Ibid., p
avec une clairvoyance singulière, Kant signale, dans ce mysticisme contempteur de la raison, la cause prochaine et l'avant-coureur dune réaction politique qui voudra restreindre la liberté de penser.
Dix ans plus tard (1796) Kant fit paraître, toujours dans la Revue mensuelle de Berlin, un second article visant Jacobi et ses amis, mais beaucoup plus vif que le premier*. Leur ton de supériorité l'indispose, et il met sans ménagement le doigt sur leur point faible. Sous prétexte que la certitude médiate en suppose toujours une immédiate, ils jugent d'un ton dédaigneux les efforts du philosophe qui s'applique à découvrir la vérité. Ils déclarent, avec une désinvolture cavalière, qu'on la possède, cette vérité, par la grâce d'une intuition spéciale, sans effort, sans travail; et ils prennent en pitié les esprits assez simples pour s'efforcer de prouver ce qu'ils avancent. Comme fantaisie d'amateur, cela ne tirerait pas à conséquence. Mais si l'on prétend proposer, et même imposer, cette méthode (ou pour mieux dire ce procédé), à la philosophie sérieuse, la plaisanterie passe les bornes. Il est temps d'y mettre un terme. Kant le fait en quelques mots péremptoires. Il montre à Jacobi qu'il lui siérait d'être plus modeste et plus réservé. « Prétendre construire sa philosophie à l'aide d'un sentiment décisif, est bien le procédé qui convient le mieux au ton de ceux qui affectent un air de supériorité. Car qui voudra me contester mon sentiment? Et si je puis, de plus, rendre vraisemblable que ce sentiment n'existe pas seulement d'une manière subjective en moi, mais qu'il peut être supposé chez tous les hommes, par conséquent qu'il a une valeur objective, comme une connaissance... alors j'ai un grand avantage sur tous ceux qui, pour se faire forts de la vérité de leurs affirmations» doivent d'abord en justifier. Je puis donc prendre le ton d'un maître, qui est au-dessus de l'obligation de montrer ses titres de propriété : Beati possidentes. Vive donc la philo-
1. Kant's SW, éd. Rosenkranz, I, 621-642. Von einem neuerdings erhobenen vomehmen Ton in der Philosophie.
JACOBI ET KANT i&i
sophie du sentiment, qui nous conduit droit au but ! Arrière la raison, qui, avant môme d'avoir une matière qu'elle puisse saisir immédiatement, réclame des formes fixes auxquelles elle puisse soumettre cette matière ! . . . Jusqu'à présent, nous avions entendu parler de trois degrés de la croyance, se dégradant jusqu'à la complète ignorance : le savoir, la croyance, l'opinion. Voici qu'on nous en présente un nouveau, qui n'a rien à voir avec la logique, qui n'est point un progrès de l'entendement, mais un pressentiment (prœvisio sensitiva) de ce qui n'est aucunement objet des sens : en un mot, un pressentiment du suprasensible '. » Et Kant n'a point de peine à faire voir que c'est « la mort de toute philosophie ».
Il eût été difficile de mieux montrer à Jacobi le vice originel de sa méthode. En la dégageant de ses ambiguïtés, Kant en a mis à nu la faiblesse. Que pourra invoquer Jacobi pour sa défense? Il répondra peut-être que ces objections ne l'atteignent pas, qu'il a dit lui-môme que sa doctrine est une « non-philosophie », qu'elle se contente de convictions et n'a pas besoin de démonstrations. Libre à elle, conclura Kant ; mais qu'elle s'abstienne alors d'attaquer ceux dont la logique est plus exigeante. Qu'elle cesse de subordonner la raison à je ne sais quelle croyance mystique, puisqu'enfin une croyance ne vaut que contrôlée et acceptée par la raison. La « croyance du sentiment » de Jacobi, moins choquante dans la forme, tend à rejoindre, au fond, la « foi du charbonnier » de Hamann. Toutes deux font injure à la nature humaine dans sa faculté maîtresse : toutes deux sont une menace de réaction politique et sociale.
Kant, pour critiquer Jacobi, n'a pas eu à descendre dans le détail de la doctrine. Il n'en a pas examiné de près la psy-
i. Kant's SW, ibid., 628-C32.
chologie ni la morale. Il lui a suffi de dévoiler la faiblesse du principe sur lequel tout repose. Le jugement do Jacobi sur Kant ne se formule pas aussi nettement, et nous en savons la raison. Jacobi ne voit pas sans plaisir que les résultats du kantisme coïncident à peu près avec ses propres convictions. Il tire avantage, au besoin, de cette concordance. Mais, d'autre part, il désapprouve la méthode de Kant. Il pense aussi que, môme la méthode une fois admise, Kant n'en a pas fait un usage irréprochable. De là une critique détaillée du kantisme, à laquelle Jacobi est revenu à plusieurs reprises, et chaque fois avec plus d'insistance1.
La vérité métaphysique, selon Jacobi, quoique indémontrable, nous est donnée dans l'intuition immédiate. La meilleure philosophie sera donc celle qui rendra le mieux compte de cette donnée : ce sera un double réalisme, sensible et suprasensible. Jacobi va montrer que Kant, s'il était conséquent avec lui-môme, aboutirait à la doctrine précisément opposée, c'est-à-dire à l'idéalisme. L'effort de Jacobi consistera donc à faire voir : 1° que la Critique de la Raison pure mène logiquement à l'idéalisme (ce qui, dans sa pensée, la condamne) ; 2° que si Kant échappe à l'idéalisme, c'est au prix d'une contradiction formelle.
Jacobi avait été l'un des premiers à saisir, je ne dirai pas toute la portée, mais le sens véritable de la Critique de la Raison pure. Il y avait à cela quelque mérite. Les contemporains, comme on sait, s'y trompèrent presque tous. Ils ne virent d'abord dans ces huit cents pages compactes qu'une élaboration obscure de l'idéalisme de Berkeley. Jacobi aperçut fort bien ce que Kant s'était proposé : un idéalisme transcendental qui eût pour contre-partie un réalisme empirique ; une distinction du phénomène et de la chose
1. Voyez surtout le travail intitulé Ueber den transcendentalen Idealismus, appendice au Dialogue David Hume (1187), SW, II, 291-310, — et l'examen plus détaillé paru sous ce titre : Ueber das Unternehmen des Kriticismtis die Vernunft zu Verstande zu brinçen, en 1801, dans les Beitrîige de Reinhold. SW, III, 61-195. La fin de ce travail n'est pas de Jacobi, mais de son ami Koppen.
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en soi qui donnai d'une part à la science un fondement désonnais inattaquable, et d'autre part mît fin au dogmatisme métaphysique, en fournissant du môme coup le moyen de résoudre les antinomies de la raison pure. Il reconnaît que Kant a commencé, dans la philosophie spéculative, une révolution comparable, par son importance et par ses graves conséquences, à celle que Copernic détermina, il y a trois siècles, d'abord en astronomie, et par contre-coup dans toutes les sciences. Kant a essayé de systématiser non seulement notre savoir, mais aussi notre non-savoir1. Il a voulu fixer les limites de la science et de la croyance: entreprise admirable en un siècle où la métaphysique avait presque perdu le sens de ses propres problèmes.
Mais a-t-il réussi ? Jacobi ne le pense pas. Le kantisme est une doctrine imparfaite et hésitante, en désaccord avec ses prémisses, et qui reste à moitié chemin. Il devrait conclure à l'idéalisme. Il s'en défend, mais à tort. L'inconséquence éclate surtout dans la conception de la « chose en soi ». De cette chose en soi, nous ne pouvons absolument rien savoir. Nous ne pouvons même pas concevoir comment nous en aurions une idée positive. Car au moment où nous la penserions, et du seul fait que nous la penserions, ce ne serait plus la chose en soi, mais un phénomène relié à l'ensemble des phénomènes qui sont l'objet de notre science. Et pourtant cette chose en soi, Kant veut nous y faire voir la cause des impressions qui frappent nos sens, et le fondement d'une réalité autre que la pensée l Mais comment peut-il faire un usage transcendant du principe de substance ou du principe de causalité ? N'a-t-il pas démontré que les catégories de l'entendement n'ont d'application légitime que dans le monde de l'expérience ? Nous ne savons, dit-il, et nous ne pourrons jamais savoir des choses en soi que ceci seulement: qu'elles existent. Mais, objecte Jacobi, c'est trop peu, ou c'est trop. Cette existence