète dans son Introduction à l^anatomie comparée (1795) et dans ses études sur l'unité de type des plantes, qui devancèrent la biologie de notre époque.
Taine est du très petit nombre des écrivains non germaniques, et le seul écrivain français, je crois, qui ait reconnu qu'à TAllemagne revient le mérite d'avoir donné l'initiative et la direction au courant des idées historiques qui dominent la pensée contemporaine.
Ces paroles de son étude sur Carlyle sont vraiment à noter dans la bouche d'un Français: « De 1780 à i83o, l'Allemagne a produit toutes les idées de notre âge historique, et pendant un demi-siècle encore, pendant un siècle peut-être, notre grande affaire sera de les repenser ». Et il ajoute un peu plus loin que toutes ces idées « se réduisent à une seule, celle du développement [Entwickelung) », laquelle, remarque très bien M. Paul Bourget dans son essai sur Renan, est la même chose que celle du devenir \ « idée pour laquelle nous n'avons même pas de mot
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national, tant elle nous a été peu familière avant ces trente dernières années (i) ».
Cela est vrai, et, par cette raison, l'affirmation de Taine pourrait paraître d'abord un peu hasardée. Mais il la fondait sur toute une série de faits de l'histoire de la pensée et de Tart, observés par lui à l'aide d'une analyse large et pénétrante et à la lumière d'une théorie qui lui est favorite et qui dérive logiquement de celle de l'évolution.
Cette théorie est celle des moments historiques. Les
(1) P. Bourget, Essais de psychologie conlempbraine, 1. 1, p. 87. — Dans son élude sur Carlyle (pp. 81-82), Taine dit que cette idée allemande de [évolution^ « dépouillée de ses enveloppes, n'affirme que la dépendance mutuelle qui joint les termes d'une série et les rattache toutes à quelque propriété abstraite située dans leur intérieur. Si on rapplique à la Nature, on arrive à considérer le monde comme une échelle de formes et comme une suite d'états ayant en eux-mêmes la raison de leur succession et de leur être, enfermant dans leur nature la nécessité de leur caducité et de leur limitation, composant par leur ensemble un tout indivisible qui, se sufTisant à lui-même, épuisant tous les possibles et reliant toutes choses depuis le temps et l'espace jusqu'à la vie et la pensée, ressemble, par son harmonie et sa magnificence, à quelque Dieu tout-puissant et immortel. Si on l'applique à l'homme, on arrive à considérer les sentiments et les pensées comme des produits naturels et nécessaires, enchaînés entre eux comme les transformations d'un animal ou d'une plante, ce qui conduit à concevoir les religions, les philosophies, les littératures, toutes les conceptions et toutes les émotions humaines, comme les suites obligées d'un état d'esprit qui les emporte en s'en allant ; qui, s'il revient, les ramène, et qui, si nous pouvons le reproduire, nous donne par contre-coup le moyen de les reproduire à volonté. Voilà les deux doctrines qui circulent à travers les écrits des deux premiers penseurs du siècle, Hegel et Gœthe. Ils s'en sont servis partout comme d'une méthode, Hegel pour saisir la formule de toute chose, Gœthe pour se donner la vision de toute chose ; ils s'en sont imbus si profondément, qu'ils en ont tiré leurs sentiments intérieurs et habituels, leur morale et leur conduite. On peut les considérer comme les deux legs philosophiques que l'Allemagne moderne a faits au genre humain ».
Barzellotti. 7
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faits étaient les nombreux exemples que lui donnait rhisloire, — plus spécialement à partir de la naissance de la culture moderne, — du mode de développement des germes et des greffes des idées, transportés de l'esprit d'un peuple et d'une race à l'esprit d'une autre race. « A de certains moments paraît une forme d'esprit originale, qui produit une philosophie, une littérature, un art, une science, et qui, ayant renouvelé la pensée de l'homme, renouvelle lentement, infailliblement, toutes ses pensées. Tous les esprits qui cherchent et trouvent sont dans le courant; ils n'avancent que par lui ; s'ils s'y opposent, ils sont arrêtés; s'ils en dévient, ils sont ralentis; s'ils y aident, ils sont portés plus loin que les autres. Et le mouvement continue, tant qu'il reste quelque chose à inventer, ^uand l'art a donné toutes ses œuvres, la philosophie toutes ses théories, la science toutes ses découvertes, il s'arrête; une autre forme d'esprit prend l'empire, ou l'homme cesse de penser. Ainsi parut à la Renaissance le génie artistique et poétique qui, né en Italie et porté en Espagne, s'y éteignit au bout d'un siècle et demi dans l'extinction universelle, et qui, avec d'autres caractères, transplanté en France et en Angleterre, y finit au bout de cent ans parmi les raffinements des maniéristes et les folies des sectaires, après avoir fait la réforme, assuré la libre pensée et fondé la science. Ainsi naquit avec Dryden et Malherbe l'esprit oratoire et classique, qui, ayant produit la littérature du xvii® siècle et la philosophie du xviii% se dessécha sous les succesrseurs de Voltaire et de Pope, et mourut au bout de deux cents ans, après avoir poli l'Europe et sou-
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levé la révolution française. Ainsi s'éleva, à la fin du dernier siècle, le génie philosophique allemand, qui, ayant engendré une métaphysique, une théologie, une poésie, une littérature, une linguistique, une exégèse, une érudition nouvelles, descend en ce moment dans les sciences et continue son évolution. Nul esprit plus original, plus universel, plus fécond en conséquences de toute portée et de toute sorte, plus capable de tout transformer et de tout refaire, ne s'est montré depuis trois cents ans. Il est du même ordre que celui de la Renaissance et celui de l'âge classique. Il se rattache, comme eux, toutes les grandes œuvres de l'intelligence contemporaine. Il apparaît comme eux dans tous les pays civilisés. Il se propage comme eux avec le même fonds et sous plusieurs formes. Il est comme eux un des moments de l'histoire du monde. Il se rencontre dans la même civilisation et dans les mêmes races. Nous pouvons donc, sans trop de témérité, conjecturer qu'il aura une durée et une destinée semblables. Nous arrivons par là h fixer avec quelque précision notre place dans le fleuve infini des événements et des choses. Nous savons que nous sommes à peu près au milieu de l'un des courants partiels qui le composent. Nous pouvons démêler la forme d'esprit qui le dirige et chercher d'avance vers quelles idées il nous conduit (1) ».
Le passage est un peu long, mais il méritait d'être reproduit en entier. Il nous aide à comprendre un des faits les plus notables du procédé de formation de la
(1) Histoire de la Littérature anglaise: Carlgle, t. V, pp.. 269-270.
pensée et de la doctrine de Taine. C'est que ces mêmes principes de l'école historique allemande, à laquelle il rapportait le courant principal de la culture moderne, l'amenèrent dès ses premiers pas à rechercher par une méthode sûre comment il pourrait prendre une part efficace à l'œuvre commune de cette culture, en traduisant avec originalité, dans son intelligence de Français, les idées qui lui venaient du dehors. Chez nul autre écrivain de notre temps ne s'exprime aussi nettement, dès le début, la conscience du besoin ressenti par quiconque est né penseur ou artiste,de vivre dans sa propre vie la vie intellectuelle de son pays et de son temps. Ce fut ce sentiment précoce qui le porta, plus peut-être qu'aucun autre de ses compatriotes, à voyager mentalement aussi dans d'autres pays, et le mit d'emblée sur la voie de l'étude des diverses « formes d'esprit et d'intelligence », c'est-à-dire des types et des habitudes de pensée propres aux individus, aux peuples et aux races, et qui en marquent, dans l'histoire, les grandes diversités de génie et de culture.
Ce qui, dans cette recherche, me paraît le plus remarquable et lui appartenir en propre, ce n'est pas Tusage qu'il y fait des trois lois historiques indiquées par sa formule : « la race, le milieu, le moment ». Elles avaient déjà été appliquées avant lui, bien que moins systématiquement, par des philosophes de diverses écoles (i). C'est plutôt sa tentative de péné-
(i) M. F. BruneUère, dans son excellent Manuel de rhistoire de la Littérature française, 1898, met très bien en relief la part qui revient à Taine dans le remaniement fait par lui des théories du milieu, de la race et du moment, dont il nous a surtout donné la
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trer par l'analyse jusqu'au tait psychologique des premières et diverses aptitudes intellectuelles et morales qui constituent au fond les différences de race et de culture des peuples, et qui s'y impriment comme autant de variétés primitives de siruciiire mentale. Je nomme cela une tentative. C'est qu'en effet les admirateurs du talent de Taine — et je suis de ceux-là — ne peuvent se dissimuler que son analyse des deux ou trois types fondamentaux auxquels il veut réduire « les facultés d^une âme humaine considérée en général », et desquels il fait dépendre « l'ensemble des variétés historiques », nous donne plutôt une suite d'observations justes et très fines, qu'elle ne nous fait découvrir de véritables lois scientifiques. Mais, je le répète, il s'est néanmoins livré à un essai important et qu'on n'avait pas tenté avant lui, au moins par la même voie, en cherchant à créer une espèce de psychologie comparée des variétés primitives des organismes et des systèmes de la culture humaine, qui devrait être pour leur histoire ce qu'est pour la zoologie et pour la botanique l'anatomie comparée des animaux et des plantes, ce qu'est en minéralogie, pour l'étude des variétés de cristaux, la classification de leurs formes géométriques élémentaires (1).
synthèse. « C'est Gustave Planche »>, dit M. Brune tière, « non Sainte-Beuve, qui a le mieux compris où était l'entière nouveauté de la méthode ; si les éléments en étaient effectivement partout, — mais « la synthèse » nulle part; — et que personne surtout n'en eût aperçu les conséquences ». (P. 5o8.)
(1) C'est lui-même qui le dit dans l'Introduction de V Histoire de la Littérature anglaise, p. xviii.
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Les grandes lignes de cette tentative, qui se dessine dès V Essai sur Tile-Live et apparaît le plus nettement dans la Préface des Essais de critique et d'histoire et dans YHisloire de la Littéinture anglaise^ restent ensuite toujours les mêmes dans les autres travaux de Taine. Elles nous fournissent la transition entre sa psychologie de l'histoire et sa psychologie générale, pour la nommer ainsi, qui en devait ôtre le fondement, et qu'il ne conçut et n'exposa que plus tard. Dans l'ordre analytique auquel se réduit presque toute la substance de sa méthode, — telle qu'il nous la décrit dans la Préface des Essais, — il a toujours égard à l'unité de système ou de groupe que constituent entre elles toutes les parties de la culture et de la civilisation communes, en un temps donné, k une race, à un siècle, à un ou plusieurs peuples; cette unité se réduit pour lui à celle des aptitudes, des inclinations directrices qui sont les traits dominants et distinctifs de la physionomie de ce groupe humain envisagé à un certain moment de son développement. Ainsi le grand art italien de la Renaissance, la philosophie française, de Descartes à Malebranche, la littérature anglaise sous Elizabeth ou sous la reine Anne, portent l'empreinte du même esprit, des mêmes tendances héréditaires de la pensée et du sentiment qui, à chacune de ces époques et dans un même peuple.
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opéraient sur tous les autres produits de la culture de celui-ci. « Une civilisation fait corps, et ses parties se tiennent à la façon des parties d'un corps organique ». Et cela est si vrai, que ce qui advient dans les organismes animaux et dans leur structure, où la présence ou bien l'absence de certains caractères, la prédominance de l'un ou de l'autre, l'excès de développement de quelques-uns, impliquent également la variation, d'espèce à espèce, du dessin et de l'économie du système anatomique tout entier, cela advient aussi et de la même manière dans les organismes historiques humains. Ceux-ci sont l'effet d'un esprit collectif et presque d'un homme idéal qui y vit et s y révèle avec toutes ses facultés, avec ses tendances originales ou héréditaires, modifiées par le milieu ou par les circonstances; et ils opèrent en conséquence différemment dans l'histoire, selon que ces tendances et ces facultés arrivent à être différentes et que, de plus, leur harmonie de proportion et leur équilibre diffèrent aussi et sont diversement déterminés par des causes historiques plus ou moins profondes ou éloignées (i).
(i) Telle est ridée fondamentale donnée par Taine de l'application qu'on peut et qu'on doit faire aujourd'hui à la science historique des méthodes propres jusqu'ici aux sciences naturelles, et plus spécialement à la science des organismes. Dans la Préface des Essais de critique et (Vhistoire et dans le tome II de L'Intelligence (liv. IV, chap. ni), il expose beaucoup plus en détail que dans l'Introduction de VHistoire de la Littérature anglaise les étroites analogies, ou plutôt les coïncidences qui existent entre les idées directrices des procédés des recherches scientifiques et les principes de la philosophie et de l'histoire. Ces analogies et ces coïncidences consistent en la possibilité de rencontrer et de vérifier, dans la matière et dans le cours des faits historiques, des lois et des théories identiques à celles que les naturalistes nomment : la connexion des caractères (loi de Cuvier), le balancement organique (loi de Geoffroy Saint-Hilaire), la règle de la subordination des caractères
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Le concept auquel Taine cherchait ainsi à donner une forme démonstrative empruntée aux sciences naturelles était, au fond, le même qui, en Allemagne, avait conduit l'école historique à retrouver dans les langues, dans les religions, dans les arts, dans les philosophies, dans les formes sociales et politiques de races et de peuples divers, leur unité ou leur différence d'origine, de caractère et de culture. C'était le concept de Vévolution, qui consiste, dit notre philosophe dans son élude sur Carlyle, « à représenter toutes les parties d'un groupe comme solidaires et complémentaires, en sorte que chacune
(qui est le principe des classifications en botanique et en zoologie), la théorie des analogues et de l'unité de composition (de Geoffroy Saint-Hilaire), et la théorie de Darwin sur la sélection naturelle. Cette convergence, toujours croissante, que Taine observe entre les méthodes et les résultats des sciences naturelles et de la science historique, le porte, dans la Préface des Essais de critique et d'histoire^ à conclure hardiment : « Il suit de là qu'une carrière semblable à celle des sciences naturelles est ouverte aux sciences morales ; que l'histoire, la dernière venue, peut découvrir des lois comme ses aînées; qu'elle peut, comme elles et dans sa province, gouverner les conceptions et guider les efforts des hommes ; que, par une suite de recherches bien conduites, elle finira par déterminer les conditions des grands événements humains, je veux dire les circonstances nécessaires à l'apparition, à la durée ou h la ruine des diverses formes d'association, de pensée et d'action ». En d'autres termes, de même que « la découverte des conditions et des dépendances des choses dans les sciences physiques a donné aux hommes le moyen de prévoir et de modifier, jusqu'à un certain point, les événements de la nature »>, ainsi « une découverte analogue dans les sciences morales doit fournir aux hommes le moyen de prévoir et de modifier, jusqu'à un certain degré, les événements de l'histoire ». Il admet en substance la possibilité, très discutable, admise aussi par Renan, de véritables expériences et de prévisions dans le champ des phénomènes moraux et de Thistoire humaine. — Voir dan» \es Nouvelles Études d'histoire religieuse, d'E. Renan (1884), le chapitre sur la Méthode expérimentale en religion.
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d'elles nécessite le reste, et que, toutes réunies, elles manifestent par leur succession et leur contraste la qualité intérieure qui les assemble et les produit ».
Ces mots nous donnent, jusqu'à un certain point, la formule de la méthode suivie par Taine dès ses premiers écrits ; méthode que, dans son Essai sur Tite^ Live, il qualifie d'exacte, et qui n'était autre que celle de l'école historique allemande passée à travers l'esprit d'un positiviste français (1). Dans son étude sur Carlyle, parlant de la façon dont Tauteur du célèbre livre sur Les Héros s'était fait l'interprète des idées mères de la culture germanique, il en donnait dans les termes suivants la « transcription » à ses compatriotes : « Il y a dans le livre sur Les Héros une théorie allemande, mais transformée, précisée et épaissie à la manière anglaise. Les Allemands disaient que toute nation, toute période, toute civilisation a son idée, c'est-à-dire son trait principal, duquel tous les autres dérivent ; en sorte que la philosophie, la religion, les arts et les mœurs, toutes les parties de la pensée et de l'action, peuvent être déduites de quelque qualité originelle et fondamentale de laquelle tout part et à laquelle tout aboutit. Là où Hegel mettait une idée, Carlyle met un sentiment héroïque. Cela est plus palpable et plus moral. Pour achever de sortir du vague, il considère ce
(1) Karl Hillebrand, qu'il faut citer ici, en sa qualité d'Allemand ayant jugé avec finesse et Impartialité les choses françaises, dit encore dans son étude sur H. Taine historien (pp. 219-220) : « C'est vraiment un grand mérite à lui de s'être fait... l'apôtre des idées de Herder en France, d'avoir ouvert, quoique un peu bruyamment, tant de fenêtres à ses compatriotes, et d'avoir contraint ceux-ci, presque par force, à regarder aussi au dehors ».
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sentiment dans un héros. Il a besoin de donner aux abstractions un corps et une âme ; il est mal à son aise dans les conceptions pures, et veut toucher un être réel ».
Le même besoin, senti cependant sous une autre forme, qui est celle propre à Tesprit latin et français, et à laquelle la tendance de l'époque vers l'analyse scientifique ajoutait son empreinte, porta Tauteur de l'étude sur Carlyle à établir comme principe de sa méthode que là où Hegel mettait une idée et Carlyle un héros, la science et la philosophie devaient, au contraire, chercher une cause ou un premier faii(i).
Nous verrons quel rôle important a joué un tel principe dans cette transformation, ou, si Ton veut, dans cette réélaboration du positivisme français à laquelle Taine se livra. Il me semble toutefois nécessaire de bien mettre en relief une chose : c'est que Télément premier et le noyau générateur de l'unité de système dont s'inspire l'œuvre de Taine, qui nous la donne en germe et nous en fait pressentir chaque partie dès ses premiers écrits, réside dans l'observation immédiate, dans l'intuition géniale appliquée par lui à l'étude concrète de l'âme humaine et de son histoire. Je dis : concrète, pour exclure d'emblée l'idée que le
(i) Dans son élude sur le Positivisme anglais, Taine feint avec un étudiant d'Oxford une conversation dont je rapporte ce trait qui vient bien à propos : « Mais leur philosophie (celle des Allemands) n'est qu'une poésie mal écrite. — Peut-être. — Mais ce qu'ils appellent raison ou intuition des principes n est que la puissance de bâtir des hypothèses. — Peut-être. — Mais les systèmes qu'ils ont arrangés n'ont pas tenu devant l'expérience. -^ Je vous abandonne leur œuvre. -- Mais leur absolu, leur sujet, leur objet et le reste ne sont que de grands mots. — Je vous abandonne leur style. — Alors que gardez-vous? — Leur idée de la cause ».
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procédé mental qui le porta à sa conception psychologique de l'histoire ait été celui d'un penseur qui, à la lumière d'une théorie déjà donnée, envisage llesprit humain seulement au point de vue abstrait, — sub specie œternitalis, disait Spinoza, — et à travers certains concepts très généraux qu'il applique ensuite aux faits réels. C'est la voie traditionnelle suivie jusqu'à nos jours par la philosophie et la psychologie des écoles, mais ce n'est pas celle dans laquelle entra l'esprit de Taine, à ses débuts d'écrivain. L'aptitude philosophique pour les larges synthèses, qui s'était éveillée en lui lors de ses premières études, ne se développa et ne produisit quelque chose de vraiment original, nous l'avons déjà dit, que lorsqu'il trouva à en faire l'application à ce monde de la conscience et de l'histoire qui l'attirait avant tout, à ces « intérieurs d'âme » que Henri Beyle, son auteur favori, considérait comme l'unique objet d'étude digne d'un écrivain philosophe (i).
(1) Nous avons déjà fait remarquer que ce changement dans la méthode d'exposition des idées philosophiques, qui, selon M. G. Monod, s'opère chez Taine quand, au début de sa carrière d'écrivain, il acquiert la pleine confiance de ses forces et de la voie à suivre, n'a pas modifié seulement la forme et le procédé, mais aussi le contenu de sa pensée. Des abstractions plus ou moins conventionnelles et traditionnelles de la philosophie classique, il passa, tout en restant philosophe, sous l'influence des intuitions géniales des fondateurs de l'école historique et de Gœthe, à l'étude directe, concrète et positive de la réalité des faits et des époques, et des variétés historiques. Cela ressort non seulement de ses lettres, mais de la matière et des sujets de ses travaux, surtout à partir de i854, c'est-à-dire à partir du moment où, suivant le mot de M. G. Monod, son esprit entra directement en contact avec la réalité et avec les faits. En ce sens-là, mais en ce sens seulement^ je trouve fondée cette affirmation de M.Emile Faguet : « Ce qui l'attira d'abord d'un attrait invincible, ce fut le fait ». Politiques et Moralistes du XIX' siècle^ 3* série, 1900, p. 2^9.
Il était en réalité, par son tempérament intellectuel qui le faisait vivre « les yeux tournés vers le dedans », un fin essayeur d'àmes humaines. Et il se révèle tel dès le premier jour. Presque tous ses travaux — nous lavons déjà dit — sont des études d'analyse psychologique, des portraits d'hommes et des tableaux de faits nouveaux, tracés au vif h l'aide d'une observation directe et géniale. Sa théorie de la faculté matiresse, introduite par lui dans la critique française, et qui recherche, à travers les éléments multiples du génie d'un écrivain, d'un artiste, d'un homme d'action, le fait premier et central d'où sort toute son œuvre, cette théorie, examinée en elle-même et en dehors de la forme sous laquelle elle se présente à nous dans VEssai sur Tite-Live , n'est autre chose que la notation abstraite de tout cet ensemble d'impressions dominantes qui restent dans l'esprit du lecteur, du critique, de l'observateur sagace, après avoir goûté et étudié un chef-d'œuvre ou connu un personnage éminent (1). Taine possédait à un très haut degré la
(1) Taine lui-même indique, dans la Préface des Essais de critique et d'histoire, la façon dont le lecteur et l'observateur peuvent recueillir ces notations d'après les impressions qu'ils reçoivent et les jugements qu'ils formulent sur les faits, les hommes et les époques. — Combien la théorie de la faculté maîtresse a pénétré dans la critique française, on peut le voir par le numéro unique du journal consacré en 1898 à Guy de Maupassant, déjà mort intel-
LA PHILOSOPHIE DE LA MÉTHODE ET DE l'hISTOIRE IO9
faculté de découvrir avant tout le côié caractéristique, typique des choses, ce qui en elles est représentatif d'une idée. C'est ce que nous montrent celles de ses œuvres qu'on peut appeler descriptives : le Voyage aux Pyrénées y les .\otes sur Paris, le Voyage en Italie, les Notes sur r Angleterre, plus d'un des Essais, et, entre autres, celui sur Sainte Odile et Iphigénie en Tauride, qui, dans la description de la grande forêt des Vosges, nous fait sentir l'âme des choses et les émotions d'où surgit le mythe dans l'imagination des hommes primitifs.
Dans ces tableaux de la nature et de la vie sociale, qui sont parmi les plus beaux de la littérature française, le vigoureux coloris, la vérité des détails, le relief que l'auteur donne constamment à sa vision d'artiste, ne nous laissent jamais perdre de vue le fond sur lequel celle-ci se détache. Ce fond est la conception des lois, des causes, des forces, des puissances idéales, des formes génératrices inhérentes à tout ordre de choses et de faits humains. La riche toile des images coloriées et pleines de vie qui s'éveillent dans sa fantaisie très sensible à tout contact de la réalité, il la tisse constamment dans la trame des idées. Et dans cet accord de la spontanéité émue de récrivain avec la réflexion sereine du philosophe et du psychologue, réside le principal mérite des meilleurs écrits de Taine.
Il est vrai qu'il ne réussit pas toujours à l'atteindre.
lectuellement, journal à la rédaction duquel collaborèrent tous les principaux écrivains français d'aujourd'hui. 11 n'en est pour ainsi dire pas un seul qui n'y recherche dans Maupassant la faculté maîtresse.
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Parfois et même fréquemment la tendance de son esprit vers les abstractions et les symétries logiques, le soin trop minutieux des détails, le besoin de tout démontrer, alourdissent sa main dar^ la composition et refroidissent celle-ci. Et alors se produit ce que Karl Hillebrand a bien remarqué au sujet des Origines de la France contemporaine. La représentation de la vie historique et des figures qui s y détachent^ celle de leurs groupes, le sens et l'observation immédiate des choses et des faits, ne s'animent plus sous sa plume en une peinture puissante (telle, par exemple, que celle qu'il nous offre de la civilisation anglaise), à laquelle ses théories servent seulement de cadre ou de fond; c'est, au contraire, la théorie qui occupe presque toute l'étendue du tableau et lui enlève vie et mouvement, le réduisant à une énumération de matériaux et de données, à un inventaire de faits pas toujours bien épluchés, à une masse de citations entassées Tune après l'autre sous leurs rubriques. Parfois aussi, dans sa manière de sentir et de rendre les impressions que lui donnent la nature et surtout le paysage, — presque chacun de ses livres en renferme de très beaux, — il se glisse quelque chose de cherché et de voulu. Le lecteur remarque que l'auteur voit un peu les choses avec les yeux de sa théorie.
Mais il en est rarement ainsi dans ses œuvres de pleine jeunesse, écrites dans toute la vigueur de l'inspiration. Ce sont toujours celles, d'ailleurs, qui permettent d'apprécier le mieux la valeur d'un esprit. Dans celles de Taine, lliarmonie de la faculté artistique avec la faculté spéculative n'y est pas encore