LA PHILOSOPHIE DE LA METHODE ET DE L HISTOIRE
torique, dont les documents sont les littératures, les religions, les institutions sociales, les mœurs, tous les aspects de la vie et de la culture humaine (i); C'est un grand mérite de Taine, qui, nous le verrons, se sépare d'Auguste Comte, en assignant à la psychologie un champ propre de recherches distinctes de celles de la physiologie, d'avoir néanmoins compris dès le début qu'une véritable science de l'âme humaine ne peut jamais se construire avec la méthode vague, informe, presque enfantine, des éclectiques, des Ecossais, et des autres psychblogues de l'école classique. Bien qu'instruit à cette école et voué par tempérament à la réflexion intérieure, sa vive tendance à l'observation précise, le sentiment de la nature et de l'art, la curiosité infatigable qui faisait de lui, tout jeune, un liseur universel, avide de tout savoir, et complétant plus tard son éducation par de nombreux voyages, le disposèrent pourtant dès le principe à étudier l'homme « en tout ce qui est humain », à croire, comme dit M. Paul Bourget, interprétant la pensée du maître, que « tout doit intéresser le psychologue et lui fournir un document. Depuis la façon de meubler une chambre et de servir une table^ jusqu'à la manière de prier Dieu et d'honorer les morts, il n'est rien qui ne mérite d'être examiné,, commenté, interprété, car il n'est rien où Thomme n'ait engagé quelque chose de son être intime.. ► Mémoires et correspondances, monographies historiques et romans d'analyse, œuvres des artistes et
(1) Ici encore nous trouvons chez Taine une idée que les Allemands en particulier ont approfondie. C'est l'idée de Goethe, « que seule rhumanité tout entière cojiiHitue Thomnie véritable ».
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travaux des artisans, rinvestigation du savant doit dépouiller tous ces dossiers des passions grandes ou petites. Apercevez-vous l'ampleur énorme que prend soudain Tétriquée et grêle science des Thomas Reid et des Dugalt-Stewart? (i) ».
A cette vaste œuvre d'explorateur et d'interprète du monde moral humainjaine a donné pendant quarante ans toutes les fo/ces de son talent, avec une discipline et une distribution de travail qui font de sa vie intellectuelle comme l'exécution d'une consigne. Il n'y a pas eu, je crois, à notre époque, un autre écrivain ayant uni une telle spontanéité de vocation artistique à une égale puissance de réflexion intentionnelle, persistante, toujours consciente d'ellemême et de sa tâche. Tout ce qu'une lecture prodigieuse, un sens aiguisé du vrai et des faits, une mémoire des plus heureuses suggéraient à sa pensée, s'encadrait aussitôt dans quelque idée directrice; l'œuvre en sortait empreinte sous toutes ses faces d'une régularité logique, comme un traité de géométrie. La même régularité disciplinée se reflète ex-
(i) P. Bourget, Op. cit., p. 220. — U faut songer à l'usage continuel et si large queTaine a fait, dans ses œuvres, et spécialement dans ses œuvres historiques, des mémoires, des biographies, des autobiographies. Nul philosophe peut-être avant lui n'est allé aussi loin sous ce rapport. Voir avant tout la partie de VUistoire de la Littéralare anglaise qui traite de la période de la ResUuration.
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térieurement dans la vie et dans les études de l'écrivain. C'est un ouvrier de la philosophie.
Ce qu'il y avait de plus merveilleux en lui, nous disent Francisque Sarcey et M. Berthelot, ses compagnons d'études, c'est que la quantité prodigieuse de connaissances qu'il ne cessait d'amasser dans son esprit s'y organisait facilement, s'y distribuait en ordre si méthodique, qu'au premier appel de sa mémoire chacune sortait de sa case pour lui venir en aide quand il écrivait ou parlait. « Chacune de ses impressions, chaque notion nouvelle était aussitôt écrite, notée, classée par lui. Il a constitué ainsi un répertoire immense de faits et de documents. Pour en comprendre tout l'intérêt, il faut savoir que la Vie el Opinions de Thomas Graindorge ont été extraites presque textuellement de ces notes. La sensation se présentait à son esprit immédiatement sous forme littéraire. Cette bibliothèque lui fut parfois utile. On m'a conté, et la chose est possible, que pour arrêter la résurrection des dîners Magny mis en scène dans le Journal des Concourt, il écrivit à Edmond qu'il avait aussi noté ses conversations et classé ses plaisanteries (1) ».
Il a rapporté de ses voyages dans les Pyrénées, en Italie, en Angleterre, une masse énorme de notions précieusement enregistrées; il prenait aussi un plaisir extrême à faire causer les autres, à tirer d'eux tout ce qui pouvait être un renseignement utile, une connaissance nouvelle. Ouvrier infatigable de
la pensée, non seulement il n'a pas laissé se perdre
(1) h. Castets, Revue encyclopédique : Taine intime, r' avril 1893.
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une miette de ce qui pouvait servir à son travail, mais il a subordonné à celui-ci et aux exigences de sa méthode presque chaque acte, et, on peut le dire, les moindres moments de sa vie. Il a fait tous ses voyages ou pour se préparer à écrire un livre, ou j>our revoir et vérifier les choses déjà écrites : telle est la raison d'être de son excursion aux Pyrénées, de son séjour en Angleterre en 1861 et en 1862, comme de son autre séjour en 1871, à la suite duquel il publia ses Noies sur r Angleterre (1), et du voyage d'Italie, en 1864, préparation à ses études sur Thistoire de l'art italien. Quant aux impressions d'autres voyages faits le long des côtes de la mer du Nord, en Hollande et en Belgique, elles se traduisent, me semble-t-il, dans ce qu'il a écrit sur l'art des Pays-Bas et dans les premières pages de V Histoire de la Littérature anglaise^ où il dépeint si bien Tantique patrie des Angles et des Saxons (2).
Et la lecture aussi a toujours été pour lui une préparation à écrire. Peu d'hommes de nos jours ont autant lu que Taine. Il lisait — et il conseille aux autres, dans la Préface des Essais de critique et d'histoire, de faire de même — d'une façon méthodique, le crayon ou la plume en main, en notant « les particularités saillantes, les traits dominants,
(1) « Les notes d'après lesquelles ce livre a été rédigé — dit Taine dans sa Préface — ont été prises en 1861 et en 1862. Le» traits permanents m'avaient surtout frappé ; c'est pourquoi j'espère qu'aujourd'hui encore le portrait est fidèle ; du moins, il m'a semblé tel après un troisième voyage en 1871 ».
(2) Des Notes de voyage en Belgique et en Hollande ont été publiées, quelques années açrès la mort de, Taine, parla Revue de Paris.
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les qualités propres » à un auteur, à un peuple, à une race, à un moment historique donné.
Parmi ses écrits, composés pour les revues et pour les journaux, il en est plus dun, même de ceux inspirés par les circonstances du moment, qui renferment, nous lavons déjà dit, le premier jet d'autres travaux de plus longue haleine. Ainsi, par exemple, les belles pages relatives au Voyage en Espagne de M"" d'Aulnoy, qui nous dépeignent en traits si vifs et si frappants la brusque décadence de cette nation à la fin du xvn« siècle. On voit que, tout en formant un article de revue, elles rentrent pourtant, aux yeux de Taine, dans ce vaste tableau de psychologie comparée de l'âme et de la culture des peuples modernes de l'Europe, esquissé par lui à grandes lignes dans
tous ses livres.
Cette unité de composition et de travail discipliné, qui caractérise l'œuvre du philosophe français et y imprime la rigueur, la symétrie logique dune argu- Hientation jamais interrompue, procède en lui de l'habitude de la pensée méthodique; et cette pensée, son instinct d'observateur et d'analyste, son éducation intellectuelle, le milieu ambiant de l'époque l'ont ajoutée au fonds premier de ses facultés d'artiste et de métaphysicien, et fait ensuite prévaloir de plus en plus. Cela pourrait sembler l'aspect le moms original et le moins spontané de son oeuvre, en expliquant ce que celle-ci a de trop cherché, de voulu et d'un peu artificiel; mais ici encore nous en apparaîtraient les motifs et les facteurs nécessaires, particuliers à Ihomme et à ses dispositions. Dans le contraste qui se fait sentir en lui entre les exigences
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de Tart et de la spéculation intellectuelle, pour laquelle il était peut-être né, et celles de l'analyse critique, répondant à une autre tendance non moins intime de son esprit d'observateur précis, il se révèle à nous homme et écrivain essentiellement de notre époque. Pour apercevoir dans son ensemble sa figure mentale, sa forma mentis, — dirait Tacite, — il faut envisager Taine en relation étroite avec les idées et avec la culture de son pays et du moment historique où se forma sa pensée. C'est seulement examinée et étudiée ainsi, que sa doctrine peut apparaître tout entière et sous son vrai jour.