JACOBI ET FICHTE 2H
est de 1799, c'est-à-dire du moment où Fichte, accusé d'athéisme, était menacé de perdre sa chaire à l'université d'Iéna. L'Allemagne philosophique suivait l'affaire avec un intérêt passionné. C'est donc un témoignage public de sympathie que Jacobi donnait à Fichte. Sa bonne volonté est évidente. Mais son embarras ne l'est pas moins. Fichte, en effet, est à mille lieues de l'anthropomorphisme, et déclare bien haut qu'il ne fera sur ce point aucune concession. Or Jacobi n'a-t-il pas toujours dit que ne pas admettre la personnalité divine équivaut à nier Dieu? C'est précisément ce que soutenaient les accusateurs de Fichte. En bonne logique, Jacobi aurait dû se joindre à eux. Il s'en tire par une distinct tion, plus apparente que nette, entre deux manières de nier Dieu : l'une réelle et définitive, l'autre purement verbale et extérieure, l'amour de Dieu subsistant au fond. Cette seconde forme d'athéisme est pardonnable ' . Elle a été l'erreur de grandes âmes, foncièrement religieuses. Spinoza est le type de ces faux athées, dignes de ne pas l'être. Jacobi rappelle qu'il l'a absous jadis, et il reconnaît en Fichte une noble exception du môme genre. « Qui professe une si belle et si juste morale, dit-il, ne saurait être athée que de bouche : en son cœur, il reconnaît Dieu. »
Jacobi, comme on voit, plaide coupable pour celui dont il s'est fait spontanément l'avocat. Il invoque les circonstances atténuantes. En fait, malgré ces témoignages de bon vouloir, il ne défend pas la philosophie de Fichte. Il la combat au contraire, comme il avait combattu celle de Kant. Plus vivement môme, puisque, comme il sait fort bien le remarquer, il est plus près de Kant que de Fichte. Kant pensait que pour la raison théorique l'absolu est insaisissable, Dieu et la liberté, indémontrables, et que la croyance suppléait ici au défaut de science ■: toutes conclusions qui coïncidaient, au moins extérieurement, avec celles de Jacobi. Nous l'avons vu se prévaloir de cet accord. Fichte, au contraire, avec son
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idéalisme absolu, rétablit un nouveau dogmatisme. Pourquoi les objections élevées par Jacobi contre tout système de philosophie épargneraient-elles celui-là ?
Toutefois, Jacobi ne rejette pas la Doctrine de la Science absolument et sans réserve. Dans la première parlie de son Epître à Fichte, il lui reconnaît, sous certaines conditions, le droit à l'existence. De môme, dit-il, que personne ne songe à nier la possibilité et la légitimité des mathématiques, sous prétexte que ce sont des sciences abstraites ; de môme, il faudrait être ignorant et inepte pour mépriser la philosophie transcendentale, — à condition qu'on la considère aussi comme une science abstraite. « Je me la représente comme un matérialisme sans matière, une mathesis pura, où la conscience pure et vide tient lieu de l'espace mathématique1. » Magnifique effort de déduction, où les formules s'engendrent et se développent avec une rigueur du plus bel effet ! Mais n'oublions pas que c'est une sorte de jeu où l'esprit s'exerce. L'erreur commence quand le philosophe s'imagine emprisonner l'être dans ses formules, et expliquer le réel. Expliquer, c'est construire ; construire, c'est produire. Seul l'esprit absolu produit le réel en le pensant. L'esprit humain ne peut construire que l'abstrait. Il ne voit le réel que aparté post, non a parte ante. Analyser, remonter de concept en concept à des généralités toujours plus abstraites, voilà à quoi se réduirait notre pouvoir de connaître, si nous n'avions le sentiment et l'intuition.
Par conséquent, si l'idéalisme transcendental prétend ne pas ôtre un système d'abstractions, mais donner une explication du réel, il échouera comme les autres systèmes, et pour les mômes raisons. Nous n'insisterons pas sur les preuves que Jacobi fait valoir. Elles ne disent rien qui ne se trouve déjà dans les Lettres sur la Doctrine de Spinoza. Elles développent l'idée d'une réalité suprême, non connue, mais devinée et pressentie par nous ; d'une bonté absolue qui