LA PHILOSOPHIE DE LA METHODE ET DE L'HISTOIRE
troublée. L'observateur, l'écrivain génial s'y affirme en même temps philosophe, parce qu'il fait d'inspiration et d'instinct ce qu'un autre grand écrivain, philosophe et artiste, lui aussi, Arthur Schopenhauer, regardait comme le devoir du penseur véritable : il jette une veine chaude d'intuition et de sentiment dans les moules abstraits des concepts de son esprit, qui la fixent sans néanmoins lui enlever l'expression immédiate et le mouvement du vrai d'où elle découle. Dans ces moments les plus heureux de sa production intellectuelle, on ne sent presque pas le désaccord latent qui pourtant y règne, et qui provient de ce que la spontanéité de l'art de l'écrivain, sa rare puissance d'assimiler et de rendre organiquement ce qu'il prend au dehors, est en opposition avec le mécanisme de sa théorie philosophique (i). Ce désaccoixl s'affirme surtout dans son livre sur les origines de la France contemporaine ; mais il existe déjà dans ses travaux sur la philosophie de l'art. C'est ainsi, par exemple, que dans les pages qu'il consacre à l'art italien du xvi*' siècle, la description vraie en grande partie qu'il en donne est trop violemment comprimée dans l'étroitesse de la théorie du milieu, dont il prétend apercevoir partout l'influence. Or, cette théorie ne parvient pas à expliquer entière-
(i). Karl Hillebrand a dit dans son étude déjà citée (p. 221) : « Sa manière de voir n'était nullement aussi mécaniqae que sa méthode, de même que son art et sa mémoire n'avaient rien de mécanique. Tout ce qu'il absorbait pénétrait dans son organisme et Tenrichissait; ses descriptions formaient un tout, et non une série de détails péniblement entassés »>. Il faut noter que Karl Hillebrand se montre en général assez sévère dans son jugement sur Taine.
ment, comme il le voudrait, l'œuvre des plus grands d'entre nos artistes.
Mais dans les écrits où son talent a pu conserver tout son équilibre, la fraîcheur et la vérité originale de l'intuition d où jaillit son œuvre passent entières à travers la forme réflexe de la théorie. Bien plus, celle-ci se dessine en lignes toujours plus larges et s'adapte au développement opéré en elle par le premier germe des idées maîtresses du philosophe, qui la transforme en une conception toujours plus générale de la vie de l'esprit observée dans l'histoire.
C'est ce que nous montrent trois de ses premiers travaux, qui expriment le moment le plus harmonique de son talent : La Fontaine et ses Fables, Les Philosophes classiques^ et \ Histoire de la Littérature anglaise. Ils forment en quelque sorte une série ascendante en extension et en complexité de vues historiques et philosophiques (i).
En fait, le motif fondamental de la critique de Taine, qui ressort déjà de VEssaisur Tite-Live, et qui consiste dans le concept d'une faculté maîtresse, reste constamment le même, sert de base à sa méthode
(i) Quoique la composilion définitive du La Fontaine, sous sa forme acluelle, doive être de peu antérieure à sa nouvelle publication (1860), cependant les lignes principales du livre, où l'idée de la race tient une si grande place, apparaissent déjà dans la première conception de l'ouvrage, quand l'auteur l'écrivit pour sa thèse de doctorat. C'est ce que témoigne une de ses lettres à Prévost-Paradol, en date du i«'aoùt i852. Quant aux Philosophes classiques, bien que les idées directrices de la doctrine du livre remontent tout au moins par leur contenu, comme je l'ai déjà noté, à la première période de formation et d'orientaUon de la pensée de Taine, cependant la forme et le plan qu'il a donné à ce livre sont le produit d'une phase de son esprit qui suit la composition du Tite-Live et du La Fontaine.
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d'analyse dans chacun de ces trois travaux. Mais il s'y développe de l'un à l'autre presque en un continuel crescendo, k mesure que l'écrivain élargit le sens et la portée de sa théorie, en envisageant l'histoire de l'âme humaine d'après un champ de perspective de plus en plus vaste. Dans le premier ouvrage, en effet, il étudie la structure mentale du génie littéraire de la France tel qu'il est représenté par un de ses grands poètes. Dans le second, il analyse l'œuvre de tout un groupe d'esprits, français eux aussi, et y retrouve le résultat de l'action de leurs principales dispositions intellectuelles et morales, uni à l'œuvre du milieu et des moments historiques de leur pays. Enfin, l'ample revue qu'il fait des produits les plus caractéristiques de la culture anglo-saxonne, mise en parallèle avec les cultures latine et germanique, et déduite du fond du génie national, embrasse cette culture dans tout son cours historique : avant et après sa lente et pénible victoire sur l'oppression normande, et depuis son plein éclat, à la Renaissance, jusqu'à la Restauration et la Révolution, en s'étendant jusqu'à nos jours. Peu d'œuvres aussi géniales que celle-ci, suivant moi, ont été écrites à notre époque; et il y en a très peu où l'harmonie inspiratrice de l'ensemble se représente ainsi dans chaque partie. Le livre tout entier est un essai à la fois exquis et vaste de l'âme anglaise, étudiée dans cette littérature qui est peut-être la plus grande de l'Europe, celle, en tout cas, dont l'histoire offre le développement le plus continu, le plus plein, le plus puissant, aussi bien dans la poésie que dans la prose. Et, à son tour, chaque partie de VHistoire où il est question de tel Barzellotti . g
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OU tel grand écrivain constitue, elle aussi, un essai achevé, tout dominé par ridée mère du livre, qui lui ajoute évidence et force, en la mettant en un contact plus immédiat avec la vérité de l'observation psychologique qui l'a suggérée. L'Introduction est, je crois, le plus vigoureux morceau de philosophie historique qui ait été écrit en français de nos jours. Et plusieurs parties, comme celles qui traitent du théâtre anglais tde la Renaissance et du génie de Shakespeare, du puritanisme, de Bunyan et de Milton, Tanalyse des œuvres de Byron, le parallèle entre le Manfred de eelui-ci «t le Fausl de Gœthc, en y ajoutant l'admirable résumé où l'auteur fait apparaître sous nos yeux, dans un dernier tableau, tout l'organisme historique de la civilisation anglaise, dont il montre Tavenir, constituent des pages qui suffiraient à elles seules à consacrer la mémoire d'un écrivain (i).
(i) Cela de l'aveu même des Anglais, qui disent que les principales parties de l'œuvre de Taine sont très belles et vraies. Ils critiquent les chapitres consacrés h leurs romanciers du dernier siècle. Le lecteur comprendra d'ailleurs que l'examen du contenu <ît de la valeur historique et critique de cette œuvre de Taine, tel -que devrait l'entreprendre celui qui l'étudierait à un point de vue littéraire, n'entrait pas dans le plan de mon livre. Aussi ai-je négligé de parler des critiques et des objections qu'on pourrait adresser, et qui, en partie, ont été adressées à l'idée fondamentale qui domine toute \ Histoire de la Littérature anglaise et en fait» en quelque sorte, une démonstration partant, comme de sa prémisse, du rapport constant qui existe dans tous les produits du génie anglais entre l'influence originale de la race saxonne et celle de la conquête normande, et le milieu naturel et historique dans lequel ce génie s'est ensuite développé. M. Gaston Descharaps dit dans son étude sur Taine [Op. cit., p. i52) : « M. Juhserand dans son Histoire littéraire du peuple anglais, M. Angellier dans sa thèse sur Robert Burns, ont montré ce qui manque, ici, aux analyses de Taine. Il est singulier que, dans la nomenclature des éléments qui composent le peuple anglais, Taine ait omis la
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L'idée qui revient constamment dans les livres de Taine, et qui les domine, est celle de la race, dont il examine l'action sur le génie des individus et des peuples, en relation avec une autre action : celle du climat, des conditions sociales et des moments historiques. Envisagée sous ce seul aspect, l'œuvre du philosophe français ne présenterait d'autre importance et d'autre nouveauté, je l'ai déjà dit, que d'avoir coordonné en un système plus rigoureusement déduit du principe d'une causalité naturelle, les critériums historiques de l'école positive. Et jusqu'ici, en faisant toutefois abstraction de l'idée de race, dont Buckle a nié à tort l'influence, on pourrait qualifier Taine, ne fût-ce que pour avoir écrit son livre quelques années après rhistorien anglais, de disciple de celui-ci II s'écarte toutefois beaucoup de lui, et non seulement comme écrivain, mais aussi comme philosophe il prend également une position tout à fait indépendante et personnelle vis-à-vis d'Auguste Comte, en tentant de pénétrer par l'analyse au delà du fait naturel des dispositions héréditaires de race et des aptitudes primitives des hommes et des peuples, et de faire de la critique une psychologie du génie et de l'âme individuelle, et de l'histoire une psychologie de l'âme collective.
contribution des races celtiques. Lord Alfred Tennyson, sir Edward Burne Jones et, en général, tous les admirateurs du roi Arthur, ne peuvent lui pardonner cet oubli ».
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En cela réside l'originalité de Taine comme philosophe et comme écrivain. Elle est dans la force éloquente d'affirmation et d'évidence qu'a pour lui l'intuition du monde historique, pensé en tant qu'unité organique d'une conscience collective de l'humanité, vivant au cours des siècles d'une vie propre aussi vraie et réelle que la vie de la conscience des divers individus qui en font partie ; — intuition issue de la métaphysique des Allemands, et que Taine transcrit, fait sortir du vague et veut ramener à des formules, à des faits exacts de psychologie, avec une clarté d'analyse et un art tout français, avec une grande abondance d'observations minutieuses à la façon des analystes anglais. Ce qu'il y a de vivant au fond de son œuvre, et qui se fait le plus sentir au lecteur, c'est, il me semble, cette ardente sympathie avec laquelle il sait se transporter, en véritable artiste, dans la grande âme de l'Histoire, et en retrouver les vibrations les plus cachées dans le cœur des hommes éminents, chez ceux que Çarlyle appellerait les héros de la pensée et de la volonté.
Certes, on ne peut le nier, la continuité persistante avec laquelle cette recherche de l'élément commun, national, ethnique, dans tout produit de l'intelligence, pénètre la critique de Taine, l'arrête presque exclusivement à cet aspect des œuvres littéraires et
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artistiques sous lequel elles nous apparaissent plus comme des effets nécessaires d'un concours de causes et de forces naturelles et sociales, ou comme des documents humains^ que comme des organismes esthétiques de chacun desquels le critique peut et doit étudier la structure, les exigences intimes de composition et de forme, et leur convenance avec le sujet, avec ridée dont Fauteur s'est inspiré. Sous ce second aspect plus étroitement littéraire, la critique a été pratiquée en France par Tun des plus grands écrivains de ce temps, Sainte-Beuve :r un psychologue, lui aussi, et qui savait saisir au delà des mots, avec une admirable pénétration, les sentiments ' et les pensées, « retrouver » dans son Port-Royal^ en un petit coin de Thistoire des idées religieuses, « une grande province de psychologie humaine ». Taine a bien raison de dire qu'il est le maître de la critique contemporaine (i). Mais quoique Sainte-Beuve se qualifiât lui-même de « naturaliste », son œuvre fut bien plus l'œuvre originale d'un essayiste sagace, mise au service de l'art et de la connaissance de la* vie et du cœur humain, que Tœuvre systématique d'un philosophe et d'un savant, comme celle que se proposait l'historien de la littérature anglaise. Dans l'Introduction de ce livre, Taine nous dit que This-
(1) Histoire de la Littérature anglaise. Introduction, p. xiv. — Taine attribue à Sainte-Beuve la gloire d'avoir fait progresser la critique contemporaine dans la recherche des différences et des variétés historiques des âmes humaines, effectuée au moyen de l'interprétation psychologique des littératures et des documents historiques, en un champ d'études où avaient travaillé en Allemagne Herder, OttfriedMuUer et Goethe, et en Angleterre Carlyle. Au derniersiècle, « on connaissait l'homme, on ne connaissait pan les hommes ».
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toire, telle qu'il la concevait, était « en train d'achever » le pas que Sainte-Beuve lui avait fait faire en France; et qu'après avoir cherché sous les faits, sous les formes visibles de la vie des peuples, dans le» documents et dans les littératures, sous tous les aspects de la civilisation humaine, la forme interne des sentiments, les idées, l'âme du passé, ses variétés répondant aux individus et aux peuples, l'histoire devait aller plus loin et rechercher les causes générales et les lois ayant produit ces sentiments et ces idées à telle ou telle époque. « L'histoire — dit M. Paul Bourget— lui est apparue comme une vaste expérience instituée par le hasard pour le bénéfice du
psychologue (i) ».
Cette idée que Taine a de l'histoire, envisagée comme une grande et méthodique exploration de l'homme intérieur invisible, « vivant et caché » sous les formes visibles de la vie sociale et de la civilisation, est donc une partie essentielle de la doctrine du philosophe français. Pour lui, l'histoire n'est qu'une psychologie appliquée, et devient telle qu'elle doit être, c'est-à-dire science des causes et des lois des faits humains, en devenant philosophie ; c'est ainsi que la philosophie, et avant tout la psychologie, doivent, pour être vraies, pour ne pas donner dans le vague, pour ne pas aboutira la stérilité, comme cela a été en grande partie le cas jusqu'à nous, ne pas se fonder uniquement sur l'observation individuelle, incertaine et trompeuse, mais avant tout sur une large enquête appliquée à la conscience collective ou his-
(i) Essaie ëe psychologie contemporaine, t. I, p. 221.